Autobiographie

17. Retour à Florence


Dans sa tragédie Goethe a ce mot: “Le devoir doit s’activer, lorsque l’amour s’endort”. Le moment était venu pour moi d’agir selon le conseil goethien.

Lorsque maman fut tout à fait persuadée que Mario avait été définitivement écarté (et Dieu seul sait par quels moyens!) elle commença à me rappeler à la maison avec insistance.

Vous comprenez que je lui étais utile! Je travaillais comme la plus active des domestiques et, la nourriture mise à part, je ne lui coûtais rien. La nourriture mise à part, parce que j’avais toujours montré de l’indifférence vis-à-vis des modes ou toute sorte de coquetterie, choses qui sont plutot coûteuses à mes soeurs de même sexe. Dégoûtée en plus, comme je l’étais de tout, j’étais devenue particulièrement indifférente à tout. Je me mettais ce que l’on me donnait à me mettre. A condition qu’il soit propre, n’importe quel vêtement m’allait à merveille. Des styles vieillots, des étoffes de peu de qualité (on en trouvait encore), tout m’allait à la perfection. C’est pourquoi, en fait de dépenses, je représentais l’idéal.

Papa n’arrivait pas à accepter de transférer son domicile à Reggio de Calabre. C’est donc moi qui dus rentrer à Florence.

Ce serait un grand mensonge que de dire que je ne rentrais pas volontiers. Je partais d’une oasis de paix pour rentrer en terrain de guérilla, même si ce n’était pas vraiment en terre de guerre ouverte. Et je le savais. A Reggio j’avais connu des pei-nes, et en particulier la pire de toutes. Mais j’étais entourée de tellement d’amour que cela m’avait aidé à surmonter ce nouveau foudroiement.

Rien ne lasse davantage, rien ne démoralise davantage, rien ne consume davantage que les petites piqûres quotidiennes, que nous sommes amenés à supporter lorsque l’on vit au contact de certains tempéraments. Ces piqûres ne sont pas à proprement parler des blessures, mais elles fatiguent davantage qu’une blessure authentique et profonde. C’est comme l’assaut d’un essaim de moustiques qui, par un renouvellement constant, s’abattent sur notre chair pour la piquer, la mordre, la sucer, l’irriter et y laisser des gouttes infinitésimales de venin. Pris séparément, ils sont incapables de porter atteinte à votre vie, mais ils peuvent vous inoculer le microbe d’une fièvre qui peut vous tuer. Ces morsures ne vous arrachent pas la peau de façon évidente, mais en font une mascarade tuméfiée et irritée, et sont exaspérantes: elles suppriment la joie de votre sommeil, dérangent votre sieste, gênent votre lecture. C’est un fléau, de dimension réduite par les instruments qu’il utilise, mais de grande entité dans ses effets.

J’allais à la rencontre de ce fléau en abandonnant la sérénité dans laquelle je venais de vivre, je quittais un climat de compréhension où je me sentais comprise, je quittais aussi un climat d’affection qui m’avait soignée. Malgré tout ce dont j’avais souffert à cause de l’abandon de Mario, j’avais retrouvé ma fraîcheur. Depuis le mois d’août j’avais refleuri. Sous l’effet bénéfique de la joie, ma jeunesse s’était retrempée et j’avais assisté en moi à une sorte de résurrection physique. Que ne peut donc pas opérer le bonheur et l’amour dans un être délabré par manque d’amour et de bonheur. Lorsque cette nouvelle souffrance survint, soit parce que désormais Dieu avait déjà recueilli ma pauvre âme sur le point de recevoir cette dernière attaque de la souffrance, soit parce que désormais s’étaient déjà remis en branle toutes les potentialités physiques dans l’harmonie de leur processus qui constitue la défense quotidienne de l’organisme humain, et qui languissait auparavant dans un abattement soporifique, quoi qu’il en soit, j’avais très bien surmonté, physiquement, cette si douloureuse épreuve.

Mes cousins, qui m’étaient très affectionnés, étaient orgueilleux de mon excellent état, qu’ils attribuaient à plein droit aux mille petits soins qu’ils avaient eu pour moi, et ils ne voulaient pas me laisser partir. Mais je ne pouvais pas évidemment continuer à rester loin de chez moi. J’étais démangée par le désir de rentrer auprès de mes parents, et en particulier de revoir papa, dont j’imaginais, sans trop d’effort, la triste vie, et puis aussi parce que malgré tout, j’aimais et j’aime toujours maman. D’un amour qui sait qu’il ne pourra pas être partagé, mais qui pour autant n’en est pas moins de l’amour authentique.

Je sais très bien que ma maman, atteinte comme elle est de la maladie de la persécution, est convaincue que je ne l’ai jamais aimée. Mais je sais avec une certitude doublement assurée combien je l’ai aimée d’un amour qu’aucune de ses ruderies n’ont altéré ni diminué. Un jour, lorsque maman aussi aura rejoint la lumière de Dieu (c’est une chose que j’ai demandé pour elle et que je continue de demander en échange de l’holocauste que je vis — et cela représente sans doute un amour beaucoup plus concret que celui qui repose sur des simagrées et des baisers) un jour donc, lorsque dans cette lumière maman connaîtra la vérité sur chaque chose, elle comprendra enfin de quel amour l’aimait sa fille incomprise...

Bien, mais peu importe si mon affection de fille reste méconnue. Je suis ainsi privée de la joie que cela pourrait m’apporter et mon affection en retire un double mérite.

Je rentrai donc à Florence. C’était le 2 août 1922.

La Vierge des Anges, la Vierge du Pardon d’Assise, présida à ce voyage de retour, qui constituait un grand pardon. Et les anges doivent m’avoir aidée à surmonter cette première rencontre avec celle qui m’avait privée de tout... Je crois que le plus vigilant de tous fut l’ange qui, au Cénacle, réconforta la mère du Christ, tandis qu’il était trahi par un baiser, renié de Pierre, offensé par ses bénéficiaires, torturé, tourné en dérision... L’ange de la Désolée parmi toutes les désolées, l’ange du Getsémani et du Calvaire, l’ange qui fit la navette entre la Mère et le Fils, l’ange qui recueillit les gouttes du sang divin et les larmes de la maman de Jésus, me chantait l’hymne du pardon pour ceux qui nous ont crucifiés, me rappelant la couronne d’épines, les clous ravageants, les fouets, la croix, la lance et l’éponge... qui étaient devenus pour le Sauveur, pour l’Agneau, les armes de sacrifice et de gloire, et qui allaient le devenir aussi pour la pauvre Maria.

Je trouvai papa très dépéri: maigre, le teint terreux, lui qui avait toujours été si frais et dispos. Maman aussi paraissait passablement dépérie, malgré qu’elle ait toujours bénéficié de l’aide d’une domestique qui, bien sûr, disparut dès mon arrivée.

Ma cousine Clotilde et Memmo, qui m’avaient accompagnée à Florence, firent une dernière tentative pour persuader papa de partir avec eux, dans un mois, pour la Calabre. Mais papa, avec un entêtement que seules certaines maladies peuvent expliquer, refusa absolument. Les cousins durent donc repartir... et me laisser.

La chaleur étouffante de Florence, vraiment insupportable pour moi qui était habituée à l’air léger et ventilé du détroit de Messine, l’étroitesse de l’appartement surchauffé, difficile à supporter pour moi qui m’étais habituée aux larges pièces du grand hôtel, les souvenirs qui revenaient en masse pour émoustiller mon âme et... disons, les demandes anodines des fournisseurs, des voisins, etc. qui de façon plus ou moins voilée me demandaient ce que j’avais fait (entendez: de mon fils) — certains me le demandèrent même ouvertement —, tout cela fut immédiatement pour moi cause de souffrances qui n’étaient pas négligeables. Alors mon coeur recommença à danser sa tarentelle emballée qui s’était assoupie depuis quelques mois. Je me mis aussitôt à maigrir. Mais pour ça tant pis!

Les premiers jours, tant que dura le risque que Clotilde ne revienne, maman resta gentille avec moi. Puis, lorsque le danger fut écarté, elle sortit ses griffes, qu’elle avait plutôt affilées. Elle voulut poser des questions et faire des insinuations. Mais je lui imposai de faire silence avec une telle énergie — la seule énergie qui me restait — qu’elle n’osa plus toucher à ce sujet pendant des années. Elle a dû croire que je connaissais avec exactitude ce qu’elle avait fait. Sinon elle n’aurait pas cédé avec autant de rapidité.

Il y eut une seconde attaque. Toujours convaincue que le métier d’institutrice ou d’enseignante est la quintessence de ce qu’il y a de meilleur, elle se mit dans la tête de faire de moi une institutrice et m’envoya chez Berlitz, à l’école de langues. J’y allais parce que j’ai toujours aimé étudier et cela me faisait plaisir de revoir mes connaissances en français. Mais entre les courses au marché, le ménage de la maison, les heures d’étude, l’école où je courais prendre les leçons, les frayeurs pour les mouvements d’insurrection populaire qui bouillonnaient à l’époque, les émotions lorsque je rencontrais le colonel, etc. tout cela me fit tellement mal que je dus arrêter. Et ma mère dut renoncer à son projet de faire de moi une institutrice!

Alors elle fut pris d’un autre caprice. Elle m’envoya à l’école de couture et de mode, espérant faire de moi soit une enseignante, soit une couturière. J’y allais en pensant que cela pouvait m’être utile pour confectionner les “soutanes” que je portais... car c’était véritablement d’authentiques soutanes sans aucun style. Mais je ne tenais pas à être élégante.

Mais voilà: je voudrais bien savoir la vraie raison pour laquelle maman voulait persuader les gens que j’avais autant besoin de gagner mon pain et que je devais devenir institutrice ou couturière. Je ne l’ai jamais bien compris. Pourtant elle a bien eu un but secret.

Je n’étais certes pas dans le besoin. Vous comprendrez aisément que si après dix ans de maladie, je n’étais pas encore comme Job, c’est bien le signe que nos finances n’étaient pas trop étriquées. Aujourd’hui nous sommes en train de les épuiser, c’est vrai, mais cela fait dix ans que l’on puise dedans. Autrefois notre rente était plus que suffisante pour tous nos besoins, sans économie exagérée, et il y en avait même de reste.

Mais maman voulait persuader quelqu’un que j’étais une pauvre fille sans ressources. De qui donc s’agissait-il? J’ai toujours cru que c’était Mario et les siens. Qui sait ce qu’elle avait bien pu raconter dans sa malheureuse lettre! Il fallait maintenant qu’elle donne la preuve de ses affirmations. J’imagine qu’elle avait dû raconter que je devais maintenir mes parents dans leur vieillesse... J’imagine beaucoup de choses! J’imagine qu’elle a pu dire que je m’étais fiancée avec quelqu’un d’autre d’extrêmement riche... J’imagine encore qu’elle a dû raconter que j’avais perdu la tête et que je m’étais déshonorée... J’imagine qu’elle a pu dire que j’avais une maladie honteuse... J’imagine tout, des tas de choses! Je connais ma mère et je sais que, pour satisfaire l’un de ses caprices, elle est capable d’inventer n’importe quoi. Et peu importe si le bon nom de quelqu’un d’autre doit être flétri, peu importe si les gens auront de quoi dire et papoter sur toute la famille. Rien de tout cela lui importe. Il lui suffit de l’emporter.

Bref, je fréquentais donc ces leçons de couture et de mode et je me présentais à l’examen. Et là, malgré que j’ai toujours eu en horreur la couture, comme tous ceux qui manquent d’ambition, j’obtins d’excellents résultats. Mais je m’en tins là, parce que ma santé s’altérait de plus en plus. Et il ne pouvait pas en advenir différemment.

Il m’arrivait parfois de rencontrer le papa de Mario. Or le fait de constater qu’il ne me saluait plus, me fendait le coeur... Chaque fois que cela arrivait, j’en étais malade pendant plusieurs jours. Et puis il y avait papa qui, complètement ignare de l’action que maman lui avait fait commettre, en le tenant sous sa coupe, c’est-à-dire que c’était lui qui n’avait pas voulu de mes noces avec Mario, me demandait presque tous les jours: “Mais toi, pourquoi tu n’as plus épousé Mario?”... C’était un vrai régal, croyez-moi!

Le soir du dernier jour de l’an 1923, j’étais sortie pour acheter du gui et du houx. C’était une soirée brumeuse et froide. Je m’étais emmitouflée dans un châle: on aurait dit une femme turque. J’étais sortie avec mon petit chien.

Je me rendis place Cavour, qui porte maintenant le nom de place Ciano. Pendant que j’achetais ces rameaux aux boules rouges j’eus la sensation de recevoir un coup: comme si quelqu’un m’avait frappé sur l’épaule. Je me retournai... et je vis Mario qui s’approchait en traversant la place. Il était en uniforme, enroulé dans son manteau. Je restai fascinée.

Mon visage a dû faire une bien vilaine impression, car le marchand de houx m’offrit son tabouret pour que je m’asseois. Mais je restai debout, serrant convulsivement le bord du charreton. Je ne sentais même pas le piquant des rameaux épineux...

Au début Mario ne semblait pas m’avoir reconnue, enveloppée comme j’étais dans mon châle. Peut-être se rendit-il compte que c’était moi en reconnaisssant le petit chien qu’il connaissait bien. Il ne pouvait pas devenir plus pâle que ce que déjà il était, mais il baissa la tête comme un coupable et passa en chancelant...

Quelle désolation, mon Père, quel effondrement! Qu’était donc devenu ce cher Mario, si robuste, sain, fort, jeune, honnête, sous l’action de ces deux femmes? Qu’est-ce donc qu’en avait fait ma mère en le portant au désenchantement, à la mésestime à mon égard, au désespoir, le poussant, en un moment d’accablement, entre les bras d’un vampire? Et qu’est-ce qu’en avait fait ce vampire, personnifié sous les traits d’une femme, à sa belle jeunesse? Un gâchis... Vouté, maigre, le teint terreux, le regard éteint, les traits du visage précocement vieillis, la démarche incertaine... Un gâchis d’homme, un ravage d’homme, voilà ce qu’était devenu mon cher Mario, qui n’avait pas encore 27 ans! C’était un homme malade, fini, alors qu’il était autrefois si débordant de santé et d’espérance!

Voyez-vous, ce matin je vous ai dit: “Je me rends compte que j’ai beaucoup changé, car je m’aperçois que tout ne se chamboule pas en moi, lorsque j’aborde certains sujets”. Mais maintenant, pendant que je vous parle de cette rencontre et que je revois mon cher Mario vieilli, avili, gâché, me passer tout près la tête basse comme un coupable, je sens que l’on m’arrache ce qu’il y a de plus vivant en moi...

Je me suis souvent reprochée de n’avoir pas trouvé la force de l’appeler, de lui demander le pourquoi de sa façon d’agir. J’aurais eu la clef du mystère qui me ronge... Mais j’étais restée paralysée. L’orgueil de femme offensée, l’amour qui s’éveillait en bouleversant mon coeur, un sentiment de pitié, de pitié infinie face à sa désolation, tout a contribué à me paralyser... Et il aurait été tellement souhaitable que je puisse l’interroger pour enlever de mon coeur la morsure provoquée par sa façon d’agir qui, à vue d’homme, a toutes les apparences d’une trahison.

Mais je sens que ce ne l’est pas. Mario a été amené à se conduire comme il a fait par un ensemble de circonstances qui diminuent la responsabilité de son acte, et fait de sa faute, qui est une trahison, une simple faiblesse. Il était encore dans la fleur de sa jeunesse et, comme il me l’avait lui-même assuré, pour que Dieu lui concède de m’obtenir, il avait repoussé toutes les séductions des amours faciles. L’enjeu de sa chasteté, c’était moi. Et quant à moi, j’en conviens, j’étais alors davantage une âme qu’une femme. Je l’aimais de tout moi-même sans ces ardeurs et ces abandons qui séduisent l’homme. Ajoutez à cela l’action de ma mère qui a probablement confirmé l’existence de quelque imperfection inventée de toute pièce, mais que mon excessive réserve pouvait laisser accréditer. Ajoutez enfin l’indignation, le désappointement à l’idée de m’avoir perdue après une telle attente et la rencontre fortuite, à l’heure justement du désarroi, avec cette russe infernale, et voyez s’il n’était pas obligatoirement pris dans un tourbillon auquel il devait succomber. Je ne l’excuse pas, mais je le comprends.

J’eus du mal à rentrer à la maison. Je ne dis rien. Je ne racontais plus rien désormais depuis des années. La porte de la confidence avec ma mère s’était fermée et avait depuis longtemps été rivée. Heureusement, maintenant j’avais Dieu qui me réconfortait.

Je n’en étais pas restée au point où j’étais arrivée à Reggio. J’avais continué d’avancer vers Dieu. En arrivant à la maison j’avais clairement affiché mon intention d’aller à l’église, au besoin chaque matin, et de fait je m’y rendais presque tous les matins, en particulier pendant les mois de mai, juin, septembre, octobre et décembre, et aussi pendant la période de carnaval et du carême. Maman bouillait, mais... je la laissais bouillir.

Et puis j’avais trouvé un Evangile de saint Luc. C’est papa qui l’avait amené à la maison. Il avait dû y avoir, durant le carême 1922, quelques journées consacrées à la diffusion de l’Evangile. C’était un petit livre, simple d’aspect, qui passait d’un meuble à l’autre. Pour ma part je ne connaissais de l’Evangile que les passages qui étaient présentés à la messe du dimanche. C’était toujours les mêmes, souvent commentés sans y mettre toute son âme, et écoutés plus souvent encore, avec moins d’attention d’âme que jamais. Et puis j’étais... un éléphant solitaire. Je devais alors, et encore je dois, ressasser une idée en moi-même pour la sentir vraiment. Je pris donc ce pauvre petit livre que depuis des mois maman ne cessait de déplacer d’un meuble à l’autre et que papa relisait de temps à autres, je le portai dans ma chambre et en commençai la lecture.

Il fut pour moi “la lampe posée sur le lampadaire pour qu’elle éclaire”. Plus je le lisais et plus je sentais se former en moi un coeur nouveau. J’ai beaucoup pleuré sur ce petit livre... c’étaient des larmes suaves qui redonnaient à mon âme la douceur des jours de mon enfance, lorsque j ’étais amoureuse du Christ déposé de la croix. Quel espoir, quel abandon, quel désir d’aimer comme il se doit le divin Evangélisateur, ce livre éveilla en moi!

Je n’ai jamais su par la suite me séparer de l’Evangile. Il est devenu le pain quotidien de mon esprit. Je n’ai même plus besoin de le lire parce que je l’ai appris par coeur, cependant je le relis pourtant, car j’y trouve chaque fois un nouvel enchantement. Lorsque je me sens vraiment mal, lorsque j’ai une grande peur de quelque chose, je place sur mon coeur le petit livre des quatre évangiles, que j ’ai acheté au début de l’année 1925, et je n’ai plus peur de rien. Il me semble que du sein de ces pages Jésus est en train de me dire: “Ne crains pas”, et de dire aux choses: “Ne faites pas de mal à cette femme”.

Je n’ai pas appris à méditer dans les grands livres, ni même dans les manuels d’ascèse. Au bout du compte je les lis comme de bonnes lectures et ça s’arrête là. Mais avec l’Evangile c’est tout différent! Si je suis pris d’un doute, d’une nostalgie, j’invoque l’Esprit Saint, dont je suis très dévote, puis j’ouvre au hasard l’Evangile. Et je trouve toujours une phrase apte à me réconforter, ou à m’éclairer, ou à répondre au pourquoi qui m’assaille.

Ce petit livre de l’évangile de saint Luc m’a échauffé le coeur peu à peu comme la flamme d’un bon foyer. Sa chaleur s’est répandue dans toutes mes veines, dans toutes les fibres de mon corps, elle a tout envahi et a fait grandir toujours davantage le Christ en moi.

Ruysbroek affirme — et il est l’un des rares que j’arrive à comprendre avec saint Paul, sainte Catherine, saint François d’Assise parmi les anciens, sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et soeur Benigna parmi les contemporains — Ruysbroek affirme donc: “Lorsque Dieu vient en vous, c’est que déjà vous étiez en lui, car il ne sort jamais de lui-même... Notre disposition à recevoir sa grâce dépend de l’intensité intérieure avec laquelle nous nous acheminons vers lui. Au moment même de notre mise en route, le Christ vient à nous directement ou par intermédiaire interposé, c’est-à-dire indépendamment de tout ou par ses dons. Mais nous aussi nous nous précipitons en lui, ou vers lui, directement ou par intermédiaires interposés, c’est-à-dire indépendamment de tout ou par le moyen de nos forces. Or, en nous apportant ses dons et en nous les offrant, Dieu imprime en nous son image, il nous absoud et nous libère. Au moment de la libération l’esprit se jette dans la jouissance de l’amour” .

Je comprends très bien ces paroles. Moi, à l’époque, j’en étais exactement à ce point. Dieu était en train de venir à moi, ou plutôt mon âme avait la sensation qu’il s’approchait de moi, mais c’était parce que j’avais déjà pénétré lentement en lui, attirée par la douce attraction de son amour.

Auparavant il avait fait le vide autour de mon coeur, puis il m’avait attirée, il m’avait fascinée. Il s’était comporté ni plus ni moins qu’à la façon de quelqu’un qui veut attirer notre affection, mais avec en plus sa perfection divine qui surpasse de façon inconcevable toutes les séductions humaines. Puis il avait attendu que je réponde à son invitation. Et comme je lui avais dit, avec un coeur sincère et une intention ferme: “Je veux t’appartenir”, il s’était mis en mouvement vers moi et moi vers lui.

Je ne lui demandais plus rien, sinon de régner en moi. Je ne le priais plus de me donner ceci ou cela, mais je disais seulement: “Seigneur, fais toi-même ce qu’il te semble juste de faire. Moi je ne vois jamais juste. Décide toi-même. J’ai confiance en toi!” Et Jésus était venu en moi comme Ami, Maître et Roi, m’apportant toutes ses grâces surnaturelles, tandis que moi je me précipitais en lui de toutes mes forces, et avec beaucoup plus que toutes mes forces, qui étaient encore faibles, car je pensais que là où les forces m’auraient manqué c’est lui qui y aurait pourvu. Même si Jésus était venu à moi dépourvu de tous ses dons, au point où j’en étais je l’aurais aimé quand même: je l’aurais aimé pour lui-même comme de fait je l’aime depuis des années.

Dans son infinie bonté il a voulu me faire bénéficier, au début de mon union avec lui, de toutes les tendresses d’un amour sensible. Je peux répéter avec sainte Marguerite-Marie Alacoque: “Mon divin Maître me fit alors comprendre qu’était venu le temps de nos fiançailles et que, comme deux amoureux animés de la plus grande passion, il m’aurait fait goûter alors ce qu’il y avait de plus doux dans les caresses de son amour”.

Ce furent de douces paroles chuchotées par sa voix, sans aucun son matériel, et pourtant tellement perceptibles par les puissances de l’esprit, des caresses mystérieuses sur le coeur offert comme une fleur à son soleil et des rêves, des rêves, des rêves magnifiques... Depuis le songe du mois de juin 1916, je n’avais plus rêvé de lui. Maintenant il revenait à moi avec une fréquence qui me faisait désirer le sommeil comme un second état merveilleux de ma vie. J’ai suivi Jésus dans les paysages de la Galilée, je l’ai entendu prêcher aux foules, j’ai marché à ses côtés dans les champs de la moisson et j’ai été à ses pieds, la tête sur ses genoux, tandis qu’il parlait assis au sommet d’un escalier, je l’ai vu languir et mourir dans le jardin des Oliviers et sur le Golgotha, et... j’ai reçu la communion de ses mains au sein du beau paradis. Il avait toujours ce visage, ce regard, cette voix, ces mains et cette infinie et amoureuse douceur et cette sublime majesté. Que de douces visions!

Le feu de sa charité me pénétrait toujours plus profondément et m’incendiait. Je brûlais du désir de l’aimer infiniment et de le faire aimer. J’aurais voulu dire à tout le monde: “Aimez, aimez Dieu si vous voulez être heureux! Aimez-le et laissez-le vous aimer comme il le désire! Ne soulevez pas d’obstacle à sa pénétration!”

Libérée et absoute par son amour, selon les mots de Ruysbroek, je me jetais dans la jouissance de l’amour. De cet amour céleste dont la suavité, la douceur, la plénitude sont telles que rien ne peut lui être comparé. Après avoir brisé tous les liens qui m’avaient tenue liée aux créatures, mon âme s’élançait libre et joyeuse dans le royaume du surnaturel et y pénétrait toujours davantage. Et je n’en suis plus sortie.