Autobiographie
5. Les personnes qui furent mes amies
Fille unique que j’étais, je n’avais personne avec qui jouer en famille, et maman n’a jamais permis que je me rende dans une autre famille pour jouer. J’ai donc grandi sans amis de mon âge. Mes camarades étaient de simples camarades d’école. A la sortie de l’école je les perdais jusqu’au jour suivant.
Mais j’avais des amis parmi “les grands”, comme je les appelais, pour indiquer les adultes. Et c’était les amis de papa, presque tous des célibataires, qui fréquentaient notre maison pour y trouver un reflet de vie familiale, apte à combler leur solitude de célibataires.
C’était tous des militaires, naturellement. Ils étaient très gentils et m’aimaient beaucoup et moi aussi, même si, lorsque je me promenais en compagnie de papa et que je les rencontrais, je regrettais d’avoir gâté la promenade. Car pour moi la promenade était désormais gâtée, puisque je devais marcher gravement au milieu d’eux, faisant très attention à ne point trébucher contre les longs sabres de cavalerie ou de m’égratigner les petites jambes contre leurs éperons. Et il me fallait écouter leurs discours très sérieux sur les armes, les tactiques militaires, les décrets ministériels, la dernière séance de l’Assemblée Nationale, les préparatifs pour la visite au Souverain qu’allait faire... disons, par exemple, le Président de la République d’Andorre. C’était là des choses qui m’ennuyaient comme le brouillard. Mais je les aimais bien parce que je sentais qu’eux aussi avaient de l’affection pour moi et qu’ils aimaient beaucoup mon papa adoré. Or j’aimais plus que moi-même tous ceux qui aimaient papa. Il y avait aussi les supérieurs de papa. Les capitaines, les commandants, les colonels.
Le régiment de papa, le “19e régiment des Guides de Chevaux-légers”, était, comme tous les régiments de cavalerie, plein de nobles et de riches qui, grâce au fait d’être riches ou nobles, ou les deux à la fois, possédaient de magnifiques chevaux de race, des chiens qui étaient également de race, des chêvres, et même un singe d’Erythrée. C’était une entière arche de Noé, au sein de laquelle je me trouvais tout-à-fait à mon aise, parce qu’entre les animaux et moi il y a toujours eu un grand sentiment d’amitié. Cela vaut pour tous les animaux, à l’exception des chats qui me sautent au visage et en veulent à mes yeux, dès qu’ils me voient.
Eh bien! lorsque le dimanche matin papa m’accompagnait àla messe (car après la mort de mamie, c’est lui qui l’avait remplacée), nous allions ensuite à la caserne pour le rapport. J’en étais heureuse, car tous ces hommes bourrus en gallon étaient pour moi autant d’autres papas. L’un d’eux faisait amener à mon intention, par un soldat, la dernière portée de chiots, pour que je puisse les caresser; un autre m’amenait voir le poulain qui était né dans la nuit et qui cherchait avec avidité la tétine maternelle, en donnant maladroitement des coups de tête à la jument; un autre sifflait ses lévriers espagnols qui accouraient en bondissant et se couchaient à mes pieds, pour que je puisse leur caresser le pelage de soie; un autre encore me hissait sur le dos d’un baudet nain qui avait les dimensions d’un chien danois; ou un autre encore me mettait dans la main le sucre qu’il fallait donner à son cheval préféré. Il y avait aussi deux petites chèvres du Tibet, toutes blanches, de l’échine jusqu’aux pieds, qui étaient très intelligentes et qui, dès qu’elles me voyaient ou me sentaient, accouraient en bêlant et fourraient leur museau rose dans la paume de ma main, à la recherche du sel. Elles étaient ma passion.
Même ce champion d’originalité que constituait le lieutenant-colonel — un Piémontais tout d’une pièce, provenant de la plus ancienne noblesse cisalpine, qui prétendait imposer le piémontais à tout le monde, même aux Napolitains, et qui représentait cette sorte d’homme, mis au monde pour la sanctification ou la damnation de ses proches. Il était de cette sorte d’officiers à qui est destiné le premier coup de ses propres soldats, dès qu’une guerre peut justifier la mort par arme à feu —, même lui avait de l’affection pour moi. C’était un homme splendide et très riche, qui ne s’était pas marié à cause de la loi du majorat. Il avait donc assumé tous les défauts du vieux garçon. Avec moi cependant, il était gentil et avait des égards dignes d’un préfet de séminaire. Dès que j’arrivais, on s’empressait de préparer les “Wafer de Talmone”, les seuls gâteaux bons pour les enfants, disait-il. Et il fallait obéir et manger les cigares, les noix, les morceaux de tarte d’un chocolat exquis, enveloppé de cornet croquant. Immédiatement il mettait à ma disposition le gramophone, l’un des premiers à l’époque, avec ses plus beaux disques. Et même, s’il m’arrivait d’être un peu malade, il me l’envoyait à la maison. C’est encore pour moi qu’il ouvrait aussitôt son écurie splendide avec ses trois chevaux frémissant — un véritable capital vivant — et la vieille Gina: une jument arabe couleur neige, qui avait été sa préférée dans sa jeunesse, mais qui était désormais devenue aveugle et qu’il avait mise “à la retraite”. Il la traînait avec lui sur le sol italien, dans une roulotte qu’il avait rembourée afin qu’elle ne se blesse pas en se heurtant contre le bois. Oui, car cet homme qui tourmentait les hommes, ses pairs, manifestait une grande tendresse envers les animaux... Il possédait aussi un renard boiteux qu’il avait capturé dans la campagne romaine de l’Agro pendant une partie de chasse. Ce renard était une bête sauvage, agressive, capable de vous mordre, qui n’aimait que son patron, mais me supportait.
Quant au colonel, c’était un saint. Lui aussi était noble et Piémontais. Mais c’était un vrai noble: il représentait le contraire du lieutenant-colonel. Autant l’autre était la tempête, autant celui-ci était le beau temps. Il était le père de ses soldats, comme l’autre en était le dompteur. Mais l’un et l’autre étaient très gentils à mon égard.
Puis il y avait les soldats. A ce propos, certains, dès qu’ils entendent le mot de “soldats”, pensent qu’il s’agit toujours de semi-délinquants et à coup sûr de débauchés. Ils ne pensent pas que l’armée est constituée par les fils des Italiens. Je ne remets pas en question la vertu des militaires, et en particulier certaines vertus. Mais en toute vérité, je dois dire que tout au long des nombreuses années où j’ai été en contact avec des soldats, jamais je n’ai entendu sortir de leur bouche des mots ou des propos obscènes, ni même n’ai assisté à des gestes triviaux de leur part. J’aurais plutôt à me plaindre des femmes. Mais j’y reviendrai plus loin.
Les soldats se comportaient à mon égard comme de grands et bons garçons, tout heureux de m’amener voir leur cheval, de me montrer leur... insupportable carte postale illustrée, reçue le matin même de leur belle éloignée, qu’ils me demandaient de lire, et à laquelle il me fallait répondre! Vous voyez les confidences que je recevais et l’honneur que l’on m’accordait. J’étais “leur génie, leur secours”!...
Et comme ils étaient heureux, lorsqu’ils pouvaient m’offrir un fruit provenant de leur pays éloigné! Et comme ils s’escrimaient à me confectionner des jouets simples et astucieux, de petites statues pour la crèche, de petites chaises avec une table, que j’ai à présent à côté de mon lit et qui me plaisent beaucoup, car elles me rappellent l’un de mes grands soldats préférés. Parfois ils arrivaient tenant un moineau tombé de son nid. Car ils savaient que j’aimais beaucoup les oiseaux. En décembre, ils m’apportaient le meilleur foin qu’ils avaient, fin comme des cheveux de femme et parfumé, pour l’âne de Sainte-Lucie. Ils juraient qu’il s’agissait du foin du colonel... et sur leur parole, je me tranquillisais, pensant que l’ânon d’une sainte pouvait bien manger le foin de l’écurie du colonel, de notre colonel. C’était le nôtre, car il s’agissait là d’un colonel particulier, puisqu’il commandait un régiment qui portait les couleurs de la très sainte Vierge: le bleu et le blanc.
Je m’amusais davantage évidemment parmi les soldats qu’à ces ennuyeuses visites de société, où les dames parlaient des naissances, des maladies, etc... sans réfléchir que les enfants ont les oreilles bien pendues malgré ce que l’on croit, et qu’il serait souhaitable d’éviter d’offrir à ces innocents des révélations brutales et précoces. De même qu’il serait utile d’éviter d’exposer un coeur et un esprit en croissance à certains... exercices de vacuité et de jacasserie, que constituent les conversations des salons aux heures des “visites”.
Combien ne les ai-je pas haïes! De plus, en grandissant, ma timidité augmentait, et c’était devenu un véritable supplice pour moi que d’être amenée ici ou là, et mise en évidence comme une belle poupée, sous le regard sévère de maman qui s’inquiétait de voir que je me comportais comme une imbécile, et qui ne voyait pas que le filtre magique de mon imbécillité provenait directement du regard qu’elle portait sur moi et qui me paralysait.
Les courses avec maman dans les magasins me gênaient aussi. Je m’ennuyais mortellement de devoir courir d’un tailleur à un magasin de chapeaux, avec de longues stations qui n’avaient rien de sacré, devant des vitrines d’étoffes, etc... A cela je préférais de beaucoup les promenades dans le parc, dans le jardin public, ou mieux encore à Affori qui était alors de la pleine campagne. Mais maman n’y venait presque jamais. Elle avait toujours quelque problème de santé qui la retenait... d’autant plus qu’à ses “bobos” elle accordait et accorde encore beaucoup d’attention.
C’est comme ça que nous sortions, papa et moi. Et quelles belles promenades nous faisions! En plein air les jours de soleil! Dans les musées pendant l’hiver. Et comme il était instruit, papa! Sans compter les voyages en prime, sur les lacs, à Crémone, Mantoue, Vérone, Venise, à l’occasion des fêtes de printemps, et en Toscane durant l’été. Alors maman venait elle aussi. J’étais heureuse de me retrouver avec eux deux... Mais c’était là de rares oasis... dont je reparlerai plus loin.
Je n’ai pas eu d’autres amis dans mon enfance, à l’exception d’une petite vieille qui habitait notre immeuble. Elle s’appelait Paix et son mari s’appelait Roméo. Et leur maison était un véritable havre de paix. Ils s’aimaient beaucoup! Au niveau de la rue ils tenaient une papeterie. Mais le magasin était désormais géré par leur neveu, car ils n’avaient jamais pu avoir d’enfant. C’était là leur seule souffrance. Ils me donnaient les plus belles décalcomanies, les plus belles images et les couvertures les plus brillantes pour mes livres d’école.
Lorsque se tînt à Milan l’exposition, madame Paix, qui ne sortait jamais, parce que, disait-elle, la marche lui donnait le vertige — “elle me rend toute bête”, précisait-elle — poussa son affection à mon égard jusqu’à sortir pour m’accompagner à la foire où cette pauvre et infime érudite que j’étais instruisait cette bonne et simple petite vieille. Chère âme, qui ressemblait tant à ma grand-mère, je t’aime encore.
J’ai dit que je n’avais pas d’autres amis. Mais je me suis trompée. J’avais aussi une pauvre vieille qui habitait quelque grenier et qui, dans quelques temps libres de service de bonne, venait faire quelques ménages. Ma mère l’aidait beaucoup, et la soigna lorsqu’elle tomba gravement malade, car cela me fait plaisir de pouvoir dire que maman a de bons côtés. Pauvre petite Sainte! Son mari était un vieil ivrogne... sa fille, la seule qui lui était restée, et qui était mariée avec plusieurs enfants, se consumait à faire du repassage dans la maison d’en face. Elle aimait bien sa mère, mais vivait elle aussi dans la misère.
Je me rendais souvent dans la pauvre mansarde, toute propre, de Sainte. Durant la journée, l’ivrogne n’y était jamais. Et j’étais heureuse de me retrouver là, car cette petite vieille impeccable me rappelait ma grand-mère. J’allais dans ses bras... puis je jouais avec sa petite-fille.
Si d’un côté j’avais la fierté de ne jamais demander pardon, j’étais par ailleurs vivement attirée par les humbles. Je n’ai jamais méprisé un pauvre, un simple ou un ignorant. Ce sont plutôt mes semblables ou mes supérieurs qui, le cas échéant, m’ont gênée par leurs comportements de “mufles ou de poseurs”, occasionnés par leurs biens ou leur condition sociale.
J’étais très attachée à la pauvre Sainte et à sa petite-fille et j’aimais bien pouvoir leur amener quelques petites choses. On jouait à la poupée avec mes jouets, et Sainte-la-petite voulait toujours faire la cuisine, car elle savait qu’ensuite elle aurait pu se régaler des repas luculliens à base de fruits frais ou séchés, de gâteaux, de chocolat... Pour ma part j’aurais préféré jouer aux mamans, car j’ai toujours eu un instinct maternel très développé et un grand désir d’avoir des enfants... Ou bien j’aurais voulu jouer aux malades. J’ai toujours eu en effet la vocation de l’infirmière. Le docteur de famille riait d’admiration en observant les parfaits bandages de tête, de jambes, d’yeux, que j’appliquais à mes nombreuses poupées, qui “étaient toutes blessées de guerre, car la guerre était arrivée”, disais-je. C’était là un triste pressentiment. Mais je me pliais aux préférences de Sainte-la-petite et je me mettais à faire la cuisine.
J’aimais bien aussi les femmes de ménage. Avec mon tempérament affectueux, toujours à l’affût de caresses qui m’étaient plus nécessaires que la nourriture et, (je dois l’avouer, puisque vous m’avez demandé de raconter le mal, mais aussi le bien qui me caractérise) avec mon tempérament calme, sans caprices, humble, j’étais très appréciée par le personnel de service qui s’attachait à moi et que j’aimais beaucoup.
A dire la vérité, maman qui m’abaissait constamment et me traitait comme un simple brin d’herbe à fouler aux pieds, aurait voulu par contre que, même si je ne mesurais que quelques centimètres, je prenne des airs dominateurs et me comporte comme quelqu’un de supérieur. Mais il m’était impossible d’agir de la sorte. Et cela, tant de par ma nature même qu’à cause du fait que, observatrice comme je l’étais, je m’étais bien rendue compte qu’avec maman les employés obéissaient sans broncher, c’est vrai — et, certes! ils n’auraient pu agir autrement! —, mais que dès qu’ils pouvaient, à la première occasion, ils se sauvaient, tandis qu’avec papa qui était toujours patient, jovial, sans arrogance, un vrai père des humbles, les choses allaient tout autrement. Mon bon papa devait même se débrouiller pour se dégager du trop grand nombre de soldats qui voulaient se placer sous ses ordres et qui, à la fin de leur temps de service, se réengageaient pour rester avec leur supérieur. Je remarquais les regards d’affection et les gestes spontanés d’attachement qui se dégagaient de ces coeurs simples qui se sentaient aimés et qui obéissaient non seulement aux ordres mais même aux simples désirs, car papa était si gentil qu’il ne commandait jamais, et on l’aimait tellement que le moindre de ses désirs était non seulement exécuté dès qu’il le manifestait, mais souvent on le devançait dans ses désirs, par cette sorte de prescience qui provient de l’amour. Quant à moi, je voulais devenir comme papa. J’étais poussée par l’esprit d’imitation d’une fille qui trouve excellent tout ce que fait le préféré de son père ou de sa mère et aussi parce qu’il m’était facile de faire comme papa, puisque je possédais le même coeur, alors que... il m’aurait été tout à fait impossible de devenir comme maman.
J’étais donc gentille et affectueuse avec la domestique, avec l’ordonnance, avec tout le monde. C’est auprès d’eux que je me réfugiais pour avoir des caresses et des jeux... Souvent maman était sortie pour ses détestables visites de société auxquelles elle m’entraînait rarement. Et c’était une joie immense pour moi de ne point l’accompagner car je vous ai déjà dit combien ces visites m’étaient une torture. Je restais donc à la maison avec la bonne et le soldat. Quels heureux moments c’était alors! J’ai connu de gentilles jeunes filles qui, malgré la simplicité de leur vie campagnarde, ont su me manifester leur affection par de grandes délicatesses. Les belles histoires de fées, les légendes de leurs villages, les jeux qui réjouissaient leurs petits frères à la maison étaient mis à contribution pour mon amusement à moi aussi.
Quant aux soldats ils étaient... les précieux chirugiens de tous mes jouets cassés et les constructeurs de mes nouveaux jouets. C’est eux encore qui ramassaient les branchages et la mousse pour la crèche, et qui dressaient mes petits animaux.
Mais comme je l’ai annoncé plus haut, si je n’ai rien à dire à propos des soldats, sinon du bien, je ne peux en dire autant des domestiques que nous avons eues à la maison. Parmi la longue série qui a défilé chez nous, plus d’une a laissé à redire et aurait pu me nuire beaucoup, si Jésus l’avait permis.
L’une d’entre elles m’enseigna à voler. Oui, vraiment. Elle attendait que maman soit sortie et me disait: “Prends cela, prends-le et donne-le-moi, mais n’en parle pas”. Ce n’était pas des objets de valeur car maman tenait — et garde encore — toujours tout sous clé. Il s’agissait de quelque écheveau de fil, de gâteaux, de fruits séchés, de liqueurs. J’ignore ce qu’elle en faisait. Le fait est qu’elle m’apprenait à voler.
Une autre, par pure ignorance, me tenait des discours sur des sujets qui n’étaient pas adaptés à mon âge et que seule mon absolue innocence m’empêcha de comprendre. Je les ai compris plus tard, une fois que j’étais devenue une femme, en me souvenant de ses paroles.
J’ai utilisé le terme d’“absolue innocence”. Oui, j’étais innocente, même si je n’étais pas stupide. Depuis toute petite, j’avais un sens de l’observation très développé et une mémoire tenace. Vous pouvez donc facilement imaginer combien je remarquais tout, je me rendais compte de tout ce qui se passait et j’enregistrais toute chose dans ma tête.
J’étais très en avance à l’école pour mon âge. Pensez qu’à treize ans et quelques mois, j’achevais en même temps l’école d’enseignement secondaire court et l’école technique. Je vous expliquerai plus loin comment cela s’est fait. Je ne pouvais m’empêcher, à l’époque, d’avoir une grande familiarité avec le dictionnaire... Et je vous assure que je ne le laissais jamais tranquille, si bien que ce livre-là constitua avec la Divine Comédie la source de mon instruction sur les secrets de la vie. Cependant, et je n’en remercierai jamais assez le bon Dieu, cela s’est fait sans aucune inquiétude, ni trouble. La nature exprimait devant moi tous les détails de sa constitution animale sans que j’en sois troublée le moins du monde. Découvrir le pourquoi d’une loi physique ou le fonctionnement d’un organe me procurait une sérénité identique au spectacle de l’éclosion d’une fleur.
J’ai lu récemment dans la Vie de la Très Sainte Vierge que vous m’avez donnée à lire, comment l’Eternel a constamment accompli à son égard le miracle de voiler à ses yeux tout ce qui pouvait heurter son innocence virginale. De même que l’on y voit la bonté de Celui qui, “parce qu’il m’a aimée d’un amour éternel”, veille constamment sur moi et a opéré le miracle d’étendre sur les parties obscures de notre existence humaine un voile de splendeur, qui transforma les détails de la vie, purifia ce qui était impur, embellit ce qui était désagréable, rendit acceptable et sans choc la révélation de choses qui, par leur brutale divulgation, auraient pu secouer gravement ma chaste ignorance de fillette, grandie sans frères ni soeurs, sans amitiés de mon âge, seule, dans une famille où mon innocence était très préservée.
Je me souviens d’un épisode significatif, qui m’est arrivé lorsque j’étais au collège et que j’avais déjà douze ans. Cette année-là, ce collège, qui était une institution tranquille, subit presque une révolution. Et cela fut provoqué par le brusque étonnement d’une jeune fille qui avait déjà dix-sept ans et qui était la soeur ainée d’une authentique tribu de frères et soeurs.
Nous étions en train de lire “Les fiancés”, et nous étions une vingtaine d’élèves dans cette classe. Personne n’éprouva rien de spécial, sinon cette pauvre jeune fille, qui je crois était un peu malade de la tête et qui réagit au chapitre sur la religieuse de Monza comme une poudrière devant une allumette. Elle semblait possédée! Elle demandait à tout le monde s’il était possible que les enfants naissent à l’intérieur de nous autres, femmes, et comment cela pouvait bien advenir. Je ne me souviens pas les réponses qu’ont données mes camarades. Quant à moi, interrogée comme si j’étais l’oracle de la classe, je répondis textuellement: “Mais bien sûr! Ne le dit-on pas déjà dans le “Je vous salue”? Qu’y a-t-il d’étrange à cela? Si Jésus est né de sa Mère c’est bien parce que nous naissons de la maman!...” Et je m’en tins là.
Je ne m’inquiétais de rien d’autre. Pensez qu’il m’a fallu avoir passé depuis longtemps l’époque des études pour pouvoir dire d’avoir appris certains détails, et même que je ne les ai connus qu’au cours de cette maladie. En ai-je le mérite? Pas du tout! C’est là une grâce obtenue gratuitement du bon Dieu et dont je ne puis me vanter, mais dont je dois seulement rendre grâce.
Cependant, pour en revenir au chapitre des domestiques, j’ai toujours imaginé que comme maman j’aurais personnellement gardé ma fille plus près de moi, je l’aurais gardée tout près par amour, afin d’empêcher qu’elle n’aille chercher des informations dans des conversations, ou auprès de personnes qui ne sont pas toujours ce qu’il y a d’idéal, comme prudence ou comme moralité, à l’âge d’une vie en pleine formation.
De quel tact ne faut-il faire preuve avec les enfants! Combien il serait bon de se souvenir constamment “que leurs anges voient la face de Dieu dans le ciel”! Au contraire, j’ai souvent remarqué peu de délicatesse de la part des adultes et des femmes en particulier. Ce sont des conversations, des journaux, des livres qui sont laissés à la portée des enfants, alors qu’il serait préférable qu’ils restent hors de leur portée. Il y a des spectacles, des modes, un manque de pudeur dans le vêtement, dont on devrait sauvegarder les enfants. Car les tout petits voient, entendent et réfléchissent mieux que les adultes! Je tiens à le répéter.
En me souvenant de la vivacité de mon attention et de mon esprit d’observation, j’ai toujours pris un soin scrupuleux vis-à-vis de l’innocence des enfants qu’il m’arrivait de côtoyer. Tout récemment encore, j’ai dû me défendre contre le médecin qui voulait me visiter en présence de son enfant âgé de trois ans. “Mais de toute manière il ne comprend pas”, disait le médecin, en indiquant le petit qui était en train de jouer avec de petites images. “Mais je ne veux quand même pas”, ai-je répondu.
Non, Dieu pourra me reprocher bien des choses, mais, en m’examinant bien, il me semble vraiment qu’il ne pourra pas me demander de rendre compte de tel ou tel agissement que j’aurai commis au dépens d’un innocent. Et cette certitude de n’avoir blessé aucune candeur est douce et rassérénante pour mon coeur. Non. Maintenant que je me sens proche du départ pour l’éternité et au bout du parcours de ma vie, en regardant le chemin parcouru il me semble vraiment pouvoir dire: “Je n’ai été pour personne cause de corruption”. Si j’ai commis du mal, c’est contre moi seulement que je l’ai commis, et de manière que rien n’en apparaisse au-dehors, pas même l’ombre. Et cela non pas par souci de respect humain, mais bien par respect de l’âme d’autrui, qu’il s’agisse d’un adulte ou d’un enfant, d’un juste ou d’un pécheur; car je l’ai toujours respecté comme une oeuvre de Dieu, pensant que, de même qu’aucun mortel n’est entièrement saint — puisque la sainteté complète n’appartient qu’à Dieu — de la même manière aucun homme n’est entièrement pécheur. Voilà pourquoi j’ai toujours pris soin de ne point ajouter d’autres miettes de méchanceté dans les coeurs, voire d’y jeter la première miette, s’il s’agissait de coeurs innocents.
J’ai été choquée, blessée, salie par l’imprudence d’autrui et je dus par mes propres forces me relever, me soigner, me purifier. J’ai dû agir à partir de mes seules forces, car je n’ai reçu l’aide humaine de personne. Quant à l’oeuvre de Dieu en moi, vous verrez vous-même qu’il s’agit davantage d’une action auxiliaire d’harmonisation que d’une imposition. Ce fut une action très lente, une pénétration plus imperceptible que celle d’un microbe dans le corps. Et cela n’avança pas davantage parce que je répondis au premier appel.
Je pense à l’avalanche qui ne peut se former si le premier flocon de neige ne commence un mouvement tourbillonnant et si tout le flanc de la montagne ne s’y prête pas. Dieu et moi formions l’avalanche. Il fut le premier flocon auquel je donnais la première impulsion... puis, d’elle-même, l’avalanche prit de l’importance et de la vitesse dans l’union d’une descente qu’est l’ascension dans l’abîme de la divinité, grâce à l’anéantissement de la créature qui se purifie, en naissant à Dieu pour la vie éternelle dans l’amour et la souffrance.