Autobiographie

2. “... C’est pourquoi, je te le dis, ses péchés, ses nombreux péchés lui sont remis, puisqu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on remet peu montre peu d’amour” – (Lc 7,47-48)


Ce n’est pas avec des mots à moi, mais avec les mots de Jésus que je commence le récit de ma vie. Et je fais cela pour obtempérer au désir explicite que vous m’avez exprimé, un désir que je ne discute pas, même si, d’après ma façon de voir, je ne vois rien d’utile et surtout rien de plaisant, ni pour vous ni pour moi, dans cette narration. Mais vous êtes un maître de l’esprit, si donc vous pensez qu’il est juste que je vous fasse part de ma vie c’est qu’il en est juste ainsi. Je commence donc avec sincérité, avec humilité et avec patience...

En démêlant le fil de ma vie, et en le démêlant à reculons, j’éprouverais du réconfort et de la souffrance car sur le parcours de ce fil, comme les perles d’un chapelet, je rencontrerai des joies, des souffrances, des fautes, des pardons, des espoirs; et les pierres noires de la douleur seront beaucoup plus nombreuses que les pierres d’or de la joie, de même que les pierres grises des manquements seront beaucoup plus nombreuses que les pierres blanches du bien accompli. Tant pis! pensé-je. Ainsi, en parcourant l’inventaire de mon existence, je détruirai complètement ce qu’il me reste d’orgueil humain qui a tant de mal à mourir dans les coeurs — il est pire que du chiendent —, et constamment tente de reprendre racine et de repousser.

Croyez bien cependant que l’inventaire que j’en ferai sera sincère, impitoyable à mon égard comme doit l’être le bistouri du chirurgien sur la chair malade et... je mets ma confiance en votre bonté qui ne me mettra pas à l’écart, mais répétera les mots du Pardonneur divin en soulignant que moi aussi j’ai beaucoup aimé, sans jamais mesurer le sacrifice que cet amour pouvait exiger. Ainsi, à cause de cette générosité qui m’a poussée à tout piétiner par amour jusqu’à mon être propre et tout bien humain, Dieu me pardonnera beaucoup.

 

“Vois: mauvais je suis né, pécheur ma mère m’a conçu” dit le psaume. Voilà le sort de tous ceux qui sont engendrés par la femme. Aussi la faute, bien que lavée par le baptême, demeure en nous à l’état larvé et provoque des résurgences du mal tant que la vie est présente en nous. C’est un peu comme pour certaines maladies atroces, vaincues par des traitements chanceux, mais qui n’ont pas totalement disparues et qui sont prêtes à ressurgir si on ne les contrôle pas avec une constante attention.

Je suis née le 14 mars 1897 à Caserta. Ce fut dès le début une naissance très contrariée, puisque mon père s’était déjà résigné à pleurer sur mon petit cadavre, condamnée avant même d’avoir vu la lumière. Mon pauvre papa! Je ne l’ai jamais déçu volontairement et cela me console. Cela me donne le courage de lever les yeux au ciel et d’y chercher mon cher papa dans la paix de Dieu. Mais je lui ai coûté bien des larmes lors de ma venue et lors de son départ. D’abord j’aurais dû être morte et il pleurait. Tandis que, lorsqu’il était sur le point de mourir, j’étais déjà tellement malade qu’il s’en préoccupait jusqu’à hâter sa propre mort!

J’aurais dû être morte à ma naissance, au dire des médecins. Au contraire, malgré l’absence de traitement, puisqu’il s’agissait d’un être éteint, voilà que de moi-même je repris haleine, trouvais la respiration et poussais mon premier cri.

Maman ne s’occupa point de moi. Non. La vie en commun entre ma mère et moi s’acheva dès l’instant où je naquis. Elle ne se poursuivit pas pendant quelques mois à travers le doux lien de la nourriture que constitue le lait, que forme le sang, qu’est cette vie transmise de mère à fils. Une “mercenaire” me servit de nourrice.

Certains physiologues affirment que la créature qui est allaitée, absorbe autant les maladies avec le lait de sa nourrice, qu’elle en absorbe aussi les tendances morales. Beaucoup sont de cette opinion, d’autres la récusent, de même que les avis sont partagés à propos de l’assertion qui voudrait que la terre qui nous a vu naître imprime en nous un caractère indélébile.

Je ne rentrerai pas dans les détails de ce débat. Je dis seulement qu’en ce qui me concerne il ne me paraît pas du tout accessoire d’être née de parents lombards, à Terra di Lavoro, dans la Campanie ensoleillée, joyeuse, fertile et riche de vertus et de défauts, comme il y en a peu, et qu’il me paraît encore moins accessoire d’avoir sucé, ne serait-ce que pour quelques mois seulement, le lait d’une femme de cette terre-là, une femme qui, par surcroît, incarne de façon emblématique les caractéristiques de ce terroir en tout ce qui concerne la véhémence d’un caractère passionné, sauvage et effréné.

Toute menue, comme un poussin qui vient d’ouvrir les yeux, il me fallait têter, digérer, dormir au son, au rythme et au fracas des tarantelles les plus déchaînées, accompagnées des castagnettes ou d’un tambourin... Quant à ma mère, malgré son tempérament autoritaire, elle devait se taire et laisser faire, car Thérèse, la nourrice, disait que si elle cessait de chanter, de jouer et de danser, elle aurait à souffrir de mélancolie et le lait en serait altéré. Je crois bien que Thérèse fut la seule personne qui ait su s’imposer à ma mère!...

Mais cela aurait été peu de chose si tout s’était limité aux danses et aux sons. Désormais, moi, pauvre poussin, je m’étais habituée à cette foire continue. Mais il fallait compter aussi avec les promenades... toujours pour le lait naturellement! Mais c’était là des promenades qui n’avaient, hélas! rien de platonique!

Aussitôt après le baptême, qui s’était déroulé en grandes pompes, je ne sais pas exactement combien de jours après la naissance, mais certainement pas immédiatement (car il fallut attendre que ma mère aille mieux), Thérèse avait entrepris ses expéditions, ses promenades avec la “petiote”, et pour la santé de la “petiote”. Pauvre petiote! Si elle avait pu parler elle aurait provoqué quelques surprises!

Thérèse descendait par la rue Jean Baptiste Vico, en grande pompe, me tenant dans ses bras, elle passait devant le Palais Royal, filait par le boulevard de Saint-Nicolas et poursuivait son chemin vers la campagne. Etait-elle à la recherche du bon air et des rayons du soleil? Oh! que non! Il s’agissait de quelque chose de beaucoup moins innocent. Assurée que maman ne l’aurait pas surprise, car elle ne se donnait pas tant de peine, et sûre que papa ne l’aurait pas trouvée, puisqu’il était occupé par son régiment, Thérèse s’abandonnait alors à son tempérament d’Eve campagnole.

Et là, si j’avais vécu au Moyen-Age, l’on aurait tressé quelque légende. L’on me déposait entre les sillons de blé bruissant, sur le sol déjà brûlant, exposée au soleil torride de Terra di Lavoro, et je restais là, une ou deux heures durant, avec pour seuls compagnons les lézards verts, les abeilles, les papillons et les oiseaux qui, avec le bruissement des blés, me berçaient de leurs chants. Il y aurait pu y avoir des vipères, des chiens errants, et d’autres bêtes qui auraient pu me nuire, le soleil aurait pu me tuer de ses rayons, fragile comme j’étais. Mais il n’advint rien de tout ça. L’ange de Dieu, à qui j’avais été confiée, me protégeait de ses ailes paradisiaques contre la violence du soleil, et effrayait de sa présence tout être nuisible. Il ne me restait que la faim, car le lait, par une vie pareille et ce qu’il s’en suivait, avait disparu. Aussi me gavait-on, comme un poulet, de grains de mais bouillis, de fruits écrasés et d’autres délicatesses de ce genre qui auraient effrayé un pédiatre. Je rentrais à la maison parvenant encore à hurler... mais, à vrai dire, je ne mourais pas de faim.

Cela dura pendant quatre mois, d’avril jusqu’à la fin juillet, jusqu’à ce que ma mère, avertie par un brave homme de cocher qui, alerté par mes cris désespérés, m’avait retrouvée dans un champ de tomates. Fureur de ma mère, fureur de la nourrice et fureur du médecin qui trouva cette femme sur le point de devenir mère d’un enfant illégitime. Et pour apaiser ma faim hurlante, on me confia à deux chèvres qui eurent pour moi plus de soins maternels que Thérèse.

Parfois il me vient à penser que les quelques gouttes de lait que j’ai sucées à cette femme luxurieuse ont laissé en moi la trace d’un caractère passionné. Heureusement que j’en ai bu si peu!!! Il est sûr que, issue du plus calme des hommes et de la plus frigide des femmes, j’ai un psychisme très différent, et si la bonté de Dieu et l’éducation religieuse reçue dans un excellent collège n’avaient pourvu à modifier ma nature, j’aurais pu devenir une malheureuse effrénée. Mais il est vrai aussi de dire que cette grande passion, déposée en moi dans des circonstances fortuites comme la terre où je suis née et la femme qui m’a si maladroitement allaitée, ou parvenue jusqu’à moi des lointaines origines héréditaires d’un aïeul possédant de telles caractéristiques, fut et est encore en ce qui me concerne la cause de bien de luttes et de bien de souffrances.

Les deux natures, pour m’exprimer de la sorte, qui étaient en moi: celle que j’avais reçue de mes parents — nature compassée, paisible, méthodique, toute lombarde — se heurtait à celle que j’avais sucée au soleil, à l’air, au lait méridional. L’une froide et fermée, l’autre ardente et expansive, toujours en lutte entre elles, car l’une gouvernait ma tête et dominait d’autant plus, parce qu’encouragée et renforcée par l’éducation familiale, tandis que l’autre pressait mon coeur d’une faim authentique, d’une véritable soif, d’une vive nostalgie d’affection, d’amour, de besoin d’aimer et d’être aimée avec passion, fidélité, dévouement. Je pourrais dire en ce qui me concerne que j’étais comme un volcan aux flancs couverts de neiges éternelles qui cache les côtés brûlants de flamme sous une couche de glace. Parfois, par intervalles, le feu du coeur, trop comprimé, explosait à l’improviste par des irruptions incontrolables qui bouleversaient, qui rougissaient et qui fondaient la froide neige extérieure. Mais bientôt la main de fer de l’éducation familiale et une naturelle répugnance, une timidité innée, une honte de ma tendance expansive me couvraient de contraintes jusqu’à me faire apparaître froide, indifférente, calme. Oh! calme!...

Mais revenons à mon enfance.

On dit que les caractères se précisent dès les premiers jours de la vie. Eh! bien! il est tout de suite apparu un aspect que je considère essentiel à mon caractère: celui de la fidélité à ce que j’aime.

Thérèse m’avait donné bien peu de choses! Si ce n’est quelques rares gouttes empoisonnées d’un lait qui n’était même plus du lait, et des moments de dangereux abandon sur quelques mottes de terre, alors que je me trouvais perdue dans la campagne; elle avait porté le trouble dans quelques-uns de mes organes, dans le psychisme, le sommeil et la digestion avec sa fièvre nerveuse de jeune fille dévergondée, constamment agitée par sa soif d’amours illicites, par la crainte d’être surprise par son mari ou par ses maîtres. Pourtant, avec mon petit coeur qui venait de naître, je m’étais attachée à elle, de façon instinctive, comme le petit chien à la femelle dont il reçoit de la nourriture et de la chaleur. Oui, je l’aimais bien. Et je suis restée fidèle à ce premier amour. Lorsque Thérèse a été chassée, j’ai refusé tout autre sein de femme et je frôlais la mort par inanition, car je repoussais d’une colère désespérée toute mamelle qui m’était offerte... J’ai préféré me soumettre au bêlement haletant de deux petites chèvres... Prévoyais-je déjà que, dans la triste vie qui allait être la mienne, je n’aurais trouvé du réconfort qu’auprès de Dieu et, après Dieu, auprès des animaux et des choses créées par Dieu dans son éternité? Qui sait! A dire vrai, si auprès de mes semblables j’ai si rarement trouvé d’heureux contacts, et bien que le prochain m’ait procuré bien des peines et guère de réconfort, les plus humbles créatures, les fleurs, l’herbe, le soleil, les astres, la mer qui sont le témoignage de Dieu, et la nature qui en est le poème, m’ont toujours procuré paix et réconfort.

Je demeurais à Caserte jusqu’à l’âge de dix-huit mois; après quoi mon père fut transféré, avec son régiment, à Faenza. Du soleil méridional aux glaces de la Romagne! Et moi qui, puis-je dire, avait, au cours des quatres premiers mois de mon existence, puisé toute ma vie dans le soleil qui m’entourait de ses splendeurs et me gardait en vie, de ce soleil qui était devenu ma nourrice... voilà que je perdais d’un seul coup ce soleil et les deux petites chèvres. On raconte que l’affliction avec laquelle je menais la recherche de ces deux choses avait de quoi émouvoir.

Je donnai, à cette occasion, la seconde preuve de ma fidélité dans les liens d’affection. Je n’ai donc jamais plus bu de lait. Mon petit estomac refusa désormais de digérer un lait différent de celui de chèvre, et puisqu’à Faenza on ne connaissait pas de chèvres dans la région, il en fut terminé avec le lait; un impératif physique m’empêchait de digérer le lait de vache, que je trouvais trop lourd.

Le froid m’attrista... J’en ai toujours souffert, au point d’être empêchée de grandir. La tristesse m’envahit par manque de ma nourriture préférée. Et je connus encore la tristesse à cause d’une éducation trop rigide qui déjà s’abattait sur moi à un âge si tendre.

Ma grand-mère — la maman de ma maman, mon ange — nous avait quittés pour aller rejoindre son mari, qui se trouvait alors accablé par la perte d’un fils bien-aimé, emporté en quarante-huit heures par une méningite. Quant à moi, j’étais restée avec papa et maman.

Mon papa était mon protecteur, mon amour de père: il me comprenait et me rendait heureuse. Hélas, pris par les manoeuvres, les cours de stratégie, les devoirs de la caserne, il était absent presque toute la journée. Je le voyais quelques courts instants à midi, car le matin, lorsqu’il se rendait au quartier, je dormais encore. Et le soir, lorsqu’il rentrait enfin à la maison et que j’aurais pu profiter de lui, j’étais obligée d’aller au lit. Le dimanche seulement, papa m’appartenait tout l’après-midi... aussi les dimanches étaient-ils pour moi toujours de belles journées de soleil, même lorsque la pluie ou la neige transformaient Faenza en un pays nordique.

Ma maman, au contraire, était toujours à la maison... Déjà malade du foie, elle avait le comportement de ceux qui souffrent du foie... Enseignante de profession avant son mariage, elle était toujours restée l’enseignante qu’elle avait été avec tout ce que cette profession comporte d’esprit de discipline, d’autorité, de pédanterie. Femme parfaite pour ce qui est de la tenue de la maison et de sa conduite d’épouse, mais aussi comme femme du monde, elle ne radoucissait pas cette perfection, dans l’exécution de ses devoirs, de cette douceur d’amour qui transforme en bonheur la vie commune. Cela restait et reste encore un devoir à accomplir.

Je crois que tout le monde a bénéficié de quelque chose de sa part, car elle a fait du bien évidemment. Mais je crois que tous, son mari, moi-même, sa mère, le frère qui lui restait, ses beaux-frères, les employés de maison, les amis, auraient préférés recevoir beaucoup moins que tout ce qu’elle leur a donné par devoir, et auraient bien voulu recevoir cela avec un supplément d’affectueuse indulgence. Mais elle et l’indulgence sont inconciliables. Ce sont là deux ennemis irréductibles. Je crois qu’elle est persuadée qu’aimer et éprouver de l’indulgence l’auraient abaissée. Je veux parler d’un amour simple, ouvert, qui ne se tourmente pas et qui ne tourmente pas par d’odieuses restrictions et interdictions imposées à sa charité de fille, de mère, d’épouse, de parente, d’amie, de maîtresse de maison. A un tel caractère vous voudrez bien ajouter l’irascibilité due au dérangement de la bile, qui était alors une chose sérieuse, et vous pourrez alors vous faire une idée exacte de ce qu’était le comportement de ma mère vis-à-vis de tout ce monde.

J’ai connu des enseignants qui étaient indulgents. De même qu’il m’est arrivé de rencontrer des malades du foie qui avaient de la douceur... Mais ce sont là des exceptions. La règle est bien différente. Et maman relevait de la règle. Je n’étais pas encore capable de reconnaître les objets, j’avais encore du mal à me tenir sur mes deux jambes, je ne savais pas encore trop parler, que déjà tout était réglé dans ma vie par une discipline telle, qu’en comparaison, celle de mon collège me semblait relever... de la fête de carnaval. Pourtant il s’agissait d’un collège sévère. Il me fallait distinguer le bien du mal... alors que je n’avais pas encore deux ans! J’avais l’impression d’être constamment sur le point de tomber dans un gouffre. Aussi me mis-je à trembler d’une constante tremblotte: malheur à moi si je me trompais!...

Mais même si je ne me trompais pas, je commettais toujours quelques “malheurs”. Laissais-je tomber un jouet par terre? C’était un malheur! Déplaçais-je une chaise en faisant du bruit? Quel malheur! M’arrivait-il de pousser un cri en jouant? Encore un malheur! Voulais-je me rendre au jardin pour me détendre un peu? Malheur à moi! Voulais-je être prise dans les bras de papa, ou de son ordonnance qui me voulait tant de bien, ou de la bonne qui était un ange, et tellement un ange que Dieu l’a prise au paradis? Malheureuse! Demandais-je une bise à maman? Malheureuse! Avais-je envie, comme tous les enfants de ce monde, d’être sur les genoux de maman au lieu de me tenir debout devant elle, comme un élève puni, et de devoir répéter à grand peine des mots en français qu’il me fallait apprendre à mâcher avec l’italien? Ah! Malheureuse! M’arrivait-il d’implorer que l’on ne me serve pas de ce lait qui me faisait mal? C’était là encore un malheur! Je ne cessais de faire des malheurs! Quant au lait, c’est le docteur qui m’en libéra en me l’interdisant. Que Dieu lui accorde sa paix pour sa miséricordieuse intervention! Pour le reste les “malheurs” restaient.

Heureusement que papa était là. Dès qu’il le pouvait, il m’emmenait avec lui à la caserne pour voir les beaux chevaux que j’aimais tant, ou en promenade par les chemins de la campagne, où il en profitait pour m’ouvrir l’esprit à la beauté et à la louange de Dieu qui, me disait-il, avait fait tout cela pour notre bonheur. Ou bien il m’amenait jouer au jardin.

J’étais amoureuse de mon papa. Je lui racontais tout. Je l’interrogeais sur tout. Et il écoutait tout ce que je lui disais. Et à tous mes “pourquoi”, il trouvait la patience de donner une réponse satisfaisante. Ce qui n’était pas si facile, car depuis toute petite, j’avais un sens très développé de l’observation et j’étais portée à méditer longuement sur les choses, si bien que je n’arrivais pas à me calmer tant que je n’étais pas certaine d’avoir reçu une réponse sincère et exacte. J’ai tellement appris de choses de mon papa que les études ne m’ont jamais coûté. Qu’il s’agisse d’histoire, de géographie, de botanique, de zoologie, des lois qui règlent le mouvement des astres et des eaux, de l’art qui embellit nos villes, nos églises ou nos galeries, j’apprenais tout sans effort, comme un beau conte de fée, grâce aux récits de mon père.

Il ne me considéra jamais comme une enfant du point de vue de l’intelligence, il fut par contre un maître d’une suprême bonté. Je me sentais en confiance auprès de lui, j’avais confiance en lui, en ce qu’il me disait, en l’affection qu’il me témoignait, en la compréhension qu’il avait à mon égard.

J’ai compris toute petite ce que signifiait l’expression que “Dieu est Père” en regardant simplement mon père. L’étendue de la bonté, du savoir et de l’amour de Dieu-Père, j’ai pu la saisir en comparant mon papa terrestre à mon Père céleste. Et j’ai aimé Dieu parce que j’ai compris ce que signifie être le Père.

Mon papa ne me traita jamais comme une enfant du point de vue de l’intelligence, et cela agaçait ma maman qui avait une autre conception de l’éducation. Mais vice-versa, lorsque je suis devenue une femme, et une femme adulte, il me traita toujours comme une petite fille du point de vue de la pureté. Il avait un si grand respect à mon égard! Et quels soins ne prenait-il pas pour que rien ne vienne blesser l’âme de sa Maria!!! Mon pauvre papa! Mon premier grand amour!

J’avais pour lui un attachement digne de quelqu’un de plus mûr, alors que j’étais si petite. Je ne cessais de lui répéter: “Je veux rester toujours avec toi!” et lui de me répondre: “Mais tu devras bien te marier et aller vivre avec ton époux” (depuis toute petite, les épouses étaient pour moi quelque chose de royal, de céleste!). Mais à mon tour je lui répondais: “Non, c’est toi que j’épouserai, et je ne vivrai qu’avec toi”; alors en me montrant ses premiers signes de calvitie qui éclaircissaient ses beaux cheveux frisés, d’un noir foncé, il me disait en souriant: “Mais lorsque tu seras grande, je serai chauve et tu ne me voudras plus comme mari”. Je rétorquais par une pirouette, je lui sautais au cou et l’embrassais vivement: “Comme cadeau de mariage, je t’achèterai une perruque (je prononçais “péhuque”), disais-je, et l’on ne te verra plus la bille”.

J’avais moins de trois ans à l’époque. Mais je raisonnais de la sorte et je m’en souviens bien, car j’ai une mémoire précoce. J’ai même rappelé récemment à maman des vêtements qu’elle portait à l’époque, et des circonstances vécues ces jours-là mais qu’à cause de leur insignifiance elle avait oubliées. J’ai le souvenir très net de ce qu’était Faenza en ce mois de septembre 1901, lorsque nous l’avons quittée pour nous rendre à Milan.

Mais avant d’en venir à Milan, il me faut parler de ce jour de décembre 1899, où mon grand-père maternel mourut de péritonite aiguë. C’était le 17 décembre. Nous avions une journée de neige digne de Russie. Il y avait autour de quatre-vingt centimètres de neige dans les rues. La petite ville était silencieuse et morte sous une tempête gelée. Et nous allions à pied jusqu’à la gare. Papa me tenait dans ses bras, sinon la neige m’aurait engloutie. Maman était en larmes et donnait le bras à sa tante, elle aussi en larmes. Ce fut un voyage triste vers Mantoue, dans l’espoir de trouver papie encore en vie. Puis à Codogne ma grande-tante eut une attaque du coeur... Nous arrivâmes avec une mourante dans la maison où un mort déjà reposait. Ma mère, saisie par ces deux funestes souffrances, fut prise d’une crise de jaunisse et faillit en mourir. J’étais effrayée. Je me sentais égarée entre des cercueils et des agonies, entre des larmes et des funérailles. De son côté, papa s’occupait de tout, toujours patient et prévenant.

Puis nous sommes rentrés à Faenza avec mamie. L’ange revenait habiter avec nous jusqu’à sa mort. Alors j’eus deux amours et deux réconforts, jusqu’en septembre 1901, date où je quittais mon enfance à Faenza et me rendais à Milan.