Autobiographie

4. Ma Pentecôte


Les Marcellines avaient alors une petite annexe du grand institut de la rue Quadronno, si je ne me trompe, dans la rue du XX septembre. Il s’agissait d’un gracieux édifice, entouré d’un jardin, rempli de soleil et de fleurs, avec une chapelle, allègre comme l’aube au mois de mai. C’était tout le contraire des Ursulines.

Les soeurs aussi étaient différentes. Elles étaient plus joyeuses et avaient l’air de grandes enfants qui avaient envie de jouer. Une sainte hilarité imprégnait la règle de ce petit institut. Il n’y avait que la supérieure qui était... un chien de garde. Malade des nerfs — elle mourut plus tard de folie —, elle subissait d’étranges changements d’humeur. Un jour elle nous pardonnait tout et le lendemain elle faisait preuve d’une rigueur effrayante. Grande, très maigre, brune, avec deux grands yeux noirs qui lui donnaient l’air d’une possédée, elle nous effrayait toutes. Heureusement que le plus souvent elle était alitée. Alors les élèves — et pas seulement les élèves, je pense — étaient heureuses. Elles étaient comme libérées d’un cauchemar.

Pour ma part j’étais en première et j’étais la première de ma classe en raison d’une intelligence qui était un don de Dieu, et d’une éducation familiale particulière: maman, par ses méthodes d’école normale, et papa, par son affection, m’instruisaient constamment, si bien que j’étais plus instruite que celles de mon âge.

Tous les samedis je ramenais à la maison une note d’éloge. Cette note m’attirait les bises et les récompenses de papa, les félicitations des amis de la maison, l’admiration de la bonne et du soldat. Et comme tous les fils d’Adam, j’avais moi aussi ma part d’orgueil. Je ne restais donc pas indifférente aux félicitations et aux signes d’admiration, de même que j’étais sensible aux baisers et aux récompenses. Mais j’aurais souhaité recevoir aussi ceux de maman. Mais elle se contentait de me dire qu’en “agissant de la sorte, je ne faisais rien d’autre que mon devoir...” Telle était sa méthode pédagogique. Et il était inutile de discuter là-dessus. Je crois qu’elle faisait un effort sur elle-même pour ne point me dire “bravo!”. Mais fidèle à sa méthode éducative elle ne démordait pas d’une conduite sévère. Fiat, soit!

A dire vrai, j’étais à la fois heureuse et malheureuse du changement d’école. Cela a d’abord été douloureux de me détacher des soeurs que j’avais appris à aimer. Par ailleurs, je ne passais plus devant ces deux superbes magasins qui m’attiraient tant: le magasin de fruits exotiques et la confiserie.

J’étais gourmande, vous savez! Oh! Vous pourrez constater, à la lecture du récit de ma vie, que j’avais en moi tous les vices capitaux. Non pas tous, vraiment. Je n’ai jamais connu l’avarice, qui peut concerner l’argent, mais qui peut être un attachement à bien d’autres choses plus spirituelles que l’argent. Ainsi je n’ai jamais été avare d’affection, car j’ai beaucoup aimé Dieu et le prochain, même si j’ai reçu de ce dernier davantage de morsures que de baisers de gratitude. Je n’ai jamais été avare de mon intelligence, car j’étais tout heureuse d’aider mes camarades qui avaient plus de difficultés que moi à comprendre, au risque même de me trouver ensuite moi-même à court d’idées dans la rédaction des thèmes d’italien, ou bien d’être surprise par les enseignantes en train de faire le travail d’une autre et d’en être punie. Là aussi j’ai recueilli davantage d’ingratitude que de reconnaissance. Une ingratitude qui arriva parfois jusqu’à m’accuser d’avoir “volé les compositions d’autrui”. C’était tout le contraire qui était vrai. Si j’étais de fait une véritable cancre en mathématiques, où ma meilleure note en cette matière, depuis le primaire jusqu’au secondaire n’a jamais dépassé 6 -, (et encore on me l’avait donnée par indulgence, pour interrompre de longues séries de 2, 3 ou 4, sans compter quelques “0”), en italien ma verve était par contre inépuisable, soutenue par une imagination débordante et un style naturellement bon, si bien que rédiger huit fois la même composition selon huit modalités différentes n’était pour moi qu’un jeu. Et dans les autres matières j’étais là aussi vraiment bonne. Mais il ne pouvait en être autrement si l’on pense à quel genre d’institutrice j’avais sur le dos, à la maison, à l’heure de l’apprentissage des leçons. Car si mes leçons n’étaient pas apprises sur le bout du doigt, si mes devoirs n’étaient pas mieux que parfaits, j’étais punie et de façon très sévère.

Mais à vrai dire j’aurais quand même fait mon devoir sans ces menaces, pour une question... d’orgueil. Voyez-vous? Encore un péché capital qui ressort! Je ne voulais jamais demander pardon. Il me semblait que j’allais blesser à mort ma propre... dignité d’élève ou de fille. Plus tard, lorsque je suis devenue femme, j’ai demandé pardon pour des fautes que je n’avais pas commises... Mais alors c’était autre chose. J’agissais de la sorte parce qu’il me semblait que Jésus me demandait l’obole de mon humiliation et je la lui donnais, même si je me sentais déchirée par la certitude de l’injustice d’autrui à mon égard, m’apercevant que du point de vue humain, j’étais une imbécile, mais du point de vue surnaturel cette humiliation voulue m’élevait d’un degré dans l’échelle qui monte jusqu’à Dieu.

Je faisais donc mon devoir pour n’avoir point à demander pardon et pour faire plaisir à mon papa et à ma mamie. L’amour était donc l’une des deux rênes qui me conduisaient. Et si l’orgueil était répréhensible, l’amour était émouvant. Si bien que je suppose que le bon Jésus “parce que j’aimais beaucoup” aura voulu me libérer de ma superbe: il aura lui-même démêlé de mon écheveau les fils d’orgueil qui embrouillaient tout et les aura supprimés en y insérant seulement pour l’avenir, pour le tissage de ma robe éternelle, les fils doux de l’amour. Ne croyez-vous pas?

Je n’étais pas non plus avare de jouets ou de friandises pour ceux qui étaient plus pauvres que moi. Car des friandises et des jouets j’en avais beaucoup. Ma mère, comme je l’ai dit, était sévère en raison d’une conception erronée de l’autorité. Combien n’a-t-elle pas fait souffrir ceux qui lui étaient les plus chers à cause de cette erreur de conception! Mais je le répète: Fiat. Je mentirais si je racontais qu’elle me fît souffrir la faim ou le froid, si je disais que lorsque j’étais malade elle ne me soignait pas, ou si je prétendais qu’elle me refusait ce qui plaisait tant aux enfants, à savoir les friandises et les jouets. Non! Mais je ne devais absolument rien demander. Dès que je demandais quelque chose, je n’avais plus rien. Même si l’instant auparavant c’était cela justement que ma mère voulait me donner.

A ce sujet, je tiens à rapporter un petite histoire.

Sur la place Saint-Ambroise, à Milan, chaque année, du 1er au 15 décembre, se tient une foire, où l’on vend des jouets, des friandises et des antiquités. Les étalages d’antiquaires attirent naturellement les adultes, amateurs de brocante: lampes, coffres, tableaux, objets de fer forgé et choses semblables. Mais les étalages de jouets et de friandises sont le point de mire des enfants qui affluent de tous les coins de la ville, accompagnés des papas, des mamans, des grands-parents, des oncles et des tantes, à la Foire des “Que-beaux-que-beaux” (entendez par là: “Que c’est beau, que c’est beau!”, à propos des jouets et des friandises, évidemment). Combien de rêves ne font-ils pas tout au long de l’année en prévision de ces étalages. Et combien de désirs s’expriment devant ces comptoirs qui anticipent d’une vingtaine de jours “la fête de l’Enfant”, c’est-à-dire Noël, le jour où, à Milan, les enfants reçoivent leurs cadeaux. Quant à moi, je recevais les jouets à la Sainte-Lucie (13 décembre) car, en Vénétie et dans une bonne partie de la Lombardie, c’est cette sainte martyre qui distribue les cadeaux.

Mais revenons à la foire. Combien de rêves, de convoitises, combien de prières ne s’élèvent-ils pas pour que Jésus enfant comprenne que c’est bien tel jouet que l’on désire, pour qu’il pardonne tous les caprices, toutes les espiègleries commises au cours de l’année et dont on se repent “sincèrement” et qu’on promet “sincèrement” de ne plus commettre... Ne vous semble-t-il pas que nous restons des enfants toute la vie, pleins de promesses et de repentir aux heures graves, quitte à recommencer aussitôt après?

Les papas, les mamans, les grands-parents, les oncles et les tantes examinent, écoutent, observent les soupirs, les exclamations, les arrêts brusques devant tel jouet qui hypnotise le petit dans son désir. Et ils font bon usage de leurs observations pour que l’enfant trouve aux pieds de la crèche ou accroché au sapin de Noël le trésor convoité. Sur le moment, ils font un autre achat, quitte, deux heures plus tard, lorsque le soir tombe, à revenir à pas de loup pour acheter l’objet désiré et le ramener à la maison, où ils le mettent à l’abri de ce sixième sens qui caractérise les enfants et leur donne un flair, une vue, une ouïe... dangereux pour les grandes personnes...

J’étais donc allée moi aussi à la Foire des “Que-beaux-que-beaux” avec maman, mamie et la bonne. C’était au mois de décembre 1902. J’avais donc cinq ans et neuf mois. Nous nous sommes promenées devant des dizaines et des dizaines d’étalages et je remarquais, dans l’un d’eux, de petits berceaux en laiton pour les poupées. De vrais berceaux à bascule, aptes à garder la corbeille en équilibre, dans un mouvement de pendule, favorable au sommeil de bébé, avec un montant pour les rideaux protecteurs, en sorte d’éviter que la lumière ne réveille bébé, et munis de matelas, d’oreiller, de petits draps... un amour de petit lit que je croyais en or, puisqu’il était d’un jaune brillant. Je pris racine devant cet étalage. Cela faisait si longtemps que je désirais un berceau pour ma poupée préférée, qu’à force de la laver elle en était devenue blanche comme un lys, et que j’appelais “Rosine”, en souvenir de cette chère personne, qui avait été notre femme de chambre à Faenza, et qui était morte de tuberculose, comme un bon ange que la terre n’avait pas mérité.

Je pense que si j’avais été à la place de maman et que maman avait été à la mienne, j’aurais tout de suite compris ce qu’elle aurait voulu, car dans cet étalage il n’y avait rien d’autre que des berceaux et des poupées. Et des poupées j’en avais déjà tellement que je ne pouvais certainement pas en vouloir d’autres. Par contre, je n’avais pas de berceau. Mais ma mère n’a absolument aucun esprit d’observation. Elle a même un défaut dans cette circonstance, car l’élément dominant d’une situation lui échappe toujours, voire elle comprend tout à l’envers.

Quant à moi, je ne devais jamais rien demander, car les enfants ne doivent jamais demander, surtout quand il s’agit d’objets de valeur. Or ce berceau, je le croyais en or massif. Je ne demandais rien donc, mais j’implorais mon ange gardien pour qu’il dise à ma Mère que je voulais ce magnifique “dodo”. Mais ce jour-là mon ange devait s’être envolé au paradis chanter le “Sanctus” à l’Agneau. Nostalgie du ciel... je ne saurais certes pas lui reprocher cela. Combien n’aurais-je moi-même voulu, un nombre incalculable de fois, pouvoir faire un vol au ciel durant ma vie, pour oublier la terre!!!

Maman s’immobilisa quelques instants puis me prit par la main et me tira de là. Puis nous avons plusieurs fois fait le tour des étalages... mais elle ne comprenait pas que toutes les fois que nous repassions devant ce stand je restais immobilisée par l’attrait du désir. Elle m’offrit d’autres jouets, mais avec le coeur de plus en plus gros et au bord des larmes, je continuais à lui dire: “Non, merci”. J’aurais pu le dire à mamie, ou à la bonne... mais je savais par expérience que même si maman avait adhéré à leur prière en ma faveur, elle les aurait ensuite réprimandées parce qu’elles “me gâtaient”. Je portais bien en moi tous les vices capitaux, mais je n’avais pas la dureté de coeur, aussi préférais-je souffrir que de voir souffrir. Voilà pouquoi je me suis tue.

Maman décida à la fin de rentrer à la maison... Voyant mes espoirs se briser comme un ballon de verre tombé par terre, ou fondre comme une bulle de savon dans l’air hivernal, je me mis à pleurer. Maman était courroucée par ce qu’elle considérait comme un caprice de ma part, comme elle disait, et elle me le dit d’une façon telle qu’elle aurait coupé le souffle même à un héros. Pensez donc l’effet qu’elle me fit à moi, pauvre petit lapin que j’étais. “Décide-toi, dis ce que tu désires. Si c’est quelque chose d’accessible, tant mieux. Sinon tu t’en passeras.” Comment pouvais-je lui dire que je désirais le berceau en or, alors que du matin au soir l’on me bombardait de sermons maternels sur les nécessités économiques, sur le devoir qui interdisait d’avoir des désirs illicites? Je pleurais encore plus fort. Alors je fus traînée sous un porche, tout près de l’endroit où maintenant se dresse l’université catholique, qui était alors l’hôpital militaire et tout cela se termina par une bonne volée de gifles. Quant au berceau, j’attends encore...

Dans ma vie humaine, il en a toujours été de la sorte. Dieu seul a répondu à mon désir. Quant aux autres, soit parce qu’ils ne pouvaient pas, soit parce qu’ils ne voulaient pas, ils brisèrent toujours le rêve que j’avais, et me frappèrent ensuite parce que je pleurais sur les décombres.

J’ai ouvert là une longue parenthèse. Mais je ne le regrette pas, parce que dans un tableau, en plus du motif, il faut aussi soigner le fond du tableau, et ces digressions sont comme le fond, le contexte du paysage dans lequel s’insère ma vie. Mais revenons au récit.

Je disais donc que matériellement parlant il ne me manquait rien de ce qui est nécessaire et que je jouissais même du superflu. Mais je vous avoue que j’aurais de beaucoup préféré recevoir beaucoup moins, mais offert avec davantage d’amour manifeste.

Le rôle d’une mère ne consiste pas seulement à imposer sa propre volonté aux enfants, ni à représenter le pouvoir. Cela implique surtout pour elle d’être la première confidente, la première amie des enfants, celle qui avec rectitude mais sensibilité, examine ces jeunes créatures, les conduit, les console, et leur fait sentir son affection, en sorte que le coeur de chaque enfant puisse s’ouvrir au contact de son amour, comme des fleurs au baiser du soleil.

Mon coeur au contraire s’est fermé sous les rigueurs maternelles comme la corolle d’une fleur s’engourdit sous la gelée blanche, et chaque fois, encore aujourd’hui, que j’ai tenté ou que je tente de m’adresser à son affection et de lui ouvrir mon pauvre coeur qui a tant souffert et qui a tant aimé, je butte contre le mur inattaquable et froid de sa rigueur, de son autoritarisme. Fiat. J’en ai désespérément souffert... Maintenant j’en souffre intensément, mais je sais, puisque Jésus me le dit, que cela a un sens...

Je n’étais pas avare, disais-je, et je ne le suis pas, de même que je n’ai jamais été paresseuse. L’oisiveté et moi n’avons jamais fait bon ménage. Cela vaut pour l’oisiveté et la mollesse. Eduquée selon des méthodes un peu rudes, à la “Garibaldi”, à la manière militaire, je n’ai jamais eu de difficulté à me lever de bonne heure, à manger lorsque cela était possible, à boire quand on pouvait. Les conditions des longs voyages, à une époque où voyager n’était pas le symbole du confort, m’avaient habituée à supporter sans me plaindre le froid, les levers matinaux, les lits inconfortables des hôtels, les changements de nourriture, l’impossibilité de trouver de la nourriture ou de la boisson adaptées à ma constitution et donc l’obligation de rester sans manger ni boire. De même j’avais été habituée à supporter sans me plaindre un petit cailloux dans les chaussures, un lourd chapeau sur la tête et autres ennuis, petits, mais exaspérants, comme par exemple une toile d’araignée sur le visage.

Durant les vacances papa me sonnait le réveil à l’aube, pour m’amener au bord de la mer ou sur les flancs des Apennins, pour me faire admirer les beautés de la création, et le miracle de la lumière qui revient, à l’aurore de chaque jour, nous parler de Dieu. Car c’est Dieu qui l’a faite. Papa m’invitait encore à prier avec les vagues qui frémissent d’obéissance dans leurs lits terrestres sans sortir des limites dans lesquelles Dieu les a placées. Mais la joie de sortir avec papa et la joie de goûter la beauté à laquelle j’aspirais de toute ma sensibilité humaine et surhumaine étaient si grandes que c’était pour moi une fête que ces réveils matinaux. Je les considérais même comme une récompense. Et ils me devenaient si familiers que cela ne me coûtait plus. J’ai toujours eu les heures “courtes” pour dormir, la nuit. Mais ces heures de sommeil étaient bien remplies, reposantes, d’authentiques haltes du corps. L’âme seule alors restait éveillée.

Mais là-dessus, j’en parlerai plus loin. Revenons maintenant au premier sujet.

Je regrettais donc de changer d’école pour une raison tout à fait instinctive, animale: la gourmandise; et pour une raison affective: quitter les soeurs que j’aimais. Et surtout je regrettais douloureusement de ne plus voir ce Jésus mort. Il me semblait que je le perdais et que je lui faisais de la peine. Et d’ailleurs je le perdis bien un peu de vue. Chez les Marcellines il y avait beaucoup de... comment dire? je ne trouve pas le terme approprié. Le fait est que je me distrayais. Mais je m’aperçois que j’ai oublié de parler de mamie.

 

En décembre 1903 mourut ma grand-mère. En juillet 1902, à Montecatini, tandis que je me trouvais avec elle auprès d’un oncle (j’adorais cet endroit rempli du gargouillement continuel de l’eau et du sifflement des fontaines, surtout à l’heure du plein midi où l’on entend seulement le pleurnichement infatigable des cigales), elle fut blessée par un voyou. Un coup de fronde lui mit à nue la malléole. Quant à moi qui m’étais retournée au bruit du premier cailloux, je vis le gamin lancer le second. Je vis mamie pâlir, puis se déchausser, et mettre son pied dans l’eau fraîche qui rougissait de son sang. En me voyant pleurer elle me couvrit de baisers. Pauvre mamie! Elle ne s’en est jamais remise.

En novembre elle voulut rentrer à Mantoue pour se rendre sur la tombe de son mari et de sa soeur, qui étaient morts en 1899, à sept jours d’intervalle l’un de l’autre. Elle en revînt plus malade qu’avant. Ma maman la réprimanda de ce qu’elle considérait une imprudence inutile. Non, ce n’était pas inutile. Un pressentiment lui annonçait que sa vie était à sa fin, et elle avait donc voulu visiter une dernière fois la tombe de son époux dont elle avait toujours été une parfaite compagne.

Le 10 décembre — ce devait être un jeudi, parce que je n’étais pas à l’école ce jour-là —, elle eut une attaque d’apoplexie. Nous venions de finir de manger et maman, qui n’a confiance en personne, était descendue à la cave pour surveiller le soldat et la bonne pendant qu’ils mettaient le vin en bouteille. Papa était en train de lire son journal, en attendant de rentrer à la caserne. Mamie, toujours gentille, s’était rendue à la cuisine où elle s’affairait, de manière à éviter que la bonne, en remontant dans la soirée, n’y trouve encore tout le désordre du repas. J’étais avec mamie et je gazouillais autour d’elle. Je la vis se baisser pour ramasser une bûche et la mettre dans le cageot du bois à brûler, dans la cheminée du salon. Je la vis devenir livide, le visage défait, et je l’entendis bafouiller quelques mots indistincts. Saisie de frayeur, je me mis à crier. Papa accourut. Juste à temps pour la prendre, avant qu’elle ne s’effondre par terre. Depuis, je n’ai plus été capable de regarder quelqu’un dormir, ou de veiller quelqu’un qui dort, sans trembler. Car durant le sommeil un visage prend souvent les traits altérés que j’avais aperçus sur la face de ma grand-mère, et j’ai toujours l’impression en le regardant qu’il est mort en plein sommeil...

Son agonie dura deux jours et demi. Elle expira à l’aube du 13 décembre, six ans, jour pour jour, après la mort de son fils. C’était, ce jour-là, la Sainte-Lucie, et je trouvais parmi mes cadeaux une montre en or, suspendue à une broche en or en forme de noeud... Pauvre mamie! Ce fut le dernier souvenir qu’elle m’a laissé! Et elle me l’avait acheté en dépit des reproches que maman allait lui faire, car elle voulait me laisser d’elle un souvenir durable.

Je ne suis pas très attachée aux objets. Surtout quand il s’agit d’objets précieux. Aussi lorsque les conditions dues à la maladie ont suggéré à ma mère de faire un peu d’argent avec l’or que nous avions à la maison, je n’ai rien dit. Mais lui voir vendre les boutons de manchette et la chaîne de papa, ainsi que la montre de mamie, fut insupportable pour moi. J’aurais préféré qu’elle vende d’autres objets. Tant pis!

Je me souviens avec précision de tout ce qui touche à ces jours tristes, mais je n’en donne pas la description car cela me ferait trop souffrir. Et il me faut l’éviter, si je veux garder encore un peu de souffle pour écrire. Je réprimais ma souffrance, comme me le recommandait papa, pour ne point troubler maman davantage. Mon coeur se fendait sous les larmes, qui explosaient en son sein au lieu de couler des yeux... Ce fut la première fois que je me torturais moi-même par des sanglots intérieurs. C’est ce qu’il y a de plus douloureux, de plus incompris comme sanglots. De fait personne ne comprit. Maman prétendit que je n’en avais pas souffert et décréta par là que j’étais d’une nature superficielle... Dieu lui pardonne! J’ai commencé à mourir dans le froid de cet après-midi du 10 décembre 1903.

Papa accompagna le cercueil à Mantoue. Ce furent huit jours d’absence de sa part et de désolation pour moi. J’étais privée de mamie et de papa, et je me retrouvais seule avec maman qui n’admettait l’existence que de sa propre souffrance...

Mais quelle souffrance!!! Puis maman tomba gravement malade pendant des mois et se montra plus que jamais intraitable et énervée. Quel triste printemps!

Le 18 mars 1904 je fis ma première confession, dans la chapelle où mon Jésus dormait de son sommeil de mort. Je possède encore l’image souvenir que me donna soeur Blanche, la supérieure.

Saint Joseph, à la veille de sa fête (mais c’était une fête bien triste, cette année-là, car mamie Giuseppina n’était plus parmi nous), me plongea pour la première fois l’âme dans le sang du Christ, dans ce sang si précieux que j’aime tant et que je voudrais pouvoir aspirer de toutes ses plaies et de toutes mes forces, dans ce sang auquel, 27 ans plus tard, j’ai offert ma vie, lui demandant de me fondre avec lui en un unique sacrifice où mon sang, tout mon sang, soit répandu avec le sien pour les besoins qu’il connaît.

 

Maintenant que j’ai corrigé cette omission, revenons-en à l’institut des Marcellines.

Durant le printemps 1905, avec quelques camarades nous fûmes instruites pour recevoir la confirmation. Pour cela nous ne devions plus rester à l’école de 9h à 16h, mais jusqu’à 18h, à cause du catéchisme.

Mais je n’ai guère de souvenir de cette époque-là. J’étais trop triste et tombais trop facilement malade de rougeole, de scarlatine et de varicelle. Prenant ces maladies l’une après l’autre sans presque d’intervalle entre elles. Je me souviens seulement, sans aucun plaisir, de l’heure de la soupe. Cela a toujours été un mauvais moment pour moi. Même à la maison. Imaginez donc lorsque il me fallait seulement sentir l’odeur de ce fameux riz aux choux qui m’a persécutée pendant treize ans de suite!!! Je ne mangeais pas de ce riz trop cuit, mais rien que l’odeur me renversait l’estomac. Et je le sens encore quand j’y pense. Cela a été mon plus grand “fioretti” pour me préparer à recevoir le Saint Esprit. J’aurais préféré rester sans nourriture plutôt que de devoir descendre au réfectoire et sentir cette odeur.... Mais la discipline l’imposait, si bien que j’ai dû subir cela pendant deux mois.

Comme vous voyez, je me trouvais en une période d’étourdissement spirituel complet. J’accomplissais toute chose sans y mettre le coeur, et sans y voir clair. Je veux dire par là que tout ce que je faisais était imprégné de mon marasme spirituel. Pour le reste, j’étais la même fille et la même élève que d’habitude. Ou plutôt non. Je mentis, alors que jamais je n’ai su faire mon chemin dans cette terre de mensonge, à cause d’une excessive sincérité spontanée.

J’ai dit que j’avais été souvent malade. J’avais remarqué que lorsque j’étais malade maman m’embrassait, se tenait près de moi, et avait un comportement complètement différent par rapport aux moments où j’étais en bonne santé. Alors je reconnaissais ma mère. Elle était telle que je l’envisageais comme mère, et que le désirait mon coeur. C’est alors que j’ai décidé de... tomber malade. Tirant à profit une heureuse chute qui m’avait meurtri et écorché vivement le coude droit et qui nécessitait des pansements et des bandages, je fis en sorte, alors qu’il était déjà guéri, de retarder la guérison en me grattant jour et nuit pour irriter la plaie, et faire ainsi durer la joie d’être dorlotée et habillée par maman. Mais ces manoeuvres furent découvertes par soeur Ermine, la supérieure à moitié folle. Maman en fut informée et l’on me punit.

Je le méritais car j’avais menti. C’est vrai. Mais deux éducatrices comme la supérieure et ma mère, surtout, n’auraient-elles pas dû, après mes aveux détaillés et sincères, comprendre la juste motivation, au-delà des coulisses mauvaises du mensonge et de ma fourberie? Je reconnais avoir commis alors une faute. Mais pourquoi n’a-t-on pas voulu me croire, quand je disais que je l’avais fait à cause d’une soif de bises maternelles?

On ne me crut point. On ne m’excusa point. La porte de mon coeur se ferma un peu plus au monde extérieur. Lorsque tout aura été dit, à savoir maintenant que j’en suis à la fin de ma vie, je comprendrai alors que c’était la volonté de Dieu qui permettait cela afin de me détacher de tout et de m’unir à lui seul.

Mais j’ai beaucoup souffert. C’est alors que ressortit en moi Thérèse la nourrice folle et que j’ai profondément haï la supérieure qui m’avait dénoncée sans examiner auparavant les raisons de ma mise en scène. Et cette haine resta tenacement ancrée en moi au début, si bien qu’au cours de l’année scolaire suivante, lorsque j’appris qu’une nouvelle supérieure avait remplacé soeur Ermine, qui avait dû être hospitalisée dans une maison de repos pour malades mentaux et du système nerveux, j’en fus heureuse. Vous voyez quel genre d’outil j’étais!

Le 30 mai 1905, je reçus la sainte confirmation des mains de Son Eminence le Cardinal Archevêque Andrea Ferrari. On dit que c’est un saint. Personnellement, je le crois volontiers, car le simple effleurement de ses mains m’a vraiment transmis l’Esprit d’Amour et a établi en moi un étroit lien d’amour avec le Paraclet, dont je sens la présence permanente, l’assistance et le doux réconfort.

Ce matin-là, à sept heures, nous sommes allées à la grande maison des Marcellines de la rue Quadronno. Alors qu’habillées de blanc et portant le voile nous avancions en procession vers la chapelle, une de mes camarades, un peu vive et désobéissante, changea de main son cierge allumé, le tenant non plus à l’extérieur mais à l’intérieur de la file. Les voiles légers et les rubans qui tenaient les cheveux s’enflammèrent. Ce fut effrayant et désastreux. Je fus la seule, même si j’étais placée au centre du cercle de feu, à ne point avoir été atteinte, pas même d’un retour de flamme. Mon voile est encore intact, à la maison.

Le feu m’a toujours respectée. A trois reprises je me suis trouvée au milieu des flammes. La première fois j’avais six ans. Un seau plein d’essence de térébentine s’était enflammé. Il avait été placé par mégarde auprès du feu. La domestique eût des brûlures. Et moi qui étais près d’elle je n’ai rien eu. La seconde fois est celle de la confirmation. La troisième, ce fut quand j’avais dix-huit ans, lors de l’explosion d’un poële à pétrole. Les flammes montèrent jusqu’au plafond. Moi j’étais au milieu de la pièce, immobile, les mains sur le visage. J’ai senti diminuer peu à peu l’ardeur de la flambée. Lorsque tout fut terminé, on remarqua que pas un seul de mes cheveux, et pas un seul fil de mes vêtements n’avaient été touchés. On voit que le feu m’aime bien. Mais c’est là un amour qui n’est pas réciproque, parce que j’ai personnellement une grande peur du feu, et je ne puis penser au purgatoire sans trembler. Du feu je n’aime que celui qui brûle d’amour. Alors là, oui, voilà un feu que j’aime. Et je souhaite qu’il me brûle et me fonde totalement de ses ardeurs!!!

J’ai donc reçu l’Esprit Saint. Il descendit en moi et y laissa sa semence. Il n’y a aucun doute. Mais je n’ai rien senti sur le moment. Ce fut même une journée très ennuyeuse, qui avait mal commencé, qui s’était poursuivie plus mal encore, et s’était très mal terminée dans un théâtre où... se déroulait un match de lutte gréco-romaine. Je me demande encore pourquoi tata, qui était ma marraine, m’avait amenée là... Parfois les adultes ont des incohérences plus éclatantes que celles des gamins et ne pensent pas que certains souvenirs demeurent toute la vie, avec leur goût de cendre et de lumière brumeuse. Mais, allez donc savoir!

En bref, voilà comment se déroula ma confirmation dans le Christ.