Autobiographie
19. “Vivre un acte de parfait amour” – (Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus)
J’ai commencé cette quatrième partie de mon récit par une phrase de la Petite Fleur. En effet, s’offrir à l’Amour comme victime c’est demander à Jésus de nous élever sur sa croix pour souffrir toutes les souffrances qu’il a souffertes avant et après la crucifixion.
Dans le dialogue qui s’instaure avec l’âme, Jésus demande: “Pourras-tu boire mon calice?”. Et l’âme répond: “Oui, je le pourrai, car je veux être comme mon Maître, parce que j’ai compris que si le grain de blé ne meurt pas il ne donne pas de fruit, parce que j’ai compris que c’est seulement lorsque l’on est élevé sur la croix que l’on attire les âmes à Dieu, et surtout parce que j’ai compris ta soif, une soif qui ne peut être étanchée par aucune boisson, mais seulement par notre amour.”
S’offrir à l’Amour signifie donc s’offrir à la Souffrance.
Mais est-ce une souffrance que de souffrir avec le Christ et de souffrir pour le Christ? Non, cela est une joie, très profonde, une joie inextinguible. Je peux bien le dire, moi qui depuis si longtemps suis saturée de toutes sortes de souffrances!
Je vous avoue, mon Père, que tandis que je n’ai pas trop peiné pour surmonter la répugnance que j’avais à parler de mon propre passé, maintenant que j’entre dans la partie la plus intéressante, je dois faire un effort sensible. Car je crains de mal exprimer ce que je ressens si bien. Et en second lieu parce qu’il y a des pages de lumière dans la vie des âmes que l’on préférerait ne laisser lire qu’à Dieu qui les a écrites en leur sein.
Mais d’accord. Je me souviendrai que vous êtes un ministre de Dieu et que celui qui parle au nom de Dieu, c’est comme s’il était Dieu. C’est pourquoi je vous obéis et je continue d’écrire, foulant aux pieds la tentation de terminer ici mon récit, par une phrase conclusive de ce genre: “Je me suis offerte à Dieu et Dieu m’a acceptée.”
Je suis très heureuse de savoir que vous êtes quelqu’un de très dévot à la douce petite sainte de Lisieux. Ainsi vous me comprendrez mieux.
Dès notre arrivée à Viareggio, je continuais ma vie selon le rythme que j’avais à Florence. Avec en plus quelques courses au bord de la mer et sous la pinède, le matin de bonne heure et vers midi; c’est-à-dire aux heures où la mer et la pinède sont moins envahies de gens pour les contempler. J’ai toujours été solitaire et la foule m’a toujours ennuyée. Tout ce qui est beau perd de sa splendeur pour moi si à mes côtés j’entends le brouhaha des bavardages inutiles. Voilà pourquoi je cherche, ou plutôt je cherchais à admirer la beauté de la mer et de la pinède en l’absence de ceux qui les fréquentaient.
Viareggio m’a fait encore un autre cadeau, celui de sortir chaque jour pour faire les courses. A Florence c’était maman surtout qui sortait. Ici c’était moi. Et cela m’aidait à faire de brèves visites à Jésus, devant le Saint-Sacrement, sans m’attirer les foudres maternelles.
Au mois de décembre 1924 je ressentis très fortement l’inspiration de disposer du volume complet des quatre évangiles et de la vie de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Je dois reconnaître qu’à partir du moment où j’avais repris mon cheminement vers Dieu, j’étais très attentive aux inspirations qui me venaient. Je manifestais à cet égard une fidélité prompte et joyeuse, même si l’inspiration me poussait à des choses difficiles.
Entre autres choses j’étais à cette époque dans un abîme de gratitude envers le bon Dieu à cause d’une grâce qu’il venait de m’accorder. Une grâce matérielle, mais que je lui avais demandée avec beaucoup de confiance. Lorsque maman était venue chercher la maison, j’avais intensément prié Jésus de lui faire trouver une maison de dimensions réduites, qui était suffisante pour nous trois, en bonnes conditions, sans défauts, et avec un large espace des deux côtés. Or notre maison donne, derrière, sur de vastes jardins et, sur le devant, s’ouvrait à l’époque sur la Villa Rigutti avec son immense parc. On distinguait les Alpes Apuanes et tous les petits villages parsemés sur les collines les plus proches. J’aurais bien aimé voir aussi la mer, mais on ne peut pas tout avoir, c’est pourquoi j’avais demandé une maison avec un large espace autour, à cause du fait que je vivais de plus en plus enfermée chez moi. A part les courses à faire, les visites à l’église et les courses rapides au bord de la mer, je ne sortais jamais. On ne me voyait pas aller et venir sur la Promenade, comme un pendule. Si vous remarquez, aujourd’hui encore ma maison est la seule dont la façade donne sur un espace vert. Car toutes les maisons qui ont été construites ensuite sur le terrain du domaine Rigutti sont au niveau de la rue.
C’est un petit détail, n’est-ce pas? Mais je me persuadais toujours davantage que Jésus m’aimait tellement qu’il m’accordait même ce genre de petites choses pour faire plaisir à sa petite Maria. Imaginez donc ce qu’il ne donnait pas aussi à mon âme!
Puisant dans ma tirelire, toujours plus réduite (maman me donnait plus ou moins 5 lires par mois, et cela devait me suffire pour toutes mes nécessités personnelles: aumônes, achats de livres, de musiques, etc.), je m’adressais à une de mes amies, qui est presque religieuse tellement elle est pieuse et qui fréquente les prêtres et les moniales, et je la chargeais de m’acheter et de m’envoyer l’Histoire d’une âme et les quatre Evangiles. Le 28 janvier 1925 je reçus un gros paquet contenant les livres que j’avais demandés, ainsi qu’un volume, ajouté par ma chère ancienne camarade de collège, qui était un livre de commentaires de l’Evangile à l’usage des jeunes. Il était écrit, il me semble, par un prêtre, Dom Baudernom, si je me souviens bien. J’en parle ainsi parce que ce livre plaisait tellement à une jeune fille, à l’esprit angélique — qui devint ensuite religieuse mantellate et qui mourut après quelques années de vie monacale —, que je le lui offris lorsqu’elle entra au noviciat.
Je me mis aussitôt à lire l’Histoire d’une âme. J’avais l’impression de me retrouver au collège. Mais au collège les soeurs s’étaient arrêtées, dans la lecture, à la vie proprement dite et aux souvenirs et conseils. Moi, possédant l’oeuvre en entier, je pus aller plus loin.
Mon âme se liquéfiait d’amour. J’avais trouvé la joueuse d’harpe capable de faire vibrer les cordes de mon esprit. J’aurais bien voulu les faire chanter vers Dieu, mais je n’y étais pas encore arrivée. La petite sainte Thérèse, de sa petite main, m’avait pris la mienne et la conduisait sur les cordes, m’enseignant le cantique de l’amour et du don.
Lorsque je fis lecture de l’acte d’offrande à l’Amour miséricordieux, je pleurai de joie... J’avais trouvé ce que je cherchais. Si pour entrer dans le tiers ordre franciscain je m’étais imposée un temps d’essai, ici je n’attendis pas un instant. Cela faisait deux ans que je cherchais une maîtresse spirituelle, qui puisse me servir de marraine dans mon rite de sacrifice à Dieu. Je venais enfin de la trouver!
Je décidai de faire une très bonne confession, une communion fervente, meilleures encore que d’habitude, puis de prononcer mon acte d’offrande.
Je suis impulsive dans certains cas. Je le suis lorsque, étant depuis longtemps à la recherche de quelque chose, je le trouve enfin. Alors je ne réfléchis pas davantage, car j’ai déjà réfléchi suffisamment avant. Il ne faut pas oublier que je m’étais fixée la résolution d’imiter Marie-Madeleine. C’est ainsi que Jésus m’avait inspirée. Et lorsque Marie de Magdala rencontra Jésus elle ne perdit pas de temps à réfléchir... elle se mit à sa suite. Qui sait depuis combien de temps était-elle dégoûtée de sa vie de vice, et cherchait-elle quelqu’un qui lui donne la force d’en sortir. Dès qu’elle eût trouvé le Maître, son âme passionnée sentit que c’était celui qu’elle cherchait et avec l’impulsivité caractéristique de certains tempéraments, qui sont excessifs dans le bien comme ils l’ont été dans le mal, elle l’avait choisi comme son Roi.
Une voix maligne qui venait peut-être d’un diablotin me suggérait: “Attention à ce que tu es en train de faire! Réfléchis! Et si tu meurs?” Mais je chassais ce scrupule par un haussement d’épaule.
Le soir, dans la chambre où je suis maintenant, avec une grande émotion d’amour, je m’agenouillai par terre et je fis lecture de mon acte d’offrande. Depuis lors, je le renouvelle chaque jour.
Les souffrances sont arrivées sur moi comme la pluie depuis ce jour-là. Mais s’il était permis à l’homme d’effacer le temps vécu et si je devais revenir à ce 28 janvier 1925, le jour où je reçus ces livres, je referais ce que j’ai fait avec encore plus de joie, parce que au cours des ces dix-huit ans, au sein de l’océan de peines dans lequel j’ai été immergée, j’ai toujours goûté, avec la meilleure partie de moi-même, une joie spirituelle qui, je crois, est une anticipation de celle dont on jouira dans la Jérusalem céleste, “là où la joie s’éternise”.
Je peux répéter moi aussi avec la Petite Fleur: “Depuis ce soir-là a commencé pour moi une période nouvelle de ma vie, la plus belle de toutes, la plus comblée de grâces célestes. La charité entra dans mon coeur avec un grand besoin de m’oublier, de me donner. Et depuis lors j’ai toujours été heureuse”.
Oh! De nombreuses choses dites par la douce petite sainte, je peux les répéter moi aussi! Car moi aussi j’ai souffert et je souffre en pensant au sang du Christ qui coule, goutte à goutte, pour tant de monde inutilement. Le cri de Jésus: “J’ai soif!” résonne toujours dans mon âme qui voit la soif de son Dieu et veut le désaltérer. Je vois également, avec une infinie pitié, les pauvres âmes, assoiffées à leur tour, qui ne savent point trouver la source d’eau vive qui désaltère toutes les soifs... Et je vis en mourant à chaque minute pour porter des âmes à Dieu et Dieu aux âmes.
Lorsqu’il m’arrivait quelquefois, dans les premiers temps de l’offrande, de tituber en accomplissant un sacrifice, il me semblait de voir le regard implorant de Jésus... Comment résister à ce regard qui me priait, il me priait moi, pauvre créature, d’avoir pitié de son désir? Alors je surmontais toute hésitation et, brisant en moi-même tout ce que j’avais d’humain, j’accomplissais le nouveau sacrifice pour redonner le sourire à mon bon Jésus. Le sourire de Jésus me récompensait de tous mes sacrifices, mais en même temps augmentait toujours davantage ma soif de sacrifice, car je désirais voir ce sourire.
Etre consumée d’amour! Etre consumée par amour! Peut-il y avoir une joie plus douce et plus puissante que celle-là? Les mots de l’homme sont incapables de la décrire, car l’homme est incapable de décrire l’infini, or la joie d’être victime est une joie infinie!
J’avançais donc de la sorte, en aimant, en étant aimée, ayant pour seul but l’amour et pour seul guide l’amour. “Je n’avais ni guide ni lumière en dehors de celle qui brillait dans mon coeur” dénonce saint Jean de la Croix. Moi non plus je n’avais pas d’autre guide ni d’autre lumière que celle que me donnaient les yeux divins de Jésus, qui vivait désormais en moi.
Les yeux de Jésus! Ne me dites pas que je suis folle. Comprenez-moi. J’avais en effet la sensation désormais de la présence de ce regard ouvert dans mon coeur et qui regardait par mon entremise. Je sentais que je regardais les choses et les personnes avec les yeux du Christ, car ma personnalité était absorbée dans la sienne et je voyais, je parlais, j’agissais à travers lui.
Combien de fois n’ai-je pas senti que mes paroles de pauvre créature que je suis se transformaient sur le seuil de mes lèvres en d’autres mots que, à cause de la charité qui les constituait, je ne pouvais plus m’attribuer, mais que je devais attribuer à lui, à Jésus! Combien de fois mon regard, que certaines contrariétés transformaient, je le sentais, en quelque chose de semblable au regard... d’un faucon, perdaient leur instinctive agressivité en une lumière d’amour qui ne m’appartenait pas, mais qui venait de lui, de Jésus! Combien de fois l’un de mes gestes, qui n’était pas précisément très conforme à la loi de la charité, ne se transformait-il pas mystérieusement en un acte de bienfaisance dont l’origine ne pouvait certes pas résider en moi, pauvre âme si mesquine, mais en lui, Jésus, qui résidait en moi!
Le moyen d’éprouver la vie de Jésus en moi ne me manquait pas... A la maison je devais à chaque minute invoquer mon Roi: “Que ce soit toi qui agisses. Brise-moi comme l’on brise une vitre afin d’anéantir ma personnalité qui souffre de tant d’injustices, remodèle-moi en toi, selon la façon que tu aurais d’agir toi-même en cet instant!”
La Petite Fleur m’avait enseigné que Dieu peut être aimé avec des pétales de rose: par de petits sacrifices accomplis par amour. Moi, par amour, je priais Jésus de me donner la force d’accomplir ces gestes à tout moment afin de l’aimer ainsi... Quant à lui, voyant que je ne valais pas un sou, il me remplaçait.
Oh! non! je ne peux pas me glorifier du bien que j’ai fait! C’est Jésus qui l’a fait: moi je n’y ai mis de mien que la soumission absolue à chacune de ses actions. Jésus me disait: “Agis de la sorte” et c’est comme cela que je faisais. Ou encore: “Dis ceci”, et je le disais. “Fais cela”, et je le faisais. Ah! si les âmes pouvaient comprendre combien il est utile pour elles de s’abandonner à l’action divine!
A cette époque, j’aurais voulu entrer dans la Compagnie de Saint Paul. Uniquement pour pouvoir dire aux foules que Jésus doit être aimé d’un dévouement absolu, afin de trouver le bonheur céleste dès cette terre. Et pour pouvoir raconter les bienfaits de Dieu, pour pouvoir chanter le chant de la gratitude et de l’amour pour ce Dieu plein de miséricorde qui se fait une joie de pouvoir nous conduire au ciel! Mais de nombreux obstacles s’opposaient à ce désir de ma part. Et en premier lieu l’égoïsme de maman, puis un sentiment de pitié envers mon papa, enfin ma santé toujours chancelante.
Les palpitations ne diminuaient pas avec les années. Elles étaient toujours aussi importantes et douloureuses. Les douleurs vertébrales également. Et malgré tout cela, je travaillais énormément, même trop au dire des médecins. Mais le fait de faire plaisir à maman, et dans l’espoir (vain) d’obtenir sa bienveillance, je m’activais, et je travaillais comme un robot. Ménage de la maison, courses à faire, cuisine, blanchissement des murs, élevage des pigeons, réfection des matelas, service des personnes de passage (parce que durant l’été nous avions des hôtes payants, que nous prenions comme pensionnaires)... tout cela reposait sur mes épaules. A cela il fallait ajouter les tâches domestiques: confection d’habits, de tricots, de lingerie... Je confectionnais même les vestes de papa pour l’été...
Mais cela faisait trop. Le spécialiste de Florence avait insisté auprès de maman et de moi-même pour que je ne sois pas laissée dans une inactivité totale, mais aussi que j’évite absolument le risque de la fatigue physique, en sorte d’éviter un ébranlement cardiaque. Mais qui donc avait le temps d’y penser? Moi, qui n’étais pas peureuse de nature, je surmontais en riant les douleurs cardiaques et celles de mes vertèbres abîmées. Un peu de strophantine et quelques pansements Bertelli me soulageaient et je n’y pensais plus! Et puis maintenant me souriait l’idée de l’holocauste par amour. La petite sainte Thérèse avait pourtant bien travaillé, alors qu’elle était au bout de ses forces!
Mais maman qui me voyait un bon teint, bien en chair et toujours en mouvement, ne pensait même pas incidemment que tout cela pouvait me nuire. Au contraire elle était exigeante, toujours plus exigeante, avec une énergie croissante. S’il m’arrivait parfois de dire que j’avais un peu plus mal que d’habitude au coeur où à a colonne vertébrale, elle se mettait à réciter un véritable répertoire des douleurs (imaginaires) qui l’affligeaient et me voilà servie.
Savez-vous qu’elle m’a tourmentée pendant trois ans, à propos d’hémorragies pour une tumeur interne dont elle prétendait souffrir? Elle voulait toujours que je lui fasse de grands cataplasmes d’orties sur le bas ventre, parce que je ne sais où elle avait lu, ou qui lui avait dit, que c’était l’idéal contre les néoplasmes! Si seulement c’était vrai! Il y aurait à écrire tout un poème à propos des orties! J’allais donc chaque jour me piquer les mains et les bras pour cueillir des orties, que je préparais (encore des piqûres en perspectives) et, le soir, lorsqu’elle se décidait à aller au lit, je confectionnais ce cataplasme nauséabond et je le lui montais dans sa chambre. Moralité: à minuit j’étais encore debout, morte de fatigue, tandis qu’à 6 heures pendant l’hiver et à 5 heures pendant l’été je devais déjà me lever. Il s’avéra ensuite que la soi-disante tumeur n’était rien d’autre qu’un fastidieux inconvénient, absolument anodin, dont souffrent les 3/4 de l’humanité. Et d’ailleurs, maman en guérit tout à fait lorsque elle abandonna le traitement (?) des orties et se décida d’appliquer une pommade, bonne pour ce genre de varices! Mais que de larmes n’ai-je pas versées dans la crainte de perdre ma mère! Et que de fatigue pour courir sous les pinèdes et dans les champs à la recherche des orties!
Cela fut l’un des maux dont elle était affligée. Mais à l’entendre, elle les avait tous, à l’exception de la lèpre et de la tuberculose. Comme vous voyez, malgré tous ses maux, elle porte encore bien ses 82 ans. C’est vrai qu’elle a du mal à marcher maintenant... mais puissé-je pour ma part marcher comme elle! Je me prendrais pour une reine!
Vous pouvez donc aisément croire que l’on ne m’économisait guère les forces à l’époque. J’étais par conséquent très loin de me tenir à l’écart de la fatigue! Il faut plutôt dire que je connaissais la superfatigue et même pire! Si bien que dans la soirée, je commençais à marcher toute courbée et un petit peu pliée sur ma droite. J’étais coupée en deux... mais personne ne s’en préoccupais.
Il me fallut donc renoncer à la Compagnie de Saint-Paul. C’était un autre sacrifice que j’offrais à Jésus. Mais je ne renonçais pas pour autant à l’apostolat: les hôtes, les amis, tous ceux à qui il advenait par hasard de m’approcher pouvaient suppléer amplement aux masses que je ne pouvais point instruire comme Compagne de Saint-Paul. Il suffit de le vouloir et l’on est en permanence un apôtre. Et si on ne jouit pas de la pompe d’un terrain d’apostolat grandiose, reconnu, qui risque d’entraîner aussi avec lui une dose d’orgueil et de distraction humaine, l’on peut toujours avoir la gloire d’un autre apostolat, humble, caché, connu de Dieu seul, fortifié davantage par notre souffrance que par notre action extérieure.
Oui, je reconnais que le bon Dieu m’a accordé de prendre un grand nombre d’âmes dans le filet que je jetais en cachette, attendant avec patience que les peits poissons s’approchent de mes miettes d’apostolat, afin que je puisse les capturer. Miettes d’apostolat, j’ai dit. De fait, il me fallait émietter mon apostolat pour ne point attirer l’attention de ma mère qui, sinon, y aurait mis son veto. C’est dûr, vous savez, de vivre de la sorte!
Mais s’il s’agissait de miettes d’apostolat, c’était en revanche de véritables grosses miches d’amour que je distribuais chaque jour... Car personne ne pouvait m’empêcher d’aimer. Vous ne croyez pas? Et, de mon côté, je distribuais, je donnais d’une main prodigue mon amour au prochain, pour faire un geste de courtoisie à Jésus. Je me disais tout le temps: “Les hommes qui sont toujours prêts à se montrer courtois à l’égard des puissants dans l’espoir d’en retirer quelques avantages, ne se préoccupent pas de se montrer courtois à l’égard du bon Jésus. Je ferai donc cela à leur place. Faire plaisir à Jésus voilà ce que doit être ma tâche”. Or on peut faire plaisir à Jésus de bien des manières; cela va d’un mot que l’on se retient de dire à la patience d’encaisser des offenses sans réagir. Cela va de la prière au pardon, et d’un service rendu au prochain en toutes ses nécessités corporelles et spirituelles jusqu’à l’holocauste secret dans lequel nous offrons notre vie-même par amour. Et moi, je faisais tout cela simplement par amour.
Puisque mon projet de devenir une Compagne de Saint-Paul avait échoué, je pensai à l’Action Catholique.
Lorsque l’on est rempli d’amour jusqu’à ras bord et qu’un amour sans cesse renouvelé descend en nous du ciel et rejaillit dans notre coeur, il déborde par force. Tout barrage éclate lorsque la force des eaux atteint son maximum. Or la force de l’amour qui croît démesurément est quelque chose d’irrésistible. Il faut lui trouver une voie de dégagement sinon l’on est condamné à mourir étouffé. Pour ma part, j’essayais de me débrouiller comme je pouvais pour alléger la masse qui pressait les parois de mon coeur, me faisant subir un authentique martyr d’amour. Mais le peu que je pouvais faire ne me suffisait pas.
Ruysbroeck a tout à fait raison de dire: “L’âme qui s’est trouvée en présence du Christ sent la douceur et de cette douceur, naît une chaste jouissance qui consiste dans l’étreinte de l’amour divin. Prenez toutes les voluptés de la terre et faites-en une seule volupté et jetez-la tout entière sur un seul homme: tout cela ne sera rien à côté de la joie dont je parle, car ici c’est Jésus qui se déverse lui-même au fond de nous, avec toute sa pureté, aussi notre âme n’est-elle pas seulement pleine, mais elle déborde de toute part. Une telle joie arrache à l’homme la maîtrise de son bonheur. Une telle joie produit l’ivresse spirituelle. Je parle d’ivresse spirituelle lorsque le bonheur déborde toutes les possibilités que le désir pouvait espérer. Parfois la surabondance de joie oblige à chanter, ou bien à pleurer. Parfois, pour échapper à cette étreinte insoutenable, on se met à sauter, ou bien à crier, ou encore on s’abandonne au silence profond des délices ardentes et muettes”.
Mais dans les délices ardentes et muettes on résiste peu avec notre humanité. L’ardeur grandit dans le silence et nous terrasse. Je le sais.
Je pensais donc alors à l’Action Catholique. Mais dans ma paroisse il n’y avait pas de groupe d’Action Catholique pour les jeunes. J’ai demandé l’autorisation d’en fonder un. On me repoussa. On me dit que, puisqu’il y avait déjà un groupe d’Action Catholique pour les Hommes et un autre pour les Femmes, il n’était pas nécessaire de fonder autre chose. J’insistai inutilement. J’avais même offert notre maison pour les premières réunions, mais ce fut en vain. Tant pis.
Je regrettais de devoir laisser inactifs les dons d’intelligence et de culture que Dieu m’avait donnés. Et il m’était douloureux de ne point pouvoir conduire à Dieu tant de jeunes filles que je voyais s’égarer dans un paganisme à peine déguisé de catholicisme. J’offris aussi ce sacrifice à Dieu. Et à chaque sacrifice que j’accomplissais, je sentais grandir l’amour en moi. Je me disais pourtant chaque fois: “J’ai atteint le sommet. On ne peut pas aller plus haut”.
Ah! Comme je me trompais! Monter vers la perfection est une montée perpétuelle. Je crois que s’il nous était possible de vivre mille ans, montant sans cesse dans la voie de l’Amour infini, nous nous apercevrions qu’à la fin nous n’aurions parcouru que peu de chemin... Car c’est un chemin qui monte, et qui monte encore, et où plus on monte et plus on constate qu’il monte encore bien davantage.
Mais aux âmes généreuses qui se sont fatiguées dans l’ascension, le bon Dieu concède de temps en temps des ailes pour parcourir en un moment un long parcours et raccourcir la distance qui sépare de lui, puis, à l’heure de la mort, il vient prendre l’âme généreuse, au point où la mort l’a saisie, et il l’emporte la-haut, avec lui... Comme il sera doux ce dernier voyage, appuyés contre le coeur du Maître qui nous dira: “Viens, bénie de mon Père, dans mon Royaume!” Les ailes correspondent aux plus grands sacrifices que l’on accomplit par amour.
Au printemps 1927, Dieu m’accorda un jeu d’ailes de grandes dimensions. Ce devait être des ailes d’archange! Combien d’espaces n’ai-je parcourus ce matin du dimanche des Rameaux 1927!
En janvier, et précisément le 5, un jeune officier de marine se trouvait en permission auprès de sa mère et de son père, qui était général de division. Pendant la nuit il fut pris d’un mal inexplicable, qui s’est ensuite avéré être une septicémie au dernier stade.
Le Général qui était l’un de nos amis, courut chez nous le 6, me priant de venir chez lui, car là-bas tout le monde était en train de perdre la tête. Ils étaient à Viareggio depuis seulement trois mois. Je m’y rendis et j’y restai jusqu’au 9 avril 1927. J’ai affronté le danger d’infection que tous redoutaient. Beaucoup allaient voir mes parents pour leur dire: “Dites à votre fille de s’en aller. Ce jeune est tuberculeux!” Mais comment mes parents auraient-ils pu refuser à des amis désolés ce service? Et pourquoi donc, moi qui avait soigné tant de malades, aurais-je dû refuser d’assister celui-ci? Voilà pourquoi pendant trois mois j’ai disputé ce jeune homme à la mort, sans mesurer ma fatigue, ni tenir compte de ma répugnance. J’étais à son chevet de sept heures du matin jusqu’à dix heures du soir et au-delà, et, les nuits où il se débattait entre la vie et la mort, je veillais même de nuit. Je rentrais à la maison, morte de fatigue, et je me mettais encore à faire quelques travaux domestiques pour soulager maman.
Enfin le jeune homme commença à aller mieux. Les différents médecins qui avaient été consultés affirmèrent que plus de 50% de la guérison était dû à mon dévouement, car non seulement j’avais su l’assister comme il se doit, mais en plus j’avais sû doser ses médicaments avec discernement. Mais à ce propos, à dire la vérité, j’avais quelques scrupules. Mais je ne puis vous en toucher mot, car votre confrère, le père Antonino Sivestri, m’a donné l’ordre de ne plus en parler. J’obéis donc à sa volonté, même maintenant, alors qu’il a été rappelé à Dieu.
Vous ne pourrez croire à la joie que je ressentis ce jour-là, lorsque j’ai pu lever mon malade pour la première fois! Les parents étaient aux anges et ne cessaient de dire: “Comment pourrons-nous vous remercier?” Mais le remerciement je l’avais déjà reçu de Dieu, car j’avais assisté ce jeune homme avec l’intention de l’aider à mourir chrétiennement, s’il devait mourir, ou de le convertir à Dieu, si Dieu le guérissait. Il me semblait que j’y étais parvenue... En récompense, donc, je ne voulais rien; j’avais cependant beaucoup admiré un chapelet que le jeune homme avait acheté dans le couvent du jardin des Oliviers à Jérusalem.
Malheureusement, le soir du 8 avril, le médecin eut un mot malheureux: “Maintenant, chers amis, vous voudrez certainement faire un beau cadeau à la demoiselle! Non seulement elle a très bien soigné le jeune homme, mais en plus elle vous a fait économiser une belle somme d’argent. Si vous aviez dû payer une infirmière, 3.000 lires n’auraient pas suffi.” Le médecin aurait mieux fait de ne pas parler de cela, mais si lui a fait cette intervention, je n’y suis pour rien. Vous ne croyez pas? Bref! Je répondis: “Oh! S’il vous plaît! J’ai eu le plaisir de sauver une vie. Cela me suffit. A la rigueur le lieutenant me procurera un chapelet comme celui de madame Adalgisa. Cela je l’accepte volontiers”.
Le matin suivant je me rendis comme d’habitude chez le Général pour aider mon petit malade, qui était encore très faible, à se lever. Maintenant j’y allais de 9 heures à midi et de 15 heures à 19 heures. Je venais d’acheter des rameaux d’olivier bénis et je les leur apportais à eux aussi qui, après avoir tant reçu de Dieu, ne montraient pas de gratitude à son égard. J’espérais, par cette branche des rameaux, leur rappeler l’approche de la fête de Pâques...
J’entrai. Je vis d’abord la dame. Je la saluais en lui offrant ma branche d’olivier. Elle me tourna le dos sans me répondre. Comme je savais qu’elle était souvent bizarre, je n’y fis pas beaucoup attention. Je supposais qu’elle s’était disputée avec son mari, ce qui arrivait très fréquemment.
J’entrai dans la chambre du malade. Il s’était déjà levé et se trouvait assis dans un fauteuil entouré de son père et de son frère. Ils paraissaient tous très embarassés... “Déjà debout? C’est très bien!” fis-je. Un petit sourire fut la seule réponse que j’obtins.
Je me dirigeais vers la cuisine pour voir si Madame avait besoin de quelque chose. Je tenais encore à la main mon rameau béni. Je fus attaquée par une vague de reproches. Mon pauvre morceau d’olivier fut jeté à la poubelle et il s’en fallut de peu que je ne subisse le même sort. On m’accusait de vouloir m’imposer dans cette maison, voire de vouloir y prendre racines, et d’avoir fait des insinuations auprès du médecin pour avancer des prétentions qui, si elles avaient été déclarées clairement dès le début, auraient été refusées. Enfin on me dit que j’étais trop vieille par rapport au jeune homme pour pouvoir envisager d’en faire la conquête (?).
Il n’y avait rien de vrai dans tout ça. Je m’étais rendue chez eux sur leur insistance. Je n’avançais aucune prétention et encore moins celle de vouloir faire la conquête du garçon. Car j’appartenais à Dieu, et pour toujours.
J’eus fort envie de répondre du tac au tac à cette femme ingrate et mal élevée. Mais il me semblait que Jésus me demandait de sacrifier mon amour propre ce jour-là justement, qui célébrait le début de sa Passion... Je sortis de la cuisine sans dire un mot. Si j’avais ouvert la bouche j’en aurais trop dit. Alors j’ai préféré me taire... Ce n’est pas de la lâcheté que de se taire dans certains cas, c’est au contraire de l’héroïsme.
Je revins dans la chambre du malade et comme si de rien n’était je refis son lit et remis tout en place. Pendant ce temps je me calmai. Puis je dis au Général qu’il était bon désormais que j’arrête de venir chez eux. Il se mit à bégayer — c’est la juste définition — quelques maigres excuses qui me confirmèrent dans l’appréciation à porter sur l’incident auquel je venais d’assister et dont la cause n’était autre que la crainte de devoir me rémunérer de quelque manière. Vraiment ils me connaissaient mal, et ils connaissaient mal mon père et ma mère!
La dame revint après avoir fait les courses. Je la saluais et, dominant mon moi qui se rebellait, je lui fis mes excuses pour ce que je n’avais pas commis. Je vous avoue que j’étais en sueur... Moi qui avais toujours bien agi, dès mon enfance, pour n’avoir pas à demander pardon, voilà que je m’humiliais de la sorte, sans avoir rien commis de mal, et même simplement pour avoir fait du bien!
Mais c’était le dimanche des Rameaux... Quelle préparation meilleure aurais-je pu faire désormais à la veille de Pâques? Pour Jésus qui allait vers la mort, dans la commémoration mystique de son sacrifice pour libérer l’homme du péché et surtout du péché d’orgueil qui avait détruit nos premiers parents et leurs descendants, n’aurais-je pas dû profiter de cette occasion d’aimer?
Je rentrai à la maison sans dire autre chose que maintenant le malade allait mieux et pouvait se débrouiller tout seul. Je ne dis rien d’autre pour ne point déclencher la fureur de ma mère qui aurait manqué de respect au Général et à sa femme. Je pensais que si ces deux-là avaient pu se repentir de leur façon mesquine d’agir ils pouvaient encore se rattrapper, et qu’il valait donc mieux que je me taise. Je ne parlais que dix jours plus tard, lorsque mes parents furent surpris que ces gens ne viennent pas les remercier, se conduisant pire qu’un chien qui sait au moins remuer la queue lorsqu’on lui donne quelque chose. Et la chose s’arrêta là.
Extérieurement cela s’arrêta là. Mais pas intérieurement. Mon Sauveur me récompensa divinement d’avoir su être douce et humble à son image et par amour pour lui. Je lui avais offert mon humiliation comme un suaire pour son visage qui allait endurer la sueur de la mort. Et lui de ce suaire il en fit une voile qui m’emporta loin de là, dans la grande mer de sa miséricorde, à la rencontre du soleil de son essence divine. Ce fut un véritable plongeon dans l’amour dans lequel le peu de comportement humain qui me restait disparut entièrement. Depuis lors, j’ai toujours vécu entièrement tendue vers le surnaturel et ne posant par terre que la pointe des pieds, comme certaines Victoires ailées qui apparaissent déjà lancées en plein vol.
Après ce sacrifice, je fus assaillie par une authentique fringale d’immolation. Immolation de l’amour propre, des sentiments plus chers, des pénitences corporelles, de petits et grands sacrifices matériels. Tout devenait un moyen pour m’immoler et moi je le cherchais et je le pratiquais. Et un véritable fleuve de paix m’inondait. Comme il était agréable de se laisser porter par ce fleuve! J’ai dit que le fleuve m’inondait. Non, ce n’est pas vrai. Il me transportait sur ses flots de confidence, de paix, d’amour. Et moi je m’abandonnais comme un fétu de paille à sa Volonté qui me portait et qui me suggérait d’heure en heure ce que je devais faire. C’était comme si le divin Maître me tenait le calice contre mes lèvres et me priait de le boire par amour pour lui. Et moi je buvais, malgré le goût très amer qu’il avait et qui était de plus en plus amer au niveau des lèvres, mais d’une amertume qui se transformait ensuite, dans le coeur, en un miel très doux.
C’est ainsi que se déroula l’année 1927 et une bonne partie de l’année 1928.
A l’automne 1928, je jugeais que je pouvais demander d’entrer dans le tiers ordre franciscain. Je voyais que désormais tout ce qui me troublait autrefois était désormais vaincu définitivement et que j’étais devenue une autre personne, entièrement transformée par l’amour.
Je me rendis donc chez les franciscains et je leur présentai mon cas. Il fallait m’accepter selon mes possibilités, c’est-à-dire sans obligation de participer aux réunions et sans recevoir d’invitation pour le moment, pour ne point heurter la susceptibilité de ma mère. Ils me répondirent que cela pouvait se faire, mais que cela aurait retardé ma prise d’habit. Tant pis! Je me serais préparée davantage à cette cérémonie à laquelle j’accordais un caractère véritablement indélébile.
Au printemps 1929 je me rendis à Crémone pour amener un enfant dans un collège, afin de l’arracher à la compagnie de sa mère, qui était une personne sans cervelle et qui faisait de son enfant un voyou. Ma chère ancienne camarade de collège, celle qui m’avait procuré les livres, m’avait aidée à trouver une bonne solution pour ce malheureux garçon. Je restais pendant 15 jours chez mon amie, dans une famille qui semblait être une copie de la famille Martin, celle où grandit ma petite sainte préférée.
Mon amie, qui était aussi présidente diocésaine de l’Action Catholique des Jeunes, me demanda: “Mais pourquoi n’entres-tu pas toi aussi dans l’Action Catholique?”
Pardi! C’est vite dit! Je lui expliquai les difficultés que j’avais rencontrées et le fait que les prêtres de ma paroisse ne voulaient pas de l’Action Catholique des Jeunes.
“Mais elle existe déjà!”
“Non il n’y a rien”.
“Comment donc? Ils ont même envoyé leur cotisation pour l’Université Catholique! Regarde donc: Groupe N.D. de Lourdes. Paroisse Saint-Paulin, Viareggio”.
Je restai bouche bée. Je m’étais tellement battue pour que soit créé ce groupe et il me fallait me rendre à des kilomètres de distance pour apprendre qu’il existait... On n’avait pas voulu de moi. Voilà tout. Je décidais donc, à mon retour, de demander mon admission.
Tandis que j’accomplissais cette oeuvre de miséricorde — car c’en était une — en faveur de ce pauvre garçon, j’eus les premiers symptômes de myocardite.
Durant l’été 1928, j’avais eu une grosse angine que j’avais passée debout, avec 40 de fièvre et même plus, mais nous avions du monde à la maison. Ce fut un mois de souffrance qui m’avait beaucoup affaiblie. Durant l’hiver très rude qui suivit, j’eus une mauvaise grippe avec de la toux et beaucoup de température puis, à peine guérie, je m’étais fracturée une côte, sous la pression de la foule qui m’avais bousculée contre une barre de fer du Service des Impôts. J’avais même craché du sang. Peut-être que la côte avait altéré la plèvre. Mais comme d’habitude, personne ne s’en était préoccupé. Moi cependant je sentais que le coeur était plus lourd dans la poitrine, plus gros, plus malade que d’habitude. A l’aller, alors que j’étais sur le col de la Cisa, entre Pontremoli et Borgotaro, j’eus un léger malaise. Il fut surtout très bref, plutôt que léger, car il ne dura que quelques instants, mais je crus mourir. Le tout se termina par un saignement du nez.
A Crémone, le soir même où j’avais déposé le garçon au collège, je me sentis mal. Mais je fis un effort afin que mon amie ne se rende compte de rien. Mais là encore je crus mourir. Au retour, dans le train, toujours entre Borgotaro et Pontremoli, voilà que m’arrive à nouveau ce rapide mais douloureux malaise. Il était clair que c’était le coeur qui cédait. Peut-être à cause de l’air particulièrement raréfié à cet endroit, mais aussi sous l’impulsion de l’émotion due au fait de devoir me détacher de cet enfant qui s’était accroché à mon cou en appelant sa maman. Ces deux choses m’avaient fait mal.
Mon amie par contre, en me voyant si affaiblie et souffrante, voulait me garder encore quelques jours, car j’avais été très malade bien plus d’une nuit, à cause de la douleur vertébrale, qui me donnait même des vomissements et des crampes abdominales. Mais un télégramme péremptoire de ma mère m’obligea à partir malgré mon état. Le renard en grandissant perd son poil, mais pas son vice, et maman faisait pareil. Elle resta toujours la même, rien ne put la faire changer. Elle aurait dû être heureuse de savoir que je me reposais un peu, auprès d’une personne qui m’était chère. Mais rien à faire! Il me fallait rester enchaînée à elle, constamment.
Durant l’été, cette année-là, ce fut très dur de m’occuper des estivants. A l’automne je marchais même toute recroquevillée sur le flanc droit.
Le curé avait à nouveau refusé mon admission dans la Jeunesse Catholique. Un autre prêtre m’avait dit: “Mais ne vous occupez plus de l’A.C., cela n’en vaut pas la peine!” Et un troisième m’avait inscrit parmi les Femmes Catholiques, où je me trouvais comme un cheveu sur la soupe. Ma mission était d’instruire les jeunes filles, mais on me la refusait. Des années plus tôt je m’en serais préoccupée. Maintenant je priais, et je m’en tenais là. Ma volonté était de faire la Volonté de Dieu et je ne m’inquiétais pas si les choses n’allaient pas comme je voulais. Par ailleurs comme j’avais de sérieux problèmes de santé, j’espérais que Dieu aurait accepté mon acte d’offrande comme victime et se serait mis à me consumer.
Cette idée me plaisait et me consolait de tout ce qui m’arrivait. Si les pauvres hommes, qui se préoccupent tant des choses du moment, pouvaient se rendre compte et apprécier combien il est doux et pacifiant de se détacher des choses de la vie, avec toutes leurs attractions, ils en resteraient émerveillés! Ils croient que sacrifice et souffrance, quelle que soit la forme qu’ils prennent, sont toujours des choses pénibles à assumer pour une âme généreuse, à plus forte raison pour leurs âmes craintives, pour ne pas dire mesquines. Comme ils se trompent!
Pour une âme généreuse, le sacrifice n’est plus un effort et la souffrance n’est plus un tourment. Car une âme généreuse vit dans un climat et sous un éclairage particuliers, qui donnent au sacrifice et à la souffrance un aspect qu’ils n’ont pas aux yeux des mauviettes. Tout ce qui est perd de sa valeur humaine auprès d’une âme-victime et tout acquiert du poids surhumain. Santé ou maladie, réussite ou échec d’un travail particulier, joie et souffrance lui sont indifférents du point de vue humain et ne lui sont agréables que si elle peut obtenir par là un bien surnaturel. Et même, une seule chose préoccupe une âme généreuse; elle a peur de ne point souffrir.
C’est là que réside le renversement des valeurs. Pour un homme commun, la peur de la souffrance, seulement la peur est déjà une source de terreur. Pour une âme généreuse la peur de ne point souffrir assez est cause de préoccupations et d’instantes supplications afin que Dieu lui concède la joie de souffrir. Toute sa tâche ici-bas se résume dans son désir de ne point faire ce qui est agréable à elle, mais à Dieu. Et si pour atteindre cela il est nécessaire de souffrir, bénie soit donc la souffrance!
De cela il s’ensuit qu’une âme généreuse est tout à fait incapable de souffrir de la façon amère dont souffrent ceux qui ne sont pas généreux. La souffrance demeure, parce que cela est inévitable, mais elle ne se présente plus comme un ennemi: elle est une amie qui nous aide à monter de plus en plus haut. La seule pensée que cette souffrance, que beaucoup abhorrent, nous rend semblables au Christ et fait de nous des continuateurs de son oeuvre, nous donne une soif insatiable de souffrances toujours nouvelles et plus profondes. Et de réfléchir qu’il advient à nous, pauvres caduques créatures humaines, incitées à la faute, que l’infinie Miséricorde nous concède l’honneur de devenir semblables à lui dans l’oeuvre rédemptrice, nous concède de mélanger dans le calice notre sang à son Sang divin, nous entraîne vers des hauteurs vertigineuses d’amour et de gratitude.
Notre seule crainte ce n’est pas tant que le calice de souffrance soit porté à nos lèvres par la main de Dieu, mais qu’il soit enlevé de nos lèvres qui ne veulent plus connaître un autre goût que celui-là même qui fut goûté pour le première fois par le Rédempteur.
Un âme généreuse a tellement anéanti sa propre volonté qu’elle ne se préoccupe plus de chercher d’elle-même ni la souffrance et ni la joie. Car elle s’est jetée, pieds et mains liés, entre les mains de son doux Sacrificateur et elle le supplie seulement de ne point l’épargner. Toute nouvelle blessure est à ses yeux une gemme incomparable et si les larmes coulent, parce que la souffrance nous étreint et que la chair gémit, à ces larmes humaines s’unissent d’autres pleurs, des pleurs de joie à cause de la grâce que Dieu nous accorde de pouvoir souffrir.
Le premier supplice qu’opère le Sacrificateur est celui de l’Amour. D’un amour tellement exclusif, tellement puissant qu’il suffit à lui-même pour consumer notre vie. Le second est celui de la Souffrance, d’une souffrance tellement protéiforme que sans l’aide de Dieu elle tuerait n’importe quelle créature humaine. Le troisième, qui est le supplice le plus terrible de tous, est de s’apercevoir que l’on ne souffre plus, car cela nous fait craindre que Dieu ne nous trouve plus dignes de souffrir avec lui, pour lui et pour les âmes.
Cela fait des années que je vis de la sorte et que j’ai trouvé la paix de l’âme en cette vie.
Etre une âme victime cela signifie être une âme pénitente comme Madeleine, ou bien comme Agnès — parce que la souffrance purifie —, et confiante comme la petite Thérèse. Etre une âme victime cela signifie être entre les mains de Jésus comme un instrument qui ne se plaint pas d’être utilisé. Etre une âme victime cela signifie que l’on a compris quelle est la voie la plus sûre qui conduit à la vie éternelle.
Voilà quelle est la certitude qui adoucit toutes les peines. Même celle de se voir toujours repoussée par tout le monde. Repoussée à la maison, repoussée hors de la maison, repoussée par les prêtres comme par les laïques. On aurait dit que tout le monde s’était donné le mot à ce sujet. Mais il me restait Jésus, c’est pourquoi...
A la fin du mois de décembre 1929 il y eut les exercices pour ceux qui étaient inscrits à l’A.C. de ma paroisse. Les conférences étaient tenues par Mgr Sanguinetti. Je les suivais avec plaisir, après tant d’années qu’elles me manquaient. A la fin de la retraite, au cours d’une longue confession, j’ouvrais mon coeur à Monseigneur. J’eus la grâce d’être comprise par ce prêtre. Une grâce rare parce que jusqu’alors cela m’avait toujours été refusé, et Jésus seul avait été mon directeur de conscience.
Mgr Sanguinetti me laissa parler longuement puis... il me désigna comme déléguée culturelle de l’Action Catholique des Jeunes Filles. Et il imposa cette nomination. Vous imaginez dans quelles conditions on m’accueillit!
Je parvins à me faire accepter par les membres de l’Association. Les dirigeantes me témoignèrent moins d’affection car elles craignaient que je ne veuille les supplanter dans leurs charges, auxquelles elles étaient tellement attachées par leurs petits coeurs, habituées qu’elles étaient de considérer toute chose sous la seule perspective humaine. Mais les membres de l’Association m’adoptèrent immédiatement et me témoignèrent beaucoup de sympathie. Elles voyaient que j’étais juste. J’exigeais de leur part ordre, étude, ponctualité et obéissance au règlement. Et j’étais la première à respecter un tel programme d’ordre, d’étude, de pontualité et de fidélité aux statuts. Voilà pourquoi on me suivait. Malheur à nous si nos subordonnés nous voient coupables des fautes que nous leur reprochons! C’est la fin de notre autorité!
Cette année-là le concours portait sur l’Alphabet du Christianisme. Ce fut un petit triomphe. Ceux de l’A.C. diocésaine qui avaient, l’année précédente, examiné ces jeunes filles, et constaté leur degré immature de préparation, en furent émerveillés. Moi j’en étais toute heureuse pour ces filles. Car il n’y a rien de mieux que le succès pour stimuler, surtout lorsque l’on est encore jeune, comme c’était le cas de mes fillettes.
Je les récompensais avec des livres, ou plutôt je récompensais les plus brillantes, celles qui avaient obtenu les meilleurs résultats, sûres que l’année suivante elles auraient fait mieux encore. Les subordonnés doivent être tenus avec une main ferme, mais recouverte d’un gant de velours. Ils doivent avoir l’impression d’avoir à faire à quelqu’un de gentil, sans se rendre compte que sous cette douceur réelle réside une force qui sait au besoin se faire sentir.
Mais de fait, lorsque l’on aime vraiment ceux qui nous sont confiés par Dieu, on obtient d’eux ce que l’on veut, sans recourir à la force, surtout lorsque nos protégés sont des âmes jeunes et encore à l’abri de l’envie, qui est un serpent qui envenime notre société humaine. Et là où nous n’arrivons pas nous-même, c’est Dieu qui pourvoit. Alors maîtres et élèves grandissent en sagesse et grâce en sa présence.