Autobiographie

16. La Calabre


Nous sommes arrivés à Reggio de Calabre le 10 octobre 1920. Nous nous étions arrêtés quelques jours à Rome, à Naples et à Caserte.

A Reggio, dans les grands hôtels de mes cousins, je trouvais de nombreuses choses aptes à me distraire de la souffrance aiguë qui habitait mon coeur. Nous logions à l’Hôtel Villa. Un immense bidonville s’étendait au milieu des champs, car la ville se remettait à peine du tremblement de terre de 1908. Cet immense domaine était planté d’agrumes, d’amandiers, d’arbres fruitiers, de champs de fèves, d’artichauds, de fenouil, de petits pois, etc. Et il y avait à perte de vue des pelouses, des massifs, des plates-bandes. Puis, la partie la plus belle du jardin, une promenade le long de l’orangeraie qui conduisait à un kiosque, placé sur l’éperon de la colline, dont les flancs abrupts étaient couverts de figuiers de Barbarie. L’endroit était splendide. De là on dominait tout le détroit et les monts de Calabre. La ville s’étendait à nos pieds.

C’était mon endroit favori. Je m’y rendais avec mon chien et y amenais un livre que je faisais semblant d’y lire. Mais je ne faisais que regarder la mer, sur laquelle passaient souvent des vaisseaux de guerre, en plus des cargos, et je pensais à Mario. Il était peut-être sur l’un de ces bateaux, ignorant que de ces hauteurs, celle qui l’aimait l’invoquait de tout son coeur.

Lorsqu’on me l’avait arraché, qu’avait-il fait? Qu’avait-il pensé? Avait-il imaginé que tout cela n’était qu’une machination de ma mère et que j’étais mise dans l’impossibilité de parler et d’agir? Que j’étais comme bâillonnée et attachée par des malfaiteurs? Ou bien croyait-il que j’étais folle, méchante, infidèle à la parole donnée? Tous ces pourquoi me rongeaient le coeur et l’esprit, jour et nuit, comme autant de vers qui rongent le bois jusqu’à le réduire en poussière.

Peut-être vous demanderez-vous: “Mais cette fillette ne pouvait donc pas écrire? Dans un hôtel on peut faire beaucoup de choses qui sont impossibles à la maison.”

Oui, j’aurais pu écrire. J’aurais pu faire beaucoup de choses! J’aurais pu même me révolter et dire: “Je suis majeure et je fais ce qu’il me plaît et j’ai le droit de le faire parce que ce ne sont là que choses bonnes”. Mais voyez plutôt à quel point j’ai fait dans ce cas la preuve d’être une fille obéissante et respectueuse. Mais c’est que je n’avais pas la force de désobéir et de blesser ma mère. Même dans ce cas j’ai préféré faire mon devoir. J’ai rempli mon sacrifice même dans ces circonstances. J’étais tellement accablée, par ailleurs, que je végétais sans énergie aucune. Je ne vivais seulement qu’à l’intérieur de mon être, mais j’y vivais intensément.

A l’intérieur de moi il y avait une bousculade de souvenirs, de pensées, de regrets. Ils étaient très différents cependant de ceux qui avaient explosé après cette journée fatidique du 5 janvier 1914, qui fut à l’origine de toutes les épreuves successives. Si maman n’avait pas en effet contrecarré à l’époque notre désir légitime de nous aimer, je serais mariée depuis longtemps, car Roberto n’était pas tenu au service militaire puisqu’il était fils unique d’une mère veuve. Il ne serait donc pas parti en guerre comme volontaire et ne serait pas mort. Je me trouverais donc à Bari avec lui. Mario ne serait pas alors tombé amoureux de moi. Et je n’aurais pas connu toutes ces souffrances morales, ni le mal de coeur, ni la lésion vertébrale... Maintenant je souffrais beaucoup, mais c’était une souffrance pure de toute fièvre des sens, une souffrance sainte, exempte de tout instinct de révolte.

La première souffrance m’avait détachée de Dieu et de sa loi en me jetant dans la poussière. Cette seconde souffrance était immense, beaucoup plus forte que la précédente, elle réouvrait toutes les plaies qui s’étaient cicatrisées avec le temps. Et ces plaies s’étaient réouvertes, sous l’action encore de ma mère, qui n’avait pas changé depuis des années, et détruisait en moi la joie, par simple commodité personnelle. Cependant cette nouvelle souffrance me ramenait tout entière à Dieu et m’unissait à lui.

Aucune autre affection me restait au monde qui fut capable de rassasier mon âme. Papa n’était plus qu’un enfant dominé par maman. Maman m’était hostile. Je n’avais plus Mario. Les religieuses de Monza m’avaient repoussée. D’autres bons amis avaient été chassés de la maison. Je n’avais plus rien, je n’avais plus personne.

Dieu seul me restait comme père, comme mère, comme époux, comme ami, comme maître. Je pleurais à ses pieds. Je lui parlais. Je me faisais consoler par lui. Je lui demandais humblement de me prendre par la main et de me conduire sur le chemin qu’il préférait, car je m’étais égarée et je comprenais que par moi seule je n’aurais pas su trouver du tout ce que sa volonté m’avait réservé.

A cause de sa façon de faire autoritaire, maman s’était rapidement attirée l’antipathie de tout notre entourage: personnel de service, clients, et jusqu’à nos parents. Ses cousins en effet, qui sont cousins de premier degré avec maman, lui avaient plusieurs fois clairement répété qu’elle se conduisait mal à l’égard de son mari, à l’égard de sa fille, à l’égard des employés. Vous voyez la scène! Maman n’a jamais accepté la moindre observation de personne. Celui qui lui fait une remarque devient son ennemi juré. Il y avait donc eu des escarmouches avec sa famille et nous étions arrivés depuis moins de deux mois!

A la fin du mois de novembre, il y eu un orage avec la famille locale, un peu plus piquant que d’habitude. A partir de cette date l’autre cousin voulut que j’habite avec lui dans l’autre hôtel.

Il faut dire que nombre de ces disputes venaient du fait que mes cousins, Giuseppe, Amelide, Emma, Normanna, ne partageaient pas la manière de penser et d’agir de maman à mon égard. Alors les autres cousins, Battista et Clotilde, voulaient que j’habite avec eux. Moins j’étais avec ma mère et moins il lui était possible d’exercer sur moi son despotisme. Et on espérait qu’il y aurait de la sorte un peu moins de disputes.

Voilà pourquoi je descendais le matin vers 8 heures à l’autre hôtel, près de la mer, et je remontais le soir vers 20 heures, ou plus tard, à l’hôtel Villa. De la sorte, la nuit mise à part, j’étais loin de maman.

Je regrettais cette situation pour papa. Mais de son côté il avait trouvé de quoi se distraire à Reggio et il était heureux lui aussi. Mais je regrettais aussi de ne plus pouvoir me promener dans le domaine ni rejoindre mon petit kiosque dans le jardin, où je pouvais admirer tant de ciel et tant de mer et où je pouvais m’isoler au milieu des arbres en fleurs et du chant des oiseaux. Je le regrettais encore parce que je n’avais plus autour de moi ces chers petits cousins turbulents, qui avaient de trois à six ans, et qui étaient trois petits diables qui s’étaient beaucoup attachés à moi. Mais l’on ne peut pas tout avoir.

Avec Clotilde, celle qui m’avait accompagnée à Monza, je m’entendais à la perfection. A dire la vérité, je me trouvais très bien avec chacun, car je m’adapte facilement aux autres. Habituée comme je l’étais à vivre avec maman, il m’était facile de m’adapter à toute circonstance. J’ai passé là vingt mois de grande sérénité.

Je m’occupais de Memmo, le petit garçon de dix ans, resté fils unique, que j’aidais dans ses études... J’avais l’impression d’être revenue en 1913 lorsque j’aidais Mario dans ses études. Je sortais avec Memmo pour de belles promenades en voiture ou à pied. Je tenais compagnie à Clotilde, je travaillais avec elle qui faisait d’admirables broderies et dentelles, ou je lisais. Clotilde avait une très belle collection de livres. C’est une femme très cultivée et qui sait choisir les meilleurs livres, pour le style et le récit.

Je vous ai dit que le bon Dieu a utilisé avec moi tous les moyens possibles pour m’instruire dans sa loi et me ramener à lui. Comme par une grâce spéciale, il m’a préservée dans mon enfance d’une certaine curiosité à l’égard de ce que les discours des grandes personnes auraient pu éveiller en moi — mais cela je vous l’ai déjà dit — et plus tard, de la même façon, lorsque j’étais à l’hôpital, il m’avait doté d’un tel équilibre que je n’ai jamais considéré mes blessés comme des hommes, mais toujours comme de pauvres enfants malades. De même, par l’entremise des personnes et des événements Dieu m’avait ramenée à la foi pure et profonde de mon enfance, après la dure tempête que j’avais connue de 16 à 20 ans. De la même façon aujourd’hui il se servait des livres, et en particulier d’un livre, pour achever de m’attirer vers lui.

Je vous ai dit, hélas, que je n’avais pas pu trouver un prêtre apte à gagner ma confiance pour conduire mon âme. J’ai trouvé des confesseurs, certes, mais pas de directeurs de conscience. C’est pourquoi, à la sortie du collège, j’étais restée abandonnée à moi-même. Je n’avais plus d’exercices spirituels, plus de conférences, plus rien. Mais même si Jésus semblait absent, il était bien présent et me donnait les occasions d’améliorer mon âme.

En cette heure de tristesse que fut l’hiver 1920-1921, alors que je sentais se briser en moi tous les liens les plus chers, je m’approchais toujours davantage de mon Dieu, encore un peu timidement parce que je ne savais pas jusqu’à quel point peut oser une âme dans la voie de l’amour et de la confidence. Et mon Maître me donna par ce livre un grand coup de pouce. Ne soyez pas scandalisé, mon Père, si je vous dis qu’il s’agissait d’un livre à l’index. C’était Le Saint de Fogazzaro.

Ma cousine avait l’autorisation de l’archevêque de lire n’importe quoi. A l’époque je ne l’avais pas. Maintenant je l’ai moi aussi depuis des années. Mais j’en fais peu d’usage. A l’époque donc je ne l’avais pas et je n’aurais donc pas dû lire ce livre que je savais à l’index. Mais dans mon esprit religieux encore immature je ne me fis pas trop de scrupules et j’en fis la lecture avec tous les autres livres de la collection.

Les autres ouvrages me plurent plus ou moins. Mais ils me plurent comme des romans à proprement parler, c’est-à-dire comme de belles fables dont on fait lecture pour passer le temps et qui, après lecture, ne laissent aucunes traces. Le Saint, au contraire, marqua mon coeur de façon indélébile. Et il y laissa une bonne trace.

Je ne m’attarde pas sur les raisons qui ont entraîné sa mise à l’index. C’est là un sujet qui ne me concerne pas. Les autorités compétentes qui l’ont condamné auront eu de bonnes raisons. Mais moi aussi maintenant je me pose cette question et je l’ai posée à bien des prêtres, qui n’ont cependant pas su me donner de réponse satisfaisante. Mais quant à moi ce livre me fit le plus grand bien, et j’ai rencontré des personnes qui m’ont affirmé la même chose à leur égard.

Ce livre me jeta en plein dans le grand fleuve, ou plutôt dans l’océan, de la miséricorde divine et il m’encouragea à avoir confiance dans les valeurs surnaturelles de l’expiation, du repentir qui, comme un baptême nouveau, nous rend à nouveau pure et agréable à Dieu. La lecture des progrès, des victoires spirituelles, de l’ascension de Franco dans le royaume de l’esprit me donnèrent l’élan et la force de devenir plus audacieuse dans l’amour.

Jusqu’à cette époque, le souvenir de mes fautes m’avait toujours un peu paralysée. Comme un enfant qui a fait quelque grosse bêtise et qui est encore tout timide au souvenir de sa polissonnerie, même s’il sait qu’il a été pardonné. Depuis un an j’espérais fortement dans le Seigneur et en sa miséricorde. Mais je n’osais pas encore lui dire: “Je t’aime. Je me consacre à toi. Je me mets entièrement à ton service”. J’avais fait tellement de peine au bon Dieu! Fogazzaro me convainquit qu’aucune faute n’est assez grande pour échapper à la rédemption, que le souvenir d’une faute passée ne doit jamais faire obstacle à notre progression vers le Bien et qu’il ne faut pas faire au bon Dieu l’offense de croire qu’il est si peu Père, qu’il se manifeste davantage comme Juge que comme Sauveur.

Par la suite j’ai retrouvé cette doctrine dans les écrits du bienheureux Claude de la Colombière et surtout dans ceux de soeur Benigna Consolata Ferrero, qui sont tout simplement dictés par Jésus lui-même. Mais pendant plus de deux ans, celui qui me jeta dans la mer immense de la Miséricorde divine ce fut Fogazzaro avec son Saint. Je pense parfois qu’en raison du bien que ce livre a fait à mon âme et à d’autres âmes blessées comme la mienne, tremblantes comme la mienne, Dieu aura certainement accordé à cet écrivain la paix éternelle.

Au mois d’avril 1921 maman dut penser à revenir à Florence. Une loi venait d’être promulguée, qui interdisait de laisser des appartements vides. Il fallait donc ou bien revenir à Florence, ou bien déménager meubles et domicile à Reggio.

Pour ma part je n’avais rien contre l’idée de m’installer en Calabre. J’aurais même préféré. Car je comprenais que c’était fini avec Mario. Et dès que m’effleurait l’idée de revenir à Florence, où tout me rappelait Roberto, Mario et toutes les souffrances passées, s’élevait en moi un sentiment de terreur. A Reggio il m’était plus facile de chercher à surmonter l’enchevêtrement des souvenirs. Ce réseau des souvenirs est tellement sombre que l’on préfèrerait parfois perdre l’intelligence pour ne plus se rappeler de rien. Et puis à Reggio je me sentais aimée et défendue par mes cousins et parents. A Florence j’allais retomber dans ma solitude habituelle et dans ma misère affective.

Maman aurait préféré elle aussi rester à Reggio. Ce fut la seule fois dans notre vie que maman et moi nous désirions la même chose, quoique pour des raisons différentes. Pour maman, revenir à Florence signifiait courir le risque de rencontrer le colonel et son fils. Une rencontre tout à fait blâmable si c’était à moi que cela arrivait. On ne sait jamais! Car j’aurais pu encore me mettre d’accord avec eux et alors il fallait envisager le pire... Par ailleurs je ne pouvais tout de même pas continuer à vivre séquestrée à la maison. Et elle craignait aussi de rencontrer les autres personnes, car il n’y a rien de plus désagréable que d’avoir mal agi à l’égard de quelqu’un, si bien que l’on cherche absolument à éviter cette personne car le simple fait de la rencontrer, ou même simplement de l’entrevoir, réveille en nous les remords de la conscience.

Mais papa, qui avait tant d’amis à Florence, des militaires comme lui, ne voulut absolument pas céder. Là aussi, ce fut la première fois que se vérifia le fait étonnant de papa qui imposait sa volonté. A la façon d’un enfant têtu qui fait un caprice il affirma que si nous ne décidions pas de partir il serait parti seul, car il n’était pas question pour lui de rester définitivement à Reggio. Pour quelles raisons? On ne savait pas trop! Car il se trouvait très bien à Reggio où il se détendait, ne dépensait rien, et où il aurait pu continuer à ne rien dépenser, car dans les hôtels on manque toujours de personnes pour surveiller les femmes de chambres, les garçons, les domestiques, les cuisiniers, etc., et nos cousins nous priaient de rester pour les aider à cette tâche. Il en retirait donc un avantage financier. Mais il ne céda pas.

Je suppliais papa, au nom de l’amour qu’il avait pour moi, de ne point décider de rentrer à Florence: car moi, je ne pouvais pas y revenir, j’y avais trop souffert. Troisième fait inhabituel et incroyable: papa, qui m’avait toujours fait plaisir et qui ne voulait jamais se séparer de moi, me répondit: “Reste donc ici, toi. Mais maman et moi on s’en va”. Rien ne put le faire changer d’idée.

Maman était sur des charbons ardents... puis elle prit sa décision. Puisque Clotilde lui assurait qu’elle m’aurait gardée si volontiers auprès d’elle, je serais restée là-bas et eux deux seraient rentrés à Florence. Pour éviter que je ne puisse rencontrer Mario, elle se décida à se séparer de moi... On voit jusqu’où peut mener une idée fixe.

Avant de partir elle m’ensevelit littéralement sous une avalanche de mises en garde: “gare à toi si tu écris au colonel, gare à toi si tu écris à la grand-mère de Mario, mais surtout garde-toi bien d’écrire à Mario lui-même, et gare à toi si tu prends contact avec n’importe quel client de l’hôtel, gare à toi, gare à toi, gare à toi...”

Elle ne serait certainement pas partie si elle avait su que le 14 mars j’avais reçu une carte postale de Mario, adressée à Florence et que m’avait fait suivre le propriétaire de l’appartement. Sur cette carte Mario avait simplement écrit: “Tant que je vivrai et même au-delà...”. C’était le plus beau cadeau que j’eus pour mon vingt-cinquième anniversaire. Son message m’avait fait pleurer toute la journée, mais d’émotion, car je voyais que Mario m’aimait encore. Clotilde m’avait dit: “Réponds-lui, espèce d’idiote! Organise donc ta vie!” Mais pour ma part je n’avais plus le courage de faire une troisième tentative, convaincue comme je l’étais que cela n’aurait mené qu’à une troisième catastrophe.

Bref, le 21 mai, papa et maman partirent. Et moi je restais avec Battista, Clotilde et Memmo.

Quant à ma santé, malgré tous les soins et les gentillesses que les cousins avaient à mon égard depuis huit mois désormais, elle ne s’améliorait pas. Le chagrin me détruisait peu à peu comme agit habituellement une tumeur maligne. Je dépérissais, j’étais de plus en plus pâle et je me sentais chaque jour plus affaiblie. Avec l’arrivée de la grande chaleur, en juin, je périclitais complètement. Je ne me nourrissais plus que de tasses de café froid et de fruits. Je ne parvenais pas à manger autre chose.

Et je n’arrivais pas non plus à dormir. Le matin je me retrouvais comme une pauvre serpillère aux yeux rouges d’insomnie, avec un immense besoin de dormir qui fatiguait mon coeur, mais qui pourtant ne se transformait jamais en véritable sommeil. Je me levais de très bonne heure et j’allais au jardin respirer l’air pur et parfumé de l’aube en été. Puis, en voiture, on allait, Memmo et moi, au bord de la mer.

Mes cousins disposaient d’une vaste cabine, très agréable et bien aménagée, qui était presque un chalet. Elle était ornée d’une belle véranda, qui se trouvait déjà au-dessus des vagues de saphir de cette belle mer de Calabre: un azur intense, presque irréel, qui est caractéristique des mers du sud de l’Italie. Tandis que le petit Memmo se baignait avec ses petits cousins ou biens des amis de son âge, je me mettais sous la véranda, à demi allongée sur une chaise longue. Je ne lisais rien. Je ne faisais rien. Je restais là, les yeux presque toujours fermés, parce qu’il m’était même pénible de regarder simplement autour de moi. J’étais détachée de toute chose et de tout le monde, unie seulement au lointain à Mario. Parfois j’étais si fatiguée que je priais Memmo de jeter par terre, sur la natte qui couvrait le sol de la cabine, serviettes de bains et coussins et je m’y jetais dessus, comme un pauvre chien malade, rythmant mes tristes pensées sur le clapotis des vagues contre la rive et contre les pilotis qui supportaient la cabine.

La fièvre, qui ne m’avait jamais totalement quittée, mais qui avait beaucoup diminué et s’était réduite durant l’hiver à quelques dixièmes, revenait à l’assaut: j’avais entre 37,8 et 38. La douleur vertébrale s’était réaccentuée, ainsi que la douleur du flanc droit de l’abdomen. Et le coeur recommençait à faire des siennes. A cela s’ajoutait maintenant un mal de gorge tenace et des quintes de toux.

Clotilde était préoccupée. Elle me demanda si j’avais averti mes parents. Je répondis que non, que je ne leur avait rien écrit. Et à quoi bon? disais-je. Elle me demanda si elle devait s’en charger. Je lui répondis que non, que je pensais qu’il aurait été aussi bien pour moi de mourir. Je m’excusais de lui donner tant de soucis, mais au nom de l’amour qu’elle me témoignait et qui était un authentique amour maternel, je l’implorais de me laisser mourir en paix auprès d’elle. Elle accepta de me satisfaire.

Au sein de ma progressive déchéance physique, se fit plus intense, plus vive et plus ardente la vie psychique. Pendant que tout ce qui était matériel était démoli dans une catastrophe chaque jours plus évidente, pareillement s’accentuait progressivement une certaine sensibilité, et lucidité, et force psychique.

Je vous ai raconté comment, dès 1910, j’avais été atteinte par d’étranges phénomènes prémonitoires, qui constituaient pour moi une véritable torture. Au cours du sommeil, c’était des morceaux entiers d’avenir, des avis, des conseils, concernant les circonstances de la vie, qui m’étaient donnés en provenance du monde du mystère. Même le songe de 1916 faisait partie de ce genre de phénomènes auxquels j’étais sujette. Mais cela advenait toujours pendant le sommeil. J’étais dotée d’un tempérament particulièrement sensible: je vibrais aux moindres signaux provenant d’autrui. En un mot, j’étais une sorte de poste de transmission. C’est ainsi que je percevais avec précision si une personne donnée était “bonne”, ou ne l’était pas. Ce que j’appelais mes “antipathies” ou mes “sympathies” s’étaient et se sont toujours confirmées par la suite dans les faits. Il est vraiment très improbable que je puisse me tromper. Ma première impression s’avère habituellement exacte. Il y a eu seulement deux ou trois cas, dans ma vie, où j’ai commis une erreur. Les spécialistes disent que cela dépend d’un ensemble complexe de circonstances, qui font que nous sommes réceptifs comme une antenne. C’est très probable. Je ne discuterai pas sur l’explication à donner à ce propos, j’ajouterai simplement que d’être à ce point perspicace et sensible, aussi réceptive qu’une antenne, je m’en serais passée volontiers!

Donc, en ce début d’été 1921, il n’était pas nécessaire que je dorme pour que je perçoive des phénomènes étranges. J’avais la sensation que de mes doigts émanaient comme des fils extrêmement longs qui s’éloignaient dans l’espace où ils rejoignaient d’autres fils semblables provenant de mon cher Mario. Non seulement, mais je dois dire encore que je sentais que nos esprits s’étaient fondus l’un dans l’autre en une communion qu’aucun obstacle et qu’aucune méchanceté humaine ne pouvait empêcher, et que je sentais cette distance entre nous diminuer toujours davantage: comme si j’avais embarqué un cordage à bord d’un vaisseau, les fils revenaient en moi après avoir été lancés à sa recherche, et ils me ramenaient mon cher Mario.

J’ai dû donner des comparaisons humaines pour expliquer cette sensation spirituelle. Mais j’avais véritablement l’impression que des fils qui étaient partis de moi à sa recherche, m’étaient revenus après l’avoir trouvé, et me le ramenaient. S’agissait-il de puissances de l’âme, qui lanceraient dans l’air comme des rayons irradiants pour partir en quête de son âme et lui dire que j’étais en train de mourir de mon désir de lui? Je ne saurais le dire. Peu importe! Il s’agit là d’un mystère que tant que nous vivrons nous ne pourrons connaître avec précision.

Vous remarquerez que je n’avais pas répondu à la carte postale de Mario.

Vers la fin juillet — je pourrais vous donner la date exacte, mais il m’est pénible d’aller ouvrir le coffret où se trouvent toutes les lettres de Mario, de ses parents et de ma mère à propos de Mario, des lettres que j’ai toujours conservées et qui sont la preuve irréfutable que les choses se sont bien passées tels que je vous les décris — fin juillet donc, je reçus une lettre de la tante de Mario qui s’apprêtait à entrer chez des soeurs cloîtrées. Cette tante m’écrivait pour me dire bonjour et me transmettre des mots gentils et affectueux au nom également de sa mère, la vieille grand-mère de Mario qui m’avait déjà considérée comme sa petite-fille. Elle me disait encore: “Prie et tu verras que Jésus te rendra heureuse et que tu connaîtras la joie.” Cette brave Gabriella faisait aussi allusion à un événement, mais moi, qui ignorait ce qui se préparait, je crus qu’elle faisait allusion à un fait qui concernait quelqu’un d’autre de très spirituel.

Vous me demanderez: “Comment cette tante pouvait-elle savoir où vous étiez?” C’est très simple. A Pâques, Mario avait été à Florence en permission et il était allé... caresser le gilet du propriétaire de la maison qui, comme une cigale chatouillée sous le ventre, s’était mis à chanter, racontant où nous étions, disant même que papa et maman seraient bientôt rentrés à Florence alors que moi je devais rester là-bas. Tout ce que maman craignait et avait recommandé au propriétaire de garder secret, il l’avait raconté à Mario. Je ne saurais dire s’il avait parlé par imprudence, par une distraction de l’esprit due à son âge, ou bien sciemment, parce qu’il jugeait que maman ne se conduisait pas correctement. Je ne l’ai jamais interrogé à ce sujet. Le fait est que Mario fut informé de l’endroit où je me trouvais et du fait que j’allais bientôt m’y retrouver seule.

Je répondis à la tante Gabriella en la remerciant de s’être souvenue de moi et en la priant de transmettre mon bonjour à la grand-mère et de prier pour moi dans son couvent. Je n’en dis pas plus. Et je croyais que tout était fini.

Le cinq août, pendant que nous étions à table pour le déjeuner — il était deux heures de l’après-midi, car dans les hôtels les propriétaires ont l’habitude de manger soit avant soit après les clients, et mes cousins mangeaient toujours après les autres — le cinq août donc, le domestique vint avertir mon cousin qu’un officier de marine désirait lui parler.

Il n’y avait rien d’étrange à cela, n’est-ce pas? Car dans une ville au bord de la mer, proche de bases navales, il pouvait passer des officiers de marine! Et à l’hôtel il y en avait toujours quelques-uns! Et pourtant je perçus que c’était lui. Je sautais sur mes pieds, laissant sur place le café qui avait constitué ma seule nourriture, et je m’échappais. Oui, Père, je m’enfuyais! Je vous l’écris clairement pour que vous me lisiez bien. Je courus me réfugier dans ma chambre, où je m’enfermais à clef. Pourquoi? Parce que la joie m’étouffait. Parce que j’avais peur de ne pas savoir me retenir devant les autres, parce que dans la joie et dans la souffrance j’ai toujours fait preuve de beaucoup de pudeur et je n’ai jamais voulu afficher mes sentiments les plus intimes aux yeux des autres. Je pleurais et riais en même temps, et je priais et bénissais Dieu. Je me sentais mourir et renaître à chaque battement de coeur qui bondissait comme un forcené dans ma poitrine. J’étais certaine, absolument certaine que Mario venait d’arriver, que cet officier ne pouvait être que lui. Et j’étais heureuse, heureuse qu’il soit venu, et qu’il m’ait aimé au point de ne pas donner crédit aux paroles mensongères qui avaient été prononcées sur mon compte.

Mais pourquoi ne peut-on pas fermer la porte de la vie à certaines heures? Je n’aurais voulu connaître aucune heure plus heureuse que celle-là. Non, j’aurais voulu à cet instant même m’arrêter, m’arrêter à ce moment-là de ma vie...

Mon cousin monta me dire, à travers la porte fermée, que c’était bien Mario qui était là et me priait de descendre. Le souffle coupé, je lui répondis que j’allais descendre, dès que j’aurais été capable de surmonter ma joie. La douleur est un coup de massue qui nous brise lorsqu’elle s’abat sur nous de façon inopinée. Mais la joie ne l’est pas moins. Je comprends parfaitement que l’on puisse mourir dans un moment de joie, lorsqu’elle vous foudroie.

Je descendais enfin les jambes tremblantes. Il était dans un petit salon, au pied des escaliers... Je ne sais plus si j’ai crié, si je suis restée sans un mot, si j’ai couru vers lui, ou bien si c’est lui qui a couru vers moi... Je ne me souviens plus de rien. Lorsque je commençais à réaliser, je me trouvais déjà dans ses bras. Plus tard, quelques jours plus tard, Memmo me dit: “On a cru que tu allais mourir!”

Mario était venu pour clarifier les choses. Il s’était loyalement présenté aux cousins et leur avait demandé s’ils pensaient que j’éprouvais encore de l’affection pour lui. Si cette affection y était, il aurait demandé alors de m’être annoncé. Si au contraire comme l’avait déclaré maman, je ne pensais plus à lui et ne voulais plus qu’on me parle de lui, alors il serait reparti sans même tenter de me voir. Il déclara qu’il ne parvenait pas à croire que j’avais agi de ma propre initiative, comme maman l’avait déclaré, et qu’il voulait connaître la vérité de personnes droites et responsables qui m’aimaient vraiment. Lorsqu’il sut ce qu’il en était, il me fit appeler.

Il resta quelques heures seulement... Ce furent des heures de rêve, dont la lumière solaire est restée vivante en moi, et dont la douceur n’est surclassée que par la douceur des joies surnaturelles.

Il me remit la lettre qu’il m’avait écrite le 14 mars, mais qu’il ne m’avait pas ensuite expédiée, de crainte qu’elle ne tombe entre les mains de ma mère. Cette lettre, je l’ai toujours. Je les ai toutes. Il m’assurait de son amour constant et de l’affection de tous ceux de sa famille à mon égard. Il me dit qu’il était en train de partir pour Constantinople comme attaché à l’escadre internationale qui devait présider à la surveillance des détroits turcs sur la Mer Noire. Mais qu’il partait heureux.

Il me priait entre temps d’écrire à maman. A 990 kilomètres de distance, maman ne pouvait certes pas me manger. Les cousins d’ailleurs m’auraient aidée. Et nous aurions gagné notre bataille. A Noël, au premier de l’an au plus tard, il serait venu pour les fiançailles officielles et dans l’espace d’un an — il aurait dû passer un an à Istanbul — nous nous serions mariés. Si maman acceptait, c’était tant mieux. Si non, son autorisation n’était pas nécessaire. J’avais maintenant 25 ans et il avait déjà commencé sa carrière militaire, avec un capital qui n’était pas indifférent: il disposait de 300.000 lires, plus une grande maison de campagne à Rome et une autre à Moncalvo Monferrato. C’est pourquoi il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Si maman voulait s’occuper du trousseau, tant mieux. Sinon c’est la grand-mère de Mario qui s’en serait occupée. Car elle était tout heureuse de pouvoir m’ouvrir son coeur, ses bras et sa bourse.

Nous restâmes toujours ensemble durant ces quelques heures. Une partie du temps, tant que rutilait le soleil, dans l’hôtel, puis dans un carrosse, sous la... protection du fidèle cocher des cousins. Puis de nouveau à l’hôtel, jusqu’à minuit, heure à laquelle Clotilde, Memmo et moi l’avons accompagné à la gare.

Il ne me restait plus qu’à écrire à maman. Et là j’ai commis une erreur.

Clotilde me dit: “Ecris-lui à brûle-pourpoint, que tu t’es fiancée et que d’ici un an tu vas l’épouser. Et c’est tout. Ta mère est quelqu’un d’irrationnel, il est donc inutile de lui dorer la pilule pour la convaincre. Il faut la mettre devant le fait accompli. Quant à moi et à Battista, nous lui écrirons aussi et nous ajouterons le reste.” J’aurais dû l’écouter. Mais j’étais une enfant trop respectueuse. A l’arrogance, qui est la seule arme à utiliser contre ceux qui abusent de leur autorité, je préférai le choix de l’obligeance. Résultats? Anathèmes, condamnations, malédictions, jérémiades à n’en plus finir... Ces lettres, je les ai toutes gardées et si vous voulez je peux vous les montrer.

Puis, comme cela ne suffisait pas, et qu’elle ne voulait pas entendre mon cri de supplication, qui l’implorait de comprendre que j’avais droit à l’amour comme elle-même l’avait eu, elle se rendit chez le colonel, traînant avec elle ce pauvre homme qu’était mon père et qui était chargé seulement de dire oui, ou de dire non, comme une marionnette, selon le fil que maman aurait tiré. Il dut y avoir une dispute d’une rare violence pour qu’à un certain moment le colonel juge opportun de faire cesser l’entretien et de mettre à la porte ma maman et son trop faible de mari.

D’autres anathèmes, condamnations, jérémiades contre moi “qui avais provoqué l’affront qu’elle avait reçu, etc., etc.” Mais, de loin et avec l’appui des cousins, je faisais preuve d’un courage de lion et je lui tenais tête.

Pendant ce temps je refleurissais de façon miraculeuse. Je l’avais promis à Mario. Comme une plante qui languissait à cause de la sécheresse et qu’une pluie bienfaisante vient mouiller, je reprenais des forces de jour en jour. L’espoir me ranimait, la joie me nourrissait. Je parvenais à nouveau à m’alimenter. Et s’il m’arrivait encore de ne point dormir, ce n’était plus des nuits tourmentées de préoccupations. L’amour m’avait totalement retrempée, notre amour, si fidèle et si pur...

Durant toute la période des mois d’août, septembre et octobre continua la bataille par correspondance avec maman. A chaque obstacle qu’elle soulevait j’opposais une contremesure de ma part. Elle ne voulait pas me donner de dot? Je n’en avais pas besoin. Elle ne voulait pas me préparer de trousseau? Je n’en avais pas besoin. C’était une folie qui m’aurait conduite à une mort certaine? Je serais morte en un instant de joie: mais pour l’instant, j’étais en train de guérir. Mario n’était-il pas un garçon sérieux? Il venait justement de me donner la plus belle preuve de sérieux. Mario était-il un sournois qui s’était présenté à l’improviste pour me surprendre et me séduire? Absolument pas. Avant de s’entretenir avec moi, il avait voulu parler avec les cousins. Et ainsi de suite...

Mario lui avait écrit à son tour. Mais maman n’avait pas répondu. Et même dans sa colère, elle avait déchiré la lettre avec l’adresse.

Voyant que rien ne parvenait à nous faire céder, maman revint à sa méthode préférée.

J’ai lu une fois dans le livre d’un juriste que les malfaiteurs répètent toujours leurs méfaits selon les mêmes méthodes. Chacun a son système et la police se base sur des détails, toujours les mêmes, pour reconnaître un malfaiteur déterminé. Sans être des malfaiteurs qui tuent, qui volent, qui trahissent de fait, etc., on peut agir de la sorte moralement aussi, car celui qui étouffe un coeur, qui vole une joie, un moment de sérénité, une réputation, celui qui trahit la confiance que l’on a déposée en lui n’est pas moins délinquant que celui qui supprime une vie, qui vole une somme d’argent, qui trahit sa patrie. Ce sont là des délits impunis que Dieu seul voit, mais qui n’en restent pas moins des délits! Celui qui les commet suit toujours une méthode habituelle qui lui est propre.

Maman usa la sienne et moi, comme une imbécile, je tombais dans le panneau. Et Mario... m’y suivit. A la fin du mois d’octobre, après avoir reçu une lettre tout à fait claire de Clotilde, maman fit semblant de céder et de se résigner et me demanda l’adresse de Mario.

Clotilde me dit: “Ne la lui donne pas!”. Mais comment pouvais-je ne pas la lui envoyer? N’était-il pas beau et juste que ces deux personnes, que j’aimais intensément, d’un amour différent certes, mais d’une intensité comparable, puissent s’entendre? Continuer à m’opposer à elle signifiait que je n’aurais pas eu la bénédiction de ma mère pour mes noces. Pouvais-je vouloir une chose pareille? J’envoyais donc l’adresse.

De Florence à Istanbul, le courrier employait environ une semaine. Et cela prenait autant de temps d’Istanbul à Reggio. Eh! Bien! en confrontant les dates l’on voit, avec une évidence indubitable, que maman écrivit à Mario et que Mario lui répondit et qu’en même temps il m’écrivit une lettre qui était une longue protestation d’amour et qui se terminait par ces mots: “ton Mario, qui t’appartiendra toujours, complètement, éternellement.”

Maman écrivit encore... et Mario ne répondit jamais plus. Que lui avait-elle écrit? Elle seule, lui et Dieu le savent.

Une fois, cela fait huit ans de cela, tandis que j’étais à moitié assommée par une crise de délire, j’entendis maman dire à une dame qui était là: “Ah! Madame Ida! Qu’ai-je fait en écrivant cette lettre!” Ne croyez pas que je puisse avoir mal entendu. Madame Ida, lorsque je l’ai interrogée à ce sujet le jour suivant, m’a confirmé ce que maman avait dit.

Mario ne m’écrivit plus, jamais plus, absolument plus rien. Je perçus le même symptôme qui m’avait annoncé son arrivée, mais en sens contraire. Vers la fin du mois d’octobre je sentis s’éloigner les fils mystérieux qui m’unissaient à lui, puis je les sentis se briser. Je dis cela à Clotilde, mais elle me réprimanda en faisant la grosse voix: Mario m’écrivait encore et ses lettres étaient encore pleines d’affection. Pourquoi tenir compte de ces foutaises? Mais lorsque après sa lettre du 6 novembre, que je reçus le 13 novembre, il n’écrivit plus. Alors Clotilde resta perplexe.

Maman se dévoila d’elle-même dès cette époque-là puisqu’elle ne me parla plus de Mario... Quant à moi, sur le conseil de Clotilde, je continuai à lui écrire comme si de rien n’était. Mais mes pauvres lettres restèrent sans réponse.

On arriva dans ces conditions jusqu’au matin du 24 décembre. Le soir nous devions avoir un grand dîner. Clotilde et moi étions occupées à préparer les fleurs, les coupes, etc.

Un officier de marine se présenta. Il n’était que de passage. Il devait se rendre à Rome pour se marier. Il demanda, malgré l’heure indue (il était 10 heures et demi), s’il pouvait avoir un bouillon et un oeuf, ou même seulement un oeuf, car il arrivait de Tarente et, tout le long de la ligne désolée du Métaponte, il n’avait rien pu trouver à se mettre sous la dent.

Tandis qu’il attendait que chauffe la soupe, ma cousine, qui était anxieuse d’avoir des nouvelles de Mario, dont le silence l’impressionnait et que les affirmations de ma part que “tout était fini à cause de maman” laissaient perplexe, demanda à cet officier d’où il venait. Elle le demandait à tous les officiers de marine.

Il répondit qu’il venait de Turquie, de la mer Noire précisément, car à l’époque la mer Noire était tout entière placée sous le contrôle des forces interalliées.

“Ah! bon? Et vous n’avez jamais été à Constantinople?”

“Si, et récemment même. Parce que nos torpilleurs font la navette et accostent souvent à Istanbul.”

“Et vous connaissez le lieutenant de vaisseau Mario Ottavi?”

“Qui donc? Ottavino? Mais bien sûr! Il a quelques années de plus que moi et nous nous connaissons depuis l’académie.”

“Que fait-il maintenant? Il va bien? Il est à Istanbul, lui aussi?”

“Oui. Il réside même toujours à Istanbul parce qu’il est sur le vaisseau amiral. Vous le connaissez, madame?”

“Oui, il est venu chez nous. Il a été notre invité”. Clotilde ne prononça pas un mot de plus que ce mot d’“invité”, afin de permettre à l’autre de parler librement.

Moi j’étais dans la pièce à côté. J’entendais sans être vue par l’officier, qui croyait se trouver simplement avec le serveur et la propriétaire.

Clotilde insista: “Comment va-t-il maintenant? Avant il nous écrivait. Cela fait longtemps maintenant qu’il n’a plus donné de nouvelles...”

L’officier se mit à sourire et donna avec bonhomie les explications qu’on lui demandait. “Mais que vous dire, madame? Mario était un garçon très sérieux, très posé. Je ne sais pas... je crois qu’il était en relation avec une jeune fille et avait des intentions sérieuses... Je ne sais pas ce qui lui est arrivé car, comme je vous dis, je suis seulement de passage à Istanbul. Mais des camarades m’ont dit — mais vous savez, c’est des bruits qui courent chez nous — que depuis deux mois Mario a complètement changé. D’abord il a passé une période noire où il était devenu intraitable avec tout le monde, lui habituellement si accueillant... Puis... puis il s’est mis avec une femme, une russe, un de ces cadeaux que nous a fait la révolution communiste. Elle prétend avoir des titres et s’être enfuie pour échapper à la mort. Mais je crois que c’est simplement une aventurière. C’est une femme splendide, mais dépravée. Vous imaginez... etc.”

Je vous fais grâce, mon Père, des détails, qu’il n’est pas bon pour moi d’écrire, et qu’il n’est pas souhaitable que vous lisiez...

L’officier conclua: “Pauvre Mario! Ou bien il est devenu fou, ou bien on l’a rendu fou à cause de quelque chose que nous ne savons pas. Et croyez bien que je le regrette, car c’était un bon garçon!”

Mon Père, n’avez-vous jamais éprouvé le supplice que l’on ressent lorsque sur une grande brûlure on vous verse de l’acide? Moi si, une fois. C’est une torture à vous faire dresser les nerfs et les cheveux. Ce matin-là, c’est ce genre de tourment que j’ai éprouvé... mais c’était mon âme brûlée sur laquelle on versait de l’acide...

Voilà quelle fut l’ouvre de ma maman. Moi j’étais sacrifiée et lui anéanti.

 

Le soir j’ai été prise par une violente fièvre. Tous les invités me félicitaient “du teint magnifique que j’avais ce soir-là!”. Je crois bien! Ils faisaient des rimes sur les “yeux resplendissants avec lesquels je les regardais”. Bien sûr qu’ils étaient splendides! La fièvre les rendait phosphorescents. Et ils me demandaient si cela provenait de la nouvelle de l’arrivée prochaine de mon amoureux... Sans le vouloir, on est parfois cruel avec nos semblables. Ces gentilles personnes avec leurs compliments et leurs questions et leurs allusions étaient cruelles. Mais elles ne savaient rien, c’est pourquoi elles ne sont pas coupables. Elles étaient comme des bambins qui parlent sans savoir...

Moi je voulais écrire immédiatement à Mario et à sa grand-mère. Mais Clotilde et son mari me dirent: “Attends. Il s’agit sans doute d’un moment de désarrois. Attends”. J’attendis donc, mais à lui je n’ai plus écrit.

J’ai pleuré, j’ai prié, j’ai pardonné. Je lui ai pardonné à lui, car je comprenais le drame qu’il vivait. Et j’ai pardonné à maman que je comprenais être la cause de ce drame. J’ai toujours pardonné, en ce qui me concerne, le mal qui m’a été fait. Soyez-en persuadé.

Au mois de janvier, je pris à nouveau la grippe espagnole. Ce fut au cours de cette terrible épidémie de grippe, que Benoît XV perdit la vie. Et ma cousine Normanna, celle de l’hôtel Villa, mourut elle aussi, laissant orphelins quatre enfants, dont le plus petit n’avait que sept mois. Ces enfants m’empêchèrent de ressentir trop amèrement ma nouvelle double meurtrissure. Car je dus pendant quelque temps m’occuper d’eux et cela me remontait le moral.

Lorsque j’ai une mission à remplir, je me jette dedans avec une telle fougue que tout le reste devient moins important dans mon coeur.

Et puis j’espérais... j’espérais que... Non, je ne pouvais pas croire que Mario, qui avait manifesté une telle confiance à mon égard et s’était montré si fidèle, puisse tout d’un coup devenir infidèle et se laisser aller à ce point. Je l’excusais car j’imaginais que maman avait dû lui dire quelque chose d’incroyable pour m’arracher à lui. Mais je n’arrivais pas à me convaincre qu’il ait pu croire au mensonge qui, à coup sûr, lui avait été dit. Et j’espérais qu’après un certain temps de colère il serait devenu capable de dénouer le piège.

J’ai attendu jusqu’au mois de mai. Six mois sont suffisants pour raisonner et retrouver la lucidité et revoir les choses telles qu’elles sont. Et c’est amplement suffisant pour satisfaire un caprice. Les amours du vice sont de courte durée.

Dans la dernière lettre que je lui avais écrite et qu’il devait avoir reçue pour Noël, en plus des voeux, je lui avais recommandé de ne point me faire regretter d’avoir eu confiance en lui et de lui avoir confié et donné mon coeur. Je me souviens que, comme si j’avais été conduite par un esprit multivoyant, je lui avais écrit ces mots: “Tu sais quels efforts j’ai dû déployer pour obtenir que notre amour prenne vie. Ne l’oublie jamais. Je ne te demande pas de vivre comme je dois vivre, moi, qui suis une femme, ta femme. J’ai tellement de bon sens que je sais que cela serait impossible. Et comme je ne désire pas t’obliger à me dire des choses qui ne seraient pas vraies, je ne te demande pas de me donner ta parole d’honneur que tu vis comme doivent vivre des consacrés dans un cloître. Non. Mais cependant tu ne dois pas manquer de sincérité avec moi, de même que jamais je ne manquerai de sincérité à ton égard. Je pourrais tout te pardonner, rappelle-le-toi, mais jamais d’avoir manqué de sincérité à mon égard. Cela indiquerait que tu ne me connais pas encore et donc que tu ne m’aimes pas complètement. Parce que si tu m’aimais à fond et si tu me connaissais à fond tu saurais aussi que mon amour pour toi est tellement complet et parfait qu’il assume en lui-même les traits de l’amour d’une mère, d’une soeur, d’une amie, outre les caractéristiques de l’amour d’une épouse. Or tu sais bien qu’une maman pardonne tout, qu’une vraie soeur est indulgente à tous égards, qu’une véritable amie comprend tout. Ne commets donc jamais à mon encontre l’offense de manquer de sincérité et de confidence à mon égard. J’aime ton coeur plus encore que ton corps, tu le sais. Et ton coeur ne doit pas avoir de secrets pour moi. Essaye donc de vivre en sorte de ne point avoir de difficulté à te confier à ta chère Maria. Tu vis dans une ville où sont concentrés les dangers les plus insidieux, avec une intensité propre à prendre un homme au piège, surtout quand il est jeune. Mais toi, fais donc en sorte de rester libre de tous les tentacules d’un plaisir qui pourrait te rendre tellement esclave de lui-même et t’entraîner au fond, dans la boue... Tu en aurais trop honte, après, non pas à cause de moi, mais à cause de toi, de ta dignité humaine. Sois donc toujours un homme, Mario, et non pas seulement un mâle. Sache rester libre et fort, debout, même au milieu des chants de toutes les sirènes qui tentent de mille façons l’âme masculine. Tu le feras n’est-ce pas? Pour toi, pour ta carrière, et pour moi aussi, pour qui tu constitues le bien, l’espoir et la vie. Mais si jamais, par de malheureuses circonstances, tu avais déjà glissé... oh! alors! reviens, reviens à moi plus qu’avant. Nous pleurerons ensemble et je te guérirai et je te ramènerai à la vie, et tu seras de nouveau libre et fort, parce qu’un coeur de femme, qui aime vraiment, porte en lui tous les médicaments aptes à guérir des maladies de la chair et toutes les indulgences capables d’absoudre les défaillances de l’esprit.”

Vous direz: “Mais comment fait-elle pour se souvenir après si longtemps de ce qu’elle avait écrit à cette date?”

Oh! Je m’en souviens! Et comment donc que je m’en souviens! Dans le démantèlement général de mon corps la seule chose qui résiste, qui demeure inébranlable, c’est ma mémoire. Je me souviens de tout, même des moindres détails. Comment pourrais-je ne pas me souvenir de ces paroles que j’ai ressassées en moi, par la pensée, des milliers de fois? Je pourrais vous répéter ainsi toutes les lettres que j’ai écrites. Elles sont inscrites dans ma tête comme sur un disque musical, de même que ses lettres à lui sont inscrites dans mon coeur. Je les garde près de mon lit, mais je ne les consulte même pas. Je n’en ai pas besoin. Elles sont toutes écrites dans mon coeur et il me suffit de regarder en moi-même pour pouvoir les lire.

Après six mois de silence de sa part, j’écrivis à sa grand-mère pour lui raconter ce qui s’était passé, et j’achevais ma lettre de la sorte: “Pour sauvegarder ma dignité je trouve maintenant qu’il est bon de mettre un terme à cet amour malheureux que fut le nôtre. Je ne porte pas de jugements, je ne condamne pas Mario. Je regrette simplement que sa belle jeunesse se soit abîmée en une relation indigne. Mais c’est comme ça. Tant que Mario fut un garçon, il était parfait. En se faisant homme, il a suivi le sort de tous. C’est là un bien triste sort qui est à l’origine de bien des erreurs. Que Dieu lui pardonne, comme moi de mon côté je lui ai déjà pardonné. Faites-lui savoir que je lui rends son engagement envers moi, que d’ailleurs il s’est déjà si malheureusement repris, et que si de son côté il n’a pas su rester fidèle, moi je le resterai pour deux, pour moi et pour lui et, même si je ne pourrai pas m’occuper de lui comme d’une créature en chair et en os, je m’occuperai de son âme, en priant pour son bien, afin que malgré tout, tout en lui rendant toute sa liberté, pour ma part je continuerai à me considérer comme sa fidèle épouse.”

Mon Père, je vous ai dit que lorsque Roberto me fut enlevé je croyais que l’on ne pouvait pas souffrir davantage. Mais en 1921 j’ai souffert bien plus. Depuis ce matin-là, du 23 décembre 1921 jusqu’à... jusqu’à quand? Jusqu’à toujours, jusqu’à tant que je vivrai, je porterai cette peine enfoncée dans mon coeur. Et c’est une peine si grande qu’elle résiste et subsiste même au sein de la joie de mon don total à Dieu.

Comme je comprends la souffrance du Christ face à la trahison de l’apôtre infidèle! Non, rien ne peut être plus fort que la souffrance provoquée par une trahison, la trahison de quelqu’un que nous aimions, que nous estimions. Si la mort nous enlève quelqu’un qui nous est cher, cela n’est rien à côté de cette mauvaise action qui flétrit en nous l’estime que jusque-là nous portions à un être cher, qui jette au sol, où il se mélange à la boue, le don même de notre coeur qui est ainsi ridiculisé et trahi. C’est une souffrance qui suce le sang de toutes nos fibres et nous broie comme seule peut le faire une meule. Cela nous anéantit.

Quelqu’un qui meurt, on peut le suivre par la pensée dans le royaume de l’au-delà. Quelqu’un qui meurt ne nous abandonne pas; à partir d’autres royaumes il veille sur nous, nous suit, nous protège. Et son esprit, libre de toute contingence de la chair, peut encore venir auprès de nous comme un ange de protection. Mais celui qui trahit notre amour est perdu pour nous. Lui-même se retire en emportant avec lui son coeur, qui a su devenir pour nous une coupe de fiel. Il s’en va donc, par un geste d’insulte, en piétinant en partant notre coeur, qui tente vainement encore sous ses pieds un dernier appel de pitié. Il est perdu, perdu pour toujours celui qui a infligé à notre confiance, à notre estime, à notre amour, la torture et l’offense giflante d’une trahison, d’un abandon que l’on ne méritait pas.

Lorsque quelqu’un meurt, il ne cesse pas de nous aimer, mais nous aime au contraire davantage depuis l’autre vie, et notre amour continue avec un cher défunt. Mais celui qui nous trahit ne nous aime plus. Il s’en va avec tout son moi et nous restons seuls à l’aimer... Parce que — cela paraît impossible mais c’est comme ça — parce que l’on n’aime jamais aussi parfaitement, aussi intensément, comme lorsque l’on aime d’un amour rempli de compassion quelqu’un qui nous a trahi. Il reste fixé dans notre coeur. Nous voyons peser sur lui la faute de la trahison qui nous blesse si profondément, mais nous ne sommes pas affligés de notre propre blessure, mais de la blessure que cette personne a infligée à elle-même, diminuant sa propre dignité et honnêteté humaines. L’on se préoccupe de ses futurs remords qui surgiront inévitablement lorsque son âme, sortant du brouillard où le caprice l’avait séduite, en des heures de méditation que connaît même le plus superficiel des hommes, se trouvera face à elle-même et à son propre passé.

Mais comme je disais, Mario a, en ce qui le concerne, une importante circonstance atténuante: c’est ce que maman lui écrivit. Mais si cela atténue sa faute, cela ne la supprime pas, car sa trahison demeure et demeure également l’offense qu’il m’a faite en préférant à moi, qui étais son amoureuse fidèle et honnête, une créature de vice trouvée par hasard sur les trottoirs d’une ville cosmopolite. S’il était revenu à moi après un court caprice, je l’aurais accueilli. Mais de cette façon... Il s’agit là d’une amertume qui demeure vivante et restera telle jusqu’à la tombe.

Pourtant son attitude n’a pas éteint mon amour à son égard. Et je ne crois pas non plus que cela fasse diminuer l’authenticité de ma donation à Dieu. De même que dans un monastère peuvent entrer des veuves pour honorer Dieu, en pratiquant tous les détails de la vie monastique avec un amour qui, après s’être formé pour une créature, devient parfait en se donnant au Créateur, de même moi à mon tour, devenue veuve avant même de devenir épouse, je peux aimer mon Dieu qui est resté le seul à régner sur moi et en moi, et en même temps entretenir un amour surnaturel pour l’âme de celui qui m’a abandonnée et qui est tombée tellement bas après tout le bien que j’avais semé en elle!

Ne croyez-vous pas que je puisse agir de la sorte?

 

Cette souffrance nouvelle ne m’éloigna pas de Dieu. Au contraire elle contribua à faire croître mon amour pour lui. Je n’ai rien connu alors de commun avec ces heures terribles de révolte qui avaient marqué ma vie en 1914 et après. Pourtant je souffrais comme il n’est pas possible de souffrir davantage. Oh! Oui! Maintenant je peux bien le dire, maintenant que j’ai éprouvé toutes sortes de souffrances, à l’exception de la perte d’un fils! Je souffrais, mais je ne versais pas une seule larme par terre, de ce coeur qui brûlait de douleur. Toutes mes larmes, je les versais dans le coeur du Christ.

Autour de Pâques, dans l’église de la Purification qui était l’église paroissiale de l’hôtel où je me trouvais, le curé exhorta les fidèles à s’inscrire dans le tiers ordre franciscain.

Saint François et moi étions de vieilles connaissances.

Lorsque j’étais au collège, durant le printemps 1912, la supérieure, en voyant le transport que j’éprouvais à l’égard de ce saint qui était alors peu vénéré, m’avait donné à lire un livre sur lui qui s’intitulait “L’amour qui expire” ou quelque chose de ce genre, si je me souviens bien. Personne ne voulait le lire au début, pas même les religieuses. La supérieure me l’amena en me disant: “Tiens, Valtortino, toi qui es une petite franciscaine, lis et dis-moi après si ce livre peut plaire aussi aux autres, en sorte que je puisse le donner à lire au réfectoire.” Le livre était neuf, avec les pages encore à couper. Je me jetai dans cette lecture et, même si auparavant j’aimais d’instinct le saint séraphique, après cette lecture la connaissance que j’avais acquise sur lui me le faisait aimer trois fois plus. J’avais trouvé mon saint. Et même dans les périodes noires de ma jeunesse, mon affection pour ce saint ne s’est jamais ralentie.

Il était plus que naturel que maintenant, en revenant à Dieu en toute liberté, je me sentisse plus que jamais portée vers son héraut, vers le stigmatisé de la Verne, vers celui qui après avoir vécu selon la chair a su, par amour pour le Christ, se faire esprit.

J’ai failli m’inscrire immédiatement au tiers ordre franciscain. Mais je m’en abstins. Pourquoi donc? Parce qu’il restait encore en moi un brin de honte. J’avais désormais confiance et je me confiais à la miséricorde de Dieu et c’est en Dieu que je trouvais toujours davantage le réconfort que j’avais inutilement cherché dans tous les êtres humains. Mais je n’en étais pas encore arrivée au point de croire, comme je le crois maintenant, que la miséricorde de Dieu est tellement grande que rien ne peut lui faire obstacle dans l’amour qu’il a envers les créatures.

Je me disais: “Oui, Dieu t’a pardonnée et il t’aime comme auparavant. Mais toi, mon âme, tu ne dois pas oublier ce que tu as commis de contraire à la loi divine. C’est pourquoi, avant d’entrer en une milice comme le tiers ordre tu dois faire un peu de purgatoire. Un purgatoire de pénitence, un purgatoire d’étude, en sorte de te purifier et de grandir dans la connaissance de tes devoirs chrétiens. Tu as été infestée pendant tant d’années, il te faut maintenant rester un peu en quarantaine.”

Tant que je disais qu’il me fallait me souvenir de mes erreurs cela était bien. Je me les rappelle encore aujourd’hui. Je m’en souviens toujours, en sorte qu’elles me poussent toujours plus à éprouver de la gratitude envers Dieu, qui manifesta tant de miséricorde à mon égard, et afin de sentir toujours davantage le besoin d’effacer ma dette envers la justice divine, par l’entremise d’une offrande permanente d’holocaustes. Mais je me trompais en voulant attendre, retenue comme je l’étais par un reste de honte qui n’était pas sainte. Je portais sur Dieu un regard humain et je me comportais avec lui comme je me serais comportée avec l’un de mes semblables que j’aurais offensé. Je n’avais pas encore une vision juste des choses.

Le bon Jésus m’avait cependant déjà pris par la main comme l’aveugle de Betsaïda et m’avait conduit hors de la foule... Il m’avait ensuite mis la salive sur les yeux et imposé les mains... et je commençais à voir. Mais par une sorte de dernière tromperie du Malin je voyais mon passé affreusement grossi et, de même que l’aveugle de l’Evangile voyait les hommes ressembler à de gros arbres, il en était de même pour moi aussi au sujet de mes fautes. Il n’y a pas de doute que c’était bien des fautes, mais elles m’apparaissaient tellement monstrueuses, qu’elle me faisaient craindre d’entrer à la suite du Christ, sous le sceau d’un tiers ordre. Il me manquait encore la seconde imposition des mains divines, afin que je puisse voir clairement toute chose.

Je déclarais donc à moi-même: “Considère-toi comme une postulante. Regarde bien si tu es apte à suivre le Maître sous une règle spéciale ou si tu dois te contenter d’être une simple fidèle.”

Dans les choses divines ou humaines j’ai toujours examiné attentivement si je pouvais les faire jusqu’au bout. Je ne me lançais ni ne me lance jamais au galop, comme font beaucoup, sous l’impulsion d’un enthousiasme subit qui, même s’il provient d’une sainte inspiration, ne dure pas, s’il n’a pas l’appui de nombreuses autres choses. J’ai toujours préféré à l’emportement et au galop, qui finissent vite, le trot constant qui mène loin. A la course rapide d’un champion olympique, j’ai toujours préféré le pas mesuré de nos montagnards, par exemple, qui donnent l’air d’aller lentement mais couvrent méthodiquement des distances qu’aucun champion ne pourrait parcourir et surmontent des obstacles avec un calme que j’appellerai solennel.

Il faut de la méthode et de l’ordre en toutes choses et il y faut aussi de la réflexion: pour ressembler davantage à Dieu qui, pourtant dans sa puissance démesurée a été méthodique et ordonné en créant et qui n’enfreint pas l’ordre qu’il a instauré, sinon rarement, pour nous punir en déchaînant les forces cosmiques, ou pour nous convaincre de son existence en opérant un miracle. Il faut donc de la réflexion avant d’entreprendre une action, pour ne pas avoir ensuite à faire rire de nous-mêmes les gens, par notre présomption, qui se dégonfle comme un ballon troué, face à la première contrariété.

Je m’étais donc imposée une période de réflexion. Et entretemps j’essayais de bonifier le sol de mon âme pour le préparer à la semence divine.

Je chassai les cailloux, c’est-à-dire ce sentiment de ressentiment que j’éprouvais envers ceux qui m’avaient le plus nui. Car Dieu ne peut régner là où règne le moindre brin de haine, parce que la charité et la haine ne peuvent loger sous un même toit. C’est pourquoi mon premier effort a été de l’enlever de mon coeur en pardonnant aux deux coupables: ma mère qui était coupable de mensonge et d’égoïsme, et Mario qui était coupable d’irréflexion et de trahison.

Et puis les oiseaux du ciel, c’est-à-dire les différentes pensées qui font papillonner notre esprit ici ou là, éparpillant les graines hors du sillon, lorsque, au pire, elles ne le détruisent pas, engloutissant les inspirations divines dans leurs entrailles avides de mauvaise nourriture humaine.

Ensuite j’éliminai les passants qui auraient pu piétiner mes graines, c’est-à-dire les affections qui risquaient de sortir du chemin et de se perdre sur les mottes de terre ensemencées, en aimant chacun d’une intense affection spirituelle, en aimant leurs âmes, sans m’attacher humainement à ce qui est caduque et provient de la sympathie humaine.

La quatrième chose à enlever c’étaient les ronces. C’est-à-dire les préoccupations humaines sur ce qui aurait pu m’advenir à l’avenir, qui se présentait de façon tellement sombre...

Je n’oserais pas affirmer que ce fut un travail rapide... Mais même pour bonifier un sol il faut plusieurs années. Mais après cela, cette terre rend cent fois plus, parce qu’elle est riche d’humeurs vierges et émondée de toute imperfection, et elle donne des moissons abondantes.

Lorsque mon âme fut épurée, par mon travail assidu, de tous les cailloux, des épines, des eaux stagnantes, qu’elle fut irriguée d’amour mais sans être sujette au débordement des passions, fertilisée par la souffrance et par la charité, labourée par le soc de la contrition, devenue tendre par la familiarité à la tâche, lorsqu’elle fut prête, le semeur divin arriva et tout se mit à fleurir dans le Christ. C’est une floraison qui ne cessa jamais plus avec le temps, mais qui est allée au contraire en s’intensifiant, s’enrichissant constamment de nouvelles tiges, car des premières semences des vertus exigées, nous sommes passés à celles des conseils évangéliques, et de là aux saintes audaces de l’amour, à la soif de souffrance, puis à la requête d’holocauste.

Je dis bien “nous sommes” parce que dans les épousailles divines avec le Christ, mon âme n’était plus seule à demander, et le Christ n’était plus seul à semer, mais nous étions deux: deux volontés, deux amours, deux coeurs qui voulurent constamment de nouvelles fleurs, qui travaillèrent autour de floraisons toujours plus belles, et lorsque l’un des deux s’arrêtait un instant l’autre l’encourageait à continuer...

J’ai dit que l’on en vient jusqu’à semer la requête d’holocauste, comme la fleur suprême. Mais non! Après cette fleur vient la fleur des fleurs de mon coeur. Une fleur dont la semence, pour grandir et s’ouvrir dans l’éternité, a besoin d’êtrefertilisée par un sacrifice complet. Le Christ est né en moi.

Depuis la lointaine (comme éloignée dans le temps) annonciation du Christ à mon coeur, après la période obscure du travail de chargement du poids de toute l’humanité, le Christ était né à nouveau et recouvrait de son exhubérance la motte de terre natale, ma pauvre âme qui n’est rien mais dont la seule raison d’exister est de servir de piédestal à son Seigneur.

Maria a disparu. C’est lui seul qui vit. Maria est en train de mourir. Il aspire d’elle la vie pour fleurir en elle de façon toujours plus splendide. Maria ne sera plus bientôt qu’un souvenir parmi les hommes. Mais le Christ portera mon âme dans son beau jardin céleste et je continuerai éternellement à fleurir sous les rayons divins de la sainte Trinité, sous les caresses de la main de Marie...