Autobiographie

3. Première rencontre


Arrivés à Milan en septembre, la première préoccupation de maman a été de chercher pour moi une institution. J’avais quatre ans et demi, j’étais très timide. Je l’étais devenue à force d’avoir peur de me tromper et d’entendre les “Malheur à toi!” de ma mère. J’étais saine, mais je souffrais beaucoup du climat rigide et humide de Milan. Cela aurait été une bonne chose de me garder encore un peu à la maison, d’autant plus que j’étais restée seule et donc... j’étais de peu d’embarras. Mais maman, qui rêvait de faire de moi une sorte de Pic de la Mirandole en jupon, m’emmena à l’école. A l’école maternelle naturellement. Et précisément chez les Ursulines de la rue Lanzone.

A l’école maternelle j’étais... un aigle en comparaison des autres, pourtant plus grandes que moi. Dame! Je savais déjà lire tout l’abécédaire et écrire les voyelles et les consonnes, sans compter que j’avais l’air d’une perruche avec mon gazouillis de mots français, parsemé de “r” prononcés à la dure et qui alors me plaisaient tellement!!...

Les soeurs étaient très gentilles et même... très belles. Ne riez pas. Maintenant j’admire davantage l’intérieur que l’enveloppe, et dans une personne je ne regarde que son regard et son âme qui, du reste, transparaît à travers le regard. Et il me suffit de trouver de la beauté dans l’âme et dans le regard qui en est le miroir. Mais lorsque j’étais petite, et même jusqu’à l’âge de vingt ans, j’étais quelque peu païenne et je n’aimais que les belles choses, les belles personnes. J’étais une grande originale n’est-ce pas?

Les soeurs étaient très belles. C’est pourquoi je les ai immédiatement aimées. Soeur Blanche, la supérieure, ressemblait à un vase d’albâtre éclairé d’une lumière intérieure d’amour. Soeur Fulgence, ma soeur préférée, était resplendissante comme son nom. Et elles étaient bonnes, bonnes, si bonnes!...

J’allais donc très volontiers à l’école maternelle... sauf le premier jour cependant, car malgré ses effrayantes menaces de “malheur”, j’aimais intensément et j’aime toujours ma maman, et j’ai toujours mendié à la porte de son coeur, en attente de caresses... Voilà pourquoi le premier jour, au moment de la quitter, je fis... un foin terrible. Je me mis à crier, à donner en tous sens des coups de pieds et des coups de poing, à mordre et à griffer... sans aucune retenue. Thérèse, la folle nourrice, réapparaissait en moi dans toute sa furie. Mais le soir même je m’étais déjà affectionnée aux religieuses et je les embrassais de grand coeur. Le jour suivant, j’allais à l’école sans difficulté. C’était un régal pour moi que de m’y rendre pour y recevoir des caresses, des louanges, des prix, et retrouver de nombreuses fillettes avec qui jouer.

Ah! jouer! Et avec des fillettes qui étaient comme mes petites soeurs! Quelle joie! Il faut être fils unique et avoir été tenu comme je l’avais été pour comprendre la malédiction qui incombe aux fils uniques. Mais laissons là ce sujet, qui importe peu ici, pour la suite du récit.

Les religieuses étaient donc belles et bonnes. Mais la maison était laide, triste, vieille, écrasée entre les maisons du vieux Milan et la basilique de Saint-Ambroise. Il y avait peu de lumière. Un petit jardin verdâtre jusque dans les cailloux, des cours dignes d’un monastère, de sombres couloirs et une chapelle... qui datait du temps des catacombes. Pourtant je me rendais volontiers à l’institut.

D’ailleurs c’était souvent ma grand-mère qui m’accompagnait. Quelle joie était-ce que de marcher à ses côtés, d’être seule avec elle qui m’aimait tant et qui, chaque fois qu’elle me laissait à l’institut, me faisait une quantité de bises d’adieu et m’offrait un fruit, un gros bonbon, en plus du goûter que j’amenais de la maison; et ce qui rendait meilleur encore ces petits cadeaux, c’était que maman n’en savait rien et n’avait pu l’interdire. Pauvre mamie! Je ne l’ai jamais trahie en rapportant à maman les désobéissances de grand-mère aux ordres de sa fille! Quant à mamie, elle ne me disait rien. Mais je comprenais bien que si j’avais ouvert la bouche, elle aurait subi des reproches. Ainsi gardais-je le secret. J’ai appris de bonne heure à garder les secrets et à réfléchir sur ce qu’il est opportun de taire!...

A l’institut j’ai trouvé Dieu. Papa et mamie me parlaient de lui. Ils m’enseignaient à prier et m’amenaient à l’église. Mais j’ai rencontré le visage de Dieu et son amour à l’institut. La première rencontre, lorsqu’elle est authentique, est inoubliable.

Les bonnes soeurs, et en particulier Soeur Fulgence, nous parlaient de Dieu avec des mots appropriés à nos jeunes esprits. Elles nous racontaient l’oeuvre merveilleuse de Dieu, nous décrivaient les attributs de la divinité, et suscitaient en nous la sainte crainte de Dieu. “Dieu nous voit toujours, il est toujours présent, rien ne lui est caché, il est partout”. Combien de fois n’ai-je entendu ces paroles!

Nous avions à l’atelier — où le travail consistait à apprendre le tricot en confectionnant des espèces... de cordes dures et sales qui avaient l’air d’avoir servi à attraper des milliers de chiens perdus —, nous avions, dis-je, de petites chaises empaillées dont le dossier en bois se terminait par deux sortes de pignes. Il me semble les voir encore! Mais j’avais une telle confiance en ce que racontait la soeur que je croyais fermement que Dieu... était à l’intérieur de ces deux pignes, et je lui demandais pardon de lui tourner le dos... Sainte simplicité propre à l’enfance, qui provoque un sourire dans les cieux, mais devant laquelle anges et patriarches s’inclinent de respect. Du moins je le vois comme cela.

Et l’ange gardien? Dans le jardin qui était si sombre et verdâtre, il y avait une grotte avec une statue de Saint-Michel-Archange, il me semble, puisqu’il tenait une épée à la main. C’était un ange gigantesque, à nos yeux de tout petits!... Et la soeur nous amenait devant lui et nous disait qu’un ange de la sorte, mais beaucoup plus beau, était toujours à nos côtés, et qu’il nous fallait être gentilles, sinon l’ange se couvrait le visage de ses belles ailes et se mettait à pleurer...

Par la suite, plus que ces deux premières rencontres avec le surnaturel, ce qui me faisait plus que tout vibrer le coeur face à l’ineffable mystère de la bonté divine était le Christ gisant de la chapelle. Il se trouvait au-dessous de l’autel majeur. Ce devait être une oeuvre d’art très ancienne, et certainement de valeur, car il présentait un réalisme tout à fait impressionnant. C’est bien tout à fait comme cela que devait être le Christ lorsque les mains pieuses de Joseph et de Nicodème le détachèrent de la croix pour le déposer sur le sein de sa Mère. De grandeur naturelle, il avait les traits tirés par la fatigue de celui qui est mort dans les spasmes et, dans les membres détendus par l’abandon de la mort, on voyait toutes les plaies, les traces de fouet, les blessures et les contusions de qui a été maltraité, comme l’a été le Sauveur avant la crucifixion.

Il était impressionnant, je le dis et le répète. Et beaucoup de mes compagnes pleuraient de frayeur lorsqu’on nous amenait le voir et le prier. Pour ma part, je ne pleurais pas de frayeur mais je tremblais de compassion. Car dès cette époque je ne pouvais souffrir de voir quelqu’un souffrir, ne serait-ce qu’un poulet. Et l’on me répétait que ce pauvre corps était celui de Jésus et que c’était nos péchés qui l’avaient mis dans cet état... Je me demande s’il était bon de faire faire de telles méditations à des créatures qui n’ont pas encore cinq ans. Mais ce dont je suis sûre c’est qu’en ce qui me concerne — et à l’opposé de ce qu’il advenait à mes camarades qui pleuraient de frayeur à la vue de ce cadavre et surtout à l’idée du châtiment divin provoqué par nos péchés —, je tremblais à cause de sa douleur à lui et je pressentais que c’était l’amour, son amour pour nous, plus que les juifs accusateurs, qui l’avaient mis dans cet état et j’aurais voulu pouvoir le consoler...

Dominant mon horreur naturelle pour ce corps couvert de plaies d’une façon épouvantable, je le regardais, je le regardais et j’aurais voulu que l’urne puisse s’ouvrir pour pouvoir m’approcher de lui, caresser cette tête couverte d’épines, et l’embrasser aussi, afin de lui faire ressentir le bien que je lui voulais. Combien de fois n’aurais-je voulu pouvoir mettre dans cette main percée le gros bonbon tout bosselé, ou un autre doré, ou bien le rouge ou le vert que mamie m’achetait en me conduisant à l’école et que j’aimais tant, parce qu’il était bon, et parce qu’il me témoignait l’amour de ma grand-mère!

Cela vous semble peut-être des sottises, Père... Mais pensez donc à l’âge que j’avais à l’époque. Plus tard, beaucoup plus tard, dans la main percée de Jésus, j’ai déposé l’offrande de ma vie, mais, à bien y réfléchir, je crois que cela m’aurait coûté davantage alors d’y mettre mon bonbon, qu’aujourd’hui de lui donner ma vie et ma souffrance...

En rentrant à la maison, alors que j’avais déjà tout raconté à mamie, je répétais ma... science à maman, à papa, à la bonne, au soldat, puis j’allais me coucher en pensant à Jésus qui était resté là, tout seul, et... malade, comme je disais. Et cette idée était si forte en moi qu’il m’arrivait parfois de me réveiller la nuit en pleurant. Alors je disais à mamie, qui dormait avec moi, ou à maman qui accourait en m’entendant pleurer, que je voyais Jésus très malade et qui pleurait parce qu’il se sentait seul. Mes parents s’inquiétèrent de cela et voulurent me changer d’institut pour m’envoyer dans un autre, moins... médiéval. Car ils craignaient que je ne tombe malade de frayeur. Non, j’étais en train de tomber malade d’amour.

Le premier contact avait eu lieu et Jésus et Marie n’auraient jamais disparu de l’horizon même si, de ma part, il y eut des moments de froideur coupable. Mais lorsque justement l’on m’arracha à lui, je ne me décrochais plus. Et je restais attachée à lui souffrant, à lui Rédempteur, à lui Roi des douleurs. Je n’ai jamais compris le Christ que sous ce vêtement imprégné de son sang et j’ai toujours eu le souci de le consoler en me rendant semblable à Lui, dans la souffrance supportée volontairement par amour.

Tandis que mes parents étaient en train de choisir un nouvel institut, j’ai attrapé la coqueluche, de façon aussi grave qu’inattendue. J’étais allée à l’école comme d’habitude, même si je ne me sentais pas bien du tout. Car depuis longtemps on m’avait habituée à ne pas prêter attention au moindre bobo. Et je suis reconnaissante à mes parents de cette éducation. S’ils ne m’avaient pas fortifié le caractère de la sorte, jamais je n’aurais été capable de supporter ce que la vie me réservait. J’étais donc allée à l’école. Vers midi cependant je commençais à tousser d’une manière qui ne laissait planer aucun doute sur le genre de toux que j’avais et j’eus aussitôt beaucoup de fièvre. On me sépara immédiatement des autres camarades et l’on me garda tout le reste de la journée, c’est-à-dire jusqu’à 17 heures, dans le bureau de la supérieure, qui me tenait dans ses bras. Dans ses bras! Ah! Quel bonheur que d’avoir tout ce mal dans la poitrine si pour cela je restais dans les bras de cette soeur, si blanche et si gentille. Mis à part papa et mamie, personne ne me prenait jamais à son cou, alors que j’avais un tel besoin d’être dorlotée!!

Je ne revins plus chez les Ursulines. La maladie dura plusieurs mois et ne me lâcha qu’au cours de l’été, lorsque nous allâmes en Toscane, en villégiature.

Au mois d’octobre 1904, on m’inscrivit à l’institut des Marcellines.