Autobiographie
20. Été 1930 - “Voici la croix du Seigneur, fuyez donc puissances ennemies”
Au cours de l’été 1930 j’expérimentais la puissance de la Croix. Mais auparavant il faut que je vous fasse le récit de ce qui m’arriva le vendredi saint.
Cette période qui s’étend du dimanche de Passion à la fête de la très sainte Trinité a toujours été pour moi une période de temps très appréciée et très désirée. Pas même Noël ne représente pour mon âme la force que possède la période en question. J’ai toujours été une petite amoureuse du Crucifix, il faut s’en souvenir, c’est pourquoi la période commémorative de la Passion présente pour moi un attrait que rien ne peut surmonter.
Après cette période donc, qui s’achève pour moi le jour de l’Ascension, arrive la Pentecôte. C’est encore là une fête qui m’est très chère. Le Saint-Esprit! L’Amour! La Lumière! Le Feu! Ah! Comme j’aime cette troisième personne de la très sainte Trinité! J’aurais l’impression que ma journée est privée de lumière si je ne la commençais pas par le “Veni Sancte Spiritus”! Et même durant la journée, lorsque je suis envahie par quelques préoccupations, ou lorsque quelque chose me trouble ou me préoccupe, je m’adresse au Paraclet avec la confiance d’un enfant envers le Sage, qui sait tout. La neuvaine du Saint-Esprit me remplit toujours d’un délice spirituel et d’une joie qui culminent dans la saisie de la lumière éblouissante du matin de Pentecôte.
La plupart des catholiques commettent une grave erreur lorsqu’ils oublient trop fréquemment la première et la troisième personne de la très sainte Trinité. Même en faisant le signe de Croix, beaucoup disent: “Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit”. Mais en réalité ils ne pensent qu’au Fils. L’esprit obtus de notre nature est si fort que très peu savent concevoir ce qui n’est qu’esprit, c’est pourquoi ils s’accrochent au Fils, qui est le seul à posséder une forme corporelle.
Les personnes pieuses accumulent communions sacramentelles et communions spirituelles. Mais elles n’imaginent même pas, par exemple, que l’on puisse embrasser le Père qui est aux cieux. Et si elles entendent une expression de ce genre elles s’offusquent, comme s’il s’agissait d’un blasphème, et ne se doutent pas qu’il s’agit là d’un acte d’amour légitime et d’une juste dévotion. Alors qu’il nous faut sans cesse renouveler ce geste de pieuse affection. De même il nous faut refaire des confirmations spirituelles qui renouvellent en nous l’infusion des sept dons divins dont nous avons toujours tellement besoin.
Pour ma part j’ai toujours essayé de remédier à cette lacune propre à la plupart des gens. Depuis que je suis entrée dans la lumière du Christ, j’ai toujours cherché à parer à ce manque de dévotion envers la première et la troisième personne de la sainte Trinité.
On n’a pas toujours la possibilité de dire le “Pater” avec la tranquillité de coeur et la sérénité mentale qu’une prière de cette qualité exige pour être dite véritablement comme une prière. L’habitude même que l’on a de répéter le Pater fait en sorte qu’on le dit souvent de façon machinale. Mais si l’âme est absente, quelle valeur prend alors notre prière? Aucune. Cela devient un brouhaha mécanique de lèvres distraites. Mais quand du fond de notre coeur partent comme des flèches les brèves invocations, les ardents aveux d’amour, formulés pourtant en peu de mots, comme il doit jubiler, le Très-Haut, et répondre par des bénédictions d’une puissance infinie! “Ah! Mon Père!”, “Père, je t’aime!”, “Père, jette un regard sur ta créature”, “Père, je me confie à toi!”. Ah! Chères prières, brèves et enflammées, qui annoncez au Créateur combien nous-mêmes, ses créatures, nous pensons à lui, combien de mérites vous nous procurez, et que de grâces vous obtenez pour nous! Lorsque dans les pleurs ou dans la joie, dans la ferveur ou dans l’aridité, dans le calme ou dans l’angoisse et aux heures où les événements nous tiennent dans l’incertitude sur le chemin à suivre, lorsqu’au soleil qui illumine notre journée nous élevons un soupir d’amour et exprimons notre désir à l’Esprit septiforme, ah! comme il nous répond et comme il vient vers nous avec ses trésors de lumière, de charité, de sagesse et de force!
J’avais habitué aussi mes jeunes filles du groupe d’Action Catholique à cette si belle et sainte élévation de l’esprit vers le Père et l’Esprit-Saint. Mais je doute grandement qu’elles y soient restées fidèles.
Pour revenir à mon sujet je vous dirais donc comme la période qui va du dimanche de la Passion à la fête de la sainte Trinité était un grand moment pour moi. Il en est ainsi. La semaine sainte m’a toujours beaucoup émue, même dans les périodes les plus troubles. Qu’un Dieu meure pour nous, et de cette façon, constituait pour moi un geste tellement sublime que je sentais mon âme se libérer de toute froideur, dans les moments tristes de ma jeunesse, ou bien, plus tard, je ressentais la plus profonde des émotions envahir mon âme comme un océan de flamme.
A cause de ma mère, je n’ai jamais pu assister tranquillement aux offices de la semaine sainte. Car à l’approche des fêtes, maman devenait plus intraitable que d’habitude, et pour ne point me trouver en contradiction avec la solennité que l’on célébrait, il me fallait user d’une diplomatie exquise... Cela ne servait pas à grand chose, mais améliorait quand même un peu la situation... Je devais donc me contenter de la communion quotidienne et de visites furtives à l’église, en dérobant quelques minutes, au prix d’une course rapide, qui accélérait les battements de mon coeur, profitant des moments où je sortais pour faire les commissions. C’est commode d’être pratiquant lorsque personne ne met d’obstacle à vos dévotions. Mais quels mérites auront obtenus ceux qui doivent affronter les colères d’autrui et recourir à toutes sortes d’astuces pour avoir accès à la maison de Dieu?
En 1930, durant la semaine sainte, j’étais encore plus que d’habitude enflammée d’esprit d’amour et de réparation. Et comme j’avais l’occasion, grâce au groupe d’Action Catholique dont je m’occupais, de sortir plus souvent, je filais à l’église comme un poisson qui s’échappe d’un filet. Il me semblait que le grand crucifix de l’autel me regardait avec des yeux plus implorants que jamais.
Ce crucifix, je ne le verrai jamais plus! Mais je retrouverai au ciel, transformées en pierres précieuses, toutes les larmes que j’ai versées sur sa poitrine et sur ses mains transpercées, lorsqu’il m’arrivait de le trouver allongé dans la chapelle de l’archevêque, quand sur l’autel on mettait à sa place une statue. Je le caressais, avec mon mouchoir j’enlevais la poussière qui salissait son visage, ses mains, ses pieds, et je l’embrassais et le mouillais de larmes. Je n’en revenais pas de pouvoir le toucher d’aussi près! Il ne me m’apparaissait plus comme un bois inanimé, mais il était devenu pour moi un corps vivant et palpitant, aussi est-ce à un corps vivant que j’adressais en pleurant des milliers de demandes pieuses: “Pauvre Jésus! Ils t’ont fait beaucoup de mal ces clous, ces épines et ces coups, n’est-ce pas? Ah! combien je voudrais t’en débarasser! A n’importe quel prix!”
Ce sont là les divines sottises que nous font faire l’amour! Certains y verront du sentimentalisme. Cela n’a rien à voir. Lorsque l’on aime quelqu’un véritablement, on ne cesse de le lui répéter, avec beaucoup de conviction. Est-ce qu’une mère, penchée sur le berceau de son enfant qui pleure, ne se préoccupe-t-elle pas de le libérer du bobo qui le gène, au risque d’en être contaminée, et ne prononce-t-elle pas de douces paroles qui ne sont jamais ridicules, même quand elle les prononce avec des minauderies enfantines? La femme amoureuse ne se baisse-t-elle pas comme en un geste de piété sur son époux malade, désolée de ne pouvoir soulager sa souffrance, et ne fait-elle pas preuve à son égard d’une tendresse de mère, plus que d’épouse, et n’a-t-elle pas souvent des mots semblables à ceux qu’elle prononce près du berceau? Pourquoi donc n’aurait-on pas le droit d’aimer Jésus avec la même tendresse attentive et préoccupée, dont on fait preuve à l’égard d’un époux ou d’un fils? Au moins avec la même tendresse. Mais en réalité, on doit l’aimer avec beaucoup, oui, beaucoup plus de tendresse. Pourquoi doit-on croire et juger que c’est du sentimentalisme que d’offrir des caresses à un crucifix, ou à un sacré-coeur? La petite sainte de Lisieux ne fait certes pas rire lorsqu’elle effeuille ses roses de tous leurs pétales et s’en sert pour caresser son Seigneur! Ces roses effeuillées sur lui étaient l’emblème de sa vie, qui s’effeuillait en un holocauste d’amour. Non, ce n’est pas du sentimentalisme, mais une folie d’amour, corroborée par la réalité de l’holocauste.
Même mes caresses sur le Christ crucifié, même mes larmes et mes paroles n’étaient pas des émotions ridicules de vieille femme sentimentale et hystérique. Cela correspondait à une exigence authentique et virile du coeur qui s’immole déjà pour devenir semblable à son Dieu.
Ah! je comprends très bien les pleurs abondants de Madeleine, ainsi que ce que j’appellerais ses “crises paroxystiques” d’amour et de douleur. Ce n’était pas de l’hystérie. Oh! que non! C’était une incandescence d’amour. J’appartenais et j’appartiens à la phalange ardente et pénitente des Madeleines et, pour soulager Jésus de la croix, je suis prête à accepter, et non pas seulement métaphoriquement mais réellement, à être clouée à sa place.
Croyez-vous que ma souffrance me suffise? Pas du tout. Pourtant elle est grande. Tellement grande que sans une grâce spéciale de Dieu mon être ne pourrait point la supporter et mon coeur se briserait dans une dernière convulsion. Mais elle ne me suffit pas. A moi, Maria de la Croix, âme du Christ, la souffrance ne me suffit pas. Et même si Dieu voulait l’augmenter, elle ne me suffira jamais, oui jamais. Jamais je n’en serai rassasiée, car les souffrances de mon Sauveur ont été infinies et je désire que les miennes soient elles-aussi infinies...
Je ne sais pas si des prêtres se sont aperçus de mes étreintes au crucifix. Je ne le pense pas, car... je construisais un paravent de chaises devant les battants de la porte et j’étais très attentive au moindre bruit. Je ne voulais pas en effet que l’on me surprenne. “Lorsque vous priez, enfermez-vous dans le secret et le Père qui voit dans le secret vous le rendra”. Mais le pire c’était quand Jésus était au-dessus de l’autel... Alors les larmes me coulaient le long des joues. Heureusement c’était toujours à des moments où l’église était déserte... Si bien que c’est seulement mon vieux curé qui m’a vue parfois. Mais je n’avais pas honte devant lui. Il connaissait suffisamment de choses en ce qui me concerne.
Venons-en au vendredi saint.
Ce fut la seule fois où je pus assister à l’office des “Trois heures d’agonie”... et il s’en fallut de peu que l’on ne m’y retrouve morte. Nous y étions allés ensemble, papa, maman et moi. Cas inédit dans les annales de la famille: maman avait cédé à ma requête. Et une gentille demoiselle nous accompagnait.
Dans la matinée, vers 11 heures, j’avais énormément pleuré aux pieds de l’autel, à force de regarder Jésus et la Mère divine au coeur transpercé. Mais je ne me sentais pas mal du tout. Je n’avais presque rien mangé au repas de midi, parce que, lorsque je pleure, je ne peux plus manger.
Nous étions donc allés à l’église. Et nous étions assis presque au-dessous de la chaire. A la seconde lecture je commençais à me sentir mal. Je ressentais une souffrance que je n’avais jusqu’alors jamais éprouvée, mais c’était une souffrance terrible. Ma première attaque d’angine de poitrine me prit un vendredi saint, à l’heure de l’agonie de Jésus.
Si l’on pense qu’un médecin de l’antiquité, après avoir réussi à reconnaître ce mal, les souffrances qui l’accompagnent et les risques qu’il comporte, sans trouver de traitement adéquat, l’a défini: “suspension de vie, au cours de laquelle on souffre la mort”, on peut comprendre ce qu’il a de terrible. Seuls ceux qui ont connu cette angoisse déchirante, parcourue de spasmes, de crampes, d’étouffement et de collapsus peuvent dire ce qu’elle est en réalité. Moi je l’ai éprouvée pour la première fois le vendredi saint. Pendant l’agonie de Jésus, il y eut l’agonie de Maria de Jésus. J’ai cru vraiment que j’étais en train de mourir. A cause de la foule, je ne pouvais pas sortir, et puis, dans ces moments-là, on ne peut pas marcher... J’ai dû presque me déshabiller dans l’église, parce que tout ce qui serre le corps augmente la douleur.
Mais je n’ai pas eu peur. Je sentais que Jésus me soulevait sur la croix... Ne le lui avais-je pas demandé, depuis cinq ans, de m’accepter comme victime? Maintenant était venue l’heure bienheureuse de l’assentiment divin. Et cette heure survenait en un moment et dans des circonstances très riches de sens.
Vous pourriez dire: “Mais vous vous étiez sentie mal également l’année précédente!”. Ah! Mais c’était tout à fait différent! A cette occasion-là j’avais été prise par un début d’apoplexie, due à une mauvaise circulation du sang. Il y eut un grand afflux de sang au niveau du cou et de la tête, une forte sensation de vertige et ce fut tout. Cette fois-ci par contre la douleur fut caractérisée par des contractions spasmodiques, de la sueur glacée, et par une véritable agonie. Ce fut un cadeau de Jésus mourant à sa petite victime.
Une fois la crise passée, tout rentra dans l’ordre. Il me restait seulement une grande fatigue. Mais après un bon sommeil, la fatigue aussi avait disparu.
Puis vint l’été. Cette année-là nous n’eûmes pas la famille qui venait habituellement chaque été et avec qui nous entretenions des liens d’amitié. Nous étions en tractation avec quelqu’un d’autre de notre connaissance, qui au dernier moment ne put venir. Nous n’avions donc personne à la maison.
Fin juin, une dame que nous connaissions, nous demanda si nous aurions pu héberger un monsieur seul, un médecin, qui cherchait une maison tranquille, habitée par des gens biens, où il aurait pu manger et dormir correctement, et en toute sérénité. Durée du séjour: 2 ou 3 mois. Cependant ce médecin demandait également l’autorisation d’amener avec lui un jeune homme, dont il s’occupait, qui serait venu de temps en temps le voir et qui aurait donné des consultations dans une des chambres durant quelques heures de la journée.
Consultations? C’était là un mot qui pouvait signifier bien des choses. L’on reçoit pour des consultations médicales, légales... L’on peut aussi donner des consultations sur l’art de cultiver... les oignons. Il suffit d’être docteur en agronomie.
Nous acceptâmes la proposition parce qu’elle était très alléchante et peu contraignante: une seule personne à servir, car le... consultant logeait ailleurs, c’était ce qu’il me fallait.
Le 1er juillet commença d’arriver le... consultant. C’était un jeune homme de bon aspect et moralement un bon garçon. Il s’installa dans la chambre où je suis maintenant, qui à l’époque était un salon, et ne voulut pas que j’enlève un tableau représentant le crucifix, devant lequel je me recueillais pour prier. Il me déclara qu’il était très croyant et qu’il désirait garder dans la pièce des consultations cet objet de piété. Il entrait et sortait discrètement, et se montrait calme, courtois et silencieux.
C’est le 4 juillet qu’arriva le médecin. Un homme très distingué. Nous pûmes constater ensuite qu’il était aussi extrêmement cultivé et très riche. La maison lui plût aussitôt et il décida immédiatement de rester trois mois. Le premier jour il déclara qu’il irait manger à l’extérieur, afin de nous laisser le temps de trouver des oeufs, dont il faisait grand usage, et de commander du poisson, car l’un des repas devait être à base de poisson à cause de son uricémie. Il remarqua le piano et me demanda si je l’autorisais à l’utiliser. Il jouait et chantait très bien. Je lui répondis qu’il pouvait.
Le jour suivant commença le régime de pension proprement dit. Après le repas de midi, le médecin était monté dans sa chambre, ou plutôt dans le petit salon du piano, pour se reposer. Moi j’étais à la cuisine pour faire la vaisselle et ranger les plats. Maman était avec moi et papa dormait dans sa chambre. Tout était silencieux à cette heure où la chaleur était torride.
Tout d’un coup je me sentis étrangement mal. Ce n’était pas un mal physique. Pas du tout. C’était un mal qui n’était pas physique car je ne percevais aucune douleur, mais cela troublait aussi mon physique. Je ne sais comment l’expliquer.
Je sortis dans la cour pour respirer, comme si j’avais l’impression que l’air de la maison était tout d’un coup devenu méphitique. Tiens, c’est exactement la sensation que j’avais: l’air s’était vicié! Mais dans la cour c’était la même chose. Il me semblait même que des mains invisibles me serraient la poitrine, me traversaient les narines. Maman, elle, ne sentait rien.
Avec difficulté je rentrais dans la maison. Avec difficulté, parce que quelque chose me repoussait hors de la maison. Je voulus monter au 1er étage pour prendre le médicament cardiotonique que j’utilisais lorsque je me sentais mal. Je montais l’escalier. Jusqu’au premier petit palier tout se passa bien. Mais quand je commençais à monter la seconde rampe je sentis une force qui me repoussait en arrière, comme si elle voulait m’empêcher de monter. J’avais véritablement l’impression que deux mains, très grandes et très fortes, s’appuyaient sur ma poitrine et me repoussaient avec une grande vigueur. Luttant et me tenant étroitement accrochée à la barrière je parvins à monter. Lorsque j’arrivais au premier étage, devant la porte fermée du salon, je perçus une sensation effrayante. Que se passa-t-il alors en moi? Je ne le sais pas. Tandis que j’entrais dans notre chambre à coucher je compris, comme si je le voyais avec mes yeux, que dans le petit salon, dont ne sortait aucun bruit, on faisait du spiritisme.
Je crois que j’appartiens à la catégorie des personnes courageuses. A l’exception du tremblement de terre et des soulèvements populaires, rien ne me fait peur. Ni les maladies contagieuses, ni la souffrance, ni les animaux. Je garde une distance respectueuse avec les chats. Non pas parce qu’ils ne me plaisent pas, mais parce qu’ils me sautent aux yeux. Qu’est-ce qu’ils voient dans mes yeux, je l’ignore! Je constate que lorsqu’ils le peuvent les chats me sautent dessus. C’est pourquoi je me tiens à l’écart de ce félin. J’échappe aux serpents parce qu’ils me dégoûtent. Toutes les autres créatures, je les aime, y compris les rats, pour lesquels mes semblables du beau sexe font un tel chambard. Je n’ai peur ni des éclairs, ni du vent. Mais du spiritisme, j’en ai une peur noire, comme j’ai peur de tout ce qui est mystérieux.
Au collège les religieuses disaient souvent: “Imaginez comme ce serait beau si maintenant nous apparaissait un ange, la Vierge ou Jésus!”. Et moi aussitôt: “Oh! non, s’il vous plaît! Car je sauterais par la fenêtre!” Pourquoi? Est-ce par peur de Dieu? Non pas. Mais par peur que l’Esprit du Mal ne prenne ces apparences-là pour nous tromper. Si l’on me disait: “Tu guériras si tu te laisses soigner par un guérisseur ou par l’un de ces gens qui pratiquent la magie et les sciences occultes”, je refuserais de guérir, comme cela est arrivé, par crainte qu’un morceau de démon ne me reste dans la peau.
Lorsqu’en 1921, j’étais en lutte avec maman à cause de Mario, ma mère alla voir un medium. Je ne sais pas ce qu’ils ont fabriqué... Il m’envoya un talisman que je me suis bien gardée de porter sur moi. Mais le simple fait de le recevoir, le seul fait que maman soit allé rencontrer ce demi-diable (car pour moi certaines gens sont très proches du diable) me bouscula. Mais maman y croit à certaines choses. Quant au diable auquel elle croit plus ou moins, elle n’en a pas peur...
En un mot, pour en revenir à notre fait, je compris que l’on faisait des séances de spiritisme dans la maison. Comment l’ai-je compris? Je ne sais pas! Je l’ai compris et c’est tout! En revenant au rez-de-chaussée, je le racontais à maman et avec une rare audace je lui dis qu’elle devait chasser immédiatement cet homme de la maison, sinon je m’en irais. J’étais encore en train de discuter lorsque notre consultant descendit l’escalier. Il paraissait plutôt ennuyé. Il salua et s’en alla. “Alors c’était lui qui était en haut avec le médecin, dis-je, mais c’est parfait!”
Le matin suivant je trouvais fixée sur la porte de la maison une grande main avec au-dessous cet écriteau: “Moustapha, chiromancien, médium, etc.” Nom d’un chien! Il était donc consultant dans cette matière-là! Je devins furibonde. Ma fureur fut telle que je la transmettais à maman, qui déclara au médecin que s’il voulait rester comme estivant, cela ne posait aucun problème, mais qu’il déménage immédiatement s’il avait l’intention de se consacrer à certaines pratiques. Notre maison ne se prêtait pas à ce genre de choses. Il y eu un bel échange de mots. Puis le médecin accepta, disant qu’il allait demander à son protégé d’aller ailleurs. Quant à lui, il voulait rester.
Après deux ou trois jours, le chiromancien venait encore pour quémander de l’argent auprès de son protecteur, mais ils ne s’enfermaient plus en tête à tête et il avait débarassé son... cabinet.
Le quatrième jour je ressentis à nouveau la même sensation. Mais cette fois-là je me battis comme il fallait. J’arrêtai immédiatement ce que j’étais en train de faire, je m’armai d’un crucifix et je dis: “Le moment est venu, Seigneur, de montrer la puissance de ce signe. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je te demande d’empêcher le démon d’agir dans cette maison” et je terminais mon invocation par la prière de saint Edmond: “Jésus-Christ, Roi des juifs”.
La sensation d’étouffement disparut et quelques minutes après je vis descendre le médium (il faut l’appeler par son nom). Il était extrêmement troublé. Il vint dans la salle à manger et fit un long discours pour nous dire qu’il était un brave garçon, religieux, croyant, etc. et que le spiritisme n’était pas contraire à Dieu, mais au contraire que celui qui le pratique croit à l’au-delà et donne l’occasion aux âmes désincarnées de venir et de nous porter la voix d’en-haut, etc. Moi je ne disais rien.
Alors le médium s’adressa à moi, à moi directement: “Vous savez, je ne suis pas possédé du démon. Imaginez (avec un bon accent toscan) que je porte sur moi le “lumen Christi” (je ne sais pas ce que c’était pour lui) et vous, vous faites mal à ne pas vouloir de moi. J’étais venu ici très volontiers car je voulais aussi vous faire du bien (?). Mais vous maintenant, vous me chassez...”
“Je ne chasse personne, répondis-je, s’il est vrai que vous êtes un ami de Jésus, vous ne devez pas vous sentir mal à l’aise auprès de moi”.
“Mais si, au contraire, je me sens mal à l’aise. Vous ne cessez d’aller à l’église!”
“Mais c’est justement pour ça que vous devriez vous sentir ici à votre aise. Celui qui est avec le Christ ne peut craindre le Christ!”
“Et moi je vous dis que vous me gênez”.
“Alors ne revenez plus et adieu”.
Le discours s’arrêta là.
Peu après voici venir le médecin. Les sourcils froncés et le regard de travers. Il se planta devant moi et me regarda attentivement. Moi je le regardai d’un air interrogateur.
Le soir, nous étions dimanche, tandis que nous dînions le médecin déclara: “Je dois m’en aller car la demoiselle ne veut pas de moi. Savez-vous qu’aujourd’hui vous avez failli me tuer Moustapha?”
“Moi? Et comment pouvais-je faire une chose pareille, quand je ne savais même pas qu’il était là?”
“Si, c’est bien vous! Il était en transe et tout d’un coup il tomba en catalepsie. Lorsqu’il revint à lui il m’expliqua que l’esprit de Gabriel (?) avait pris peur et s’était enfui si vite qu’il l’avait laissé sans vie. Ce n’est qu’après une demi-heure que l’esprit revint et que Moustapha put reprendre conscience.”
C’est très bien, pensais-je. Si donc vous ne voulez pas cesser vos manigances, c’est moi qui m’en occuperai. Et je me mis aussitôt à prier avec la croix dans les mains.
Moralité: deux jours plus tard Moustapha partait à Rimini avec ses esprits plus ou moins Gabriel. Le médecin restait, car, disait-il, il fallait qu’il reste. Et jusqu’à la nuit du 17 août tout se passa bien.
Mais cette nuit-là, entre une heure et deux heures, pendant que je dormais comme un nouveau-né, je fus réveillée en sursaut par cette fameuse sensation de mains qui opprimaient ma poitrine comme pour me chasser ainsi que d’air vicié. Je souffris terriblement et je dis à maman, car je dormais avec elle: “Le docteur est en train de faire du micmac.”
Je souffris tellement et je luttais tellement qu’au matin, tandis que j’étais sortie faire les commissions, j’ai failli mourir d’une attaque cardiaque. En rentrant à la maison j’avais le visage tellement abattu que le médecin, qui à part le spiritisme, était un brave homme eut pitié de moi. Mais je refusais sa pitié et je lui dis: “Qu’avez-vous donc manigancé cette nuit?” Il baissa la tête et avoua: il avait évoqué le fameux Gabriel.
Tirez donc vous-même, mon Père, les conclusions. Moi je vous dis que je suis convaincue que la puissance du nom de Jésus et de la Croix empêcha cette action démoniaque. Et je vous dis que je suis convaincue que le spiritisme est démoniaque (cela me faisait trop souffrir. Si c’était venu de Dieu, comme le prétendaient ces deux-là, je n’aurais pas été aussi troublée). Je vous dis encore que le démon ne voulait pas que je reste dans la maison et il tentait donc de me repousser, non pas à cause de moi, mais à cause de Celui qui habitait en moi. Je vous dis que je suis convaincue que dans cet événement il y a certainement une explication cachée, connue de Dieu seul. Je vous dis que cela ne fut pas infructueux car, dans l’espace de trois mois, le médecin avait changé d’opinion sur beaucoup de choses, au point d’exprimer le désir d’abandonner ses manigances et de retourner à Dieu. Je vous dis enfin que je suis archiconvaincue que beaucoup de ce dont j’ai souffert ensuite est dû à l’action vengeresse du démon que j’avais dominé au nom de Jésus.
Mon mal était jusqu’alors clair dans ses symptômes, même s’il était grave, et ne comportait nullement ces douleurs spasmodiques dans le corps tout entier, qui sont survenues ensuite et qui ressemblent à celles que devraient éprouver quelqu’un dont les centres nerveux seraient fouillés par une main impitoyable. A partir de ce moment-là, les symptômes commencèrent à s’altérer, à se mélanger, à s’embrouiller avec ceux qui provenaient d’autres maux mystérieux, que personne ne put jamais comprendre. Et il faut ajouter à cela un déchaînement de tentations qui m’ont aussi écrasée... Jamais, je n’avais été éprouvée à ce point, jamais je n’avais accédé à tant... Les heures les plus noires de ma jeunesse étaient roses à côté de celles que j’ai subies au cours de ces neuf années de maladie. Cela fait neuf ans que je suis alitée. Et c’est seulement depuis un mois que je me sens soulagée des attaques démoniaques. Mais je n’ai parlé de cela à personne, car aujourd’hui on ne croit pas au démon. Pourtant, combien ne m’a-t-il pas fait souffrir!
J’ai vaincu le démon durant l’été 1930, mais lui s’est vengé de façon exorbitante... Mais je raconterai cela au moment voulu.
Et maintenant que dire? Je dirai simplement ce que l’on dit le vendredi saint en adorant la croix: “Arbre gracieux et splendide, orné du pourpre du Roi... O toi bienheureuse... O Croix unique espérance, salut!...”