Autobiographie

6. Mes amies les choses


On lit dans la Genèse que Dieu créa les animaux pour qu’ils soient au service de l’homme. Mais aussi — osé-je dire — pour qu’ils lui soient de réconfort.

Oui. Car plus l’homme possède, par le bon vouloir de Dieu, une âme qui émerge de la médiocrité de la foule — qui apparaît formée en majorité d’êtres amorphes, endormis, qui ressemblent à des animaux repus ou à des insectes dans leurs cocons, à des êtres qui se contentent de leur petit train-train et ne demandent ni ne s’inquiètent que de vivre sans heurt et même sans effort — plus il émerge donc de la foule, et plus cet homme est destiné à souffrir de l’incompréhension de son prochain. Alors il se réfugie auprès des animaux pour ce qui est d’ici-bas, et en Dieu pour ce qui est de l’au-delà; et entre ces deux abîmes il tisse sa toile qui passe et repasse au travers de tout le reste... un reste qui est plus épineux, plus douloureux que le chardon qu’utilisent les tisserands dans leurs patients ouvrages!

Le prochain... Quel chardon hérissé d’épines n’est-il pas toujours! Et il s’affirme de la sorte d’autant plus que notre être est de nature affectueuse, humble, sensible. Il se moque de nous, il nous piétine, d’un coup d’épaule il nous renvoie sur les bords de la vie qui, humainement parlant, est la grand route des hommes tyranniques, de ceux qui ont le coeur froid, des insensés, des fourbes.

Du point de vue surnaturel, il en est autrement. C’est nous — nous qui sommes les laissés pour compte de la vie, parce que nous ne savons pas nous comporter avec l’égocentrisme que requiert la vie pour triompher — c’est nous qui sommes les vainqueurs authentiques. Car nous gagnons, au prix de nous-mêmes, non pas la petite vie qui est limitée au temps, mais la Vie qui est une perpétuelle aurore, qui est un perpétuel midi, et même le plein midi, béatifique, qui s’écoule pour les siècles des siècles dans l’orbite et sous l’éclairage du Soleil éternel.

Mais quelle souffrance pour y parvenir! Mais quel froid! Mais quelle solitude! Mais quelle amertume! Mais combien de larmes! Mais combien ne faut-il pas mourir, heure par heure, de milliers de façons: tués par nous-mêmes pour notre propre bien, tués par les autres à cause de leurs méchantes impulsions! Mourir d’une mort morale en comparaison de laquelle la mort de Dieu, la mort physique, qui est la punition d’Adam, est de beaucoup, beaucoup moindre!

Alors on regarde autour de soi avec le coeur serré et le visage baigné de larmes... et à cause des regards absents ou hostiles de nos semblables on rencontre le regard fidèle des créatures inférieures. Et alors, en raison du baiser qui nous est refusé, ou qui nous est donné traîtreusement par le prochain, on rencontre les sincères salutations de l’animal. Et alors nos mains, qui s’étaient tendues inutilement pour embrasser ou caresser, et ont été repoussées, se baissent pour caresser les bêtes qui ne repoussent jamais celui qui les aime et qui le récompensent avec la franchise de leur affection.

Celui qui est heureux ignore... Mais celui qui n’a pas connu le bonheur sait ce que représente le réconfort d’un animal pour celui qui est seul dans la pire des solitudes, celle du coeur.

Pour ma part, j’ai beaucoup aimé les bêtes, en tant que créatures de Dieu, et comme un réconfort dans ma vie qui n’a jamais été heureuse — humainement parlant, toujours. J’étais prisonnière de trop de choses — car l’on peut être prisonnière tout en étant à l’extérieur d’une prison matérielle. J’ai éprouvé, à l’unisson avec tous les prisonniers, l’amour envers les animaux, qui ont été les compagnons et le réconfort de tant, de toutes mes heures de prison. Et ne croyez pas que j’exagère. J’ai beaucoup, beaucoup souffert et j’espère pouvoir vous en donner une description aussi concise que possible au travers de ces pages que vous m’avez demandées de vous écrire.

J’ai beaucoup souffert. Au premier abord cela semblerait impossible: fille unique, assez aisée, en bonne santé jusqu’à vingt ans, avec ses parents encore en vie et... vivant apparemment avec eux en bonne harmonie, quoi donc, m’a apparemment manqué? Rien. Mais qu’est-ce qui m’a manqué réellement? Tout. Ce tout dont j’avais besoin: c’est-à-dire un grand, grand, oui un grand amour de maman.

Que m’importaient les jouets, les gâteaux, les amusements, lorsqu’ils m’étaient donnés sous l’éclairage préalable et avec le galop final d’une sévérité glaciale ou pire, accompagnés de scènes épouvantables de la vie familiale? Combien n’ai-je pas envié les enfants pauvres que je voyais manger des croûtons de pain au bras de leur maman, que je voyais jouer avec des poupons de chiffon, qu’un amour de maman leur avait confectionnés, que je voyais grandir comme d’allègres poussins, dans une cour pleine de soleil, et dans une maison où l’amour des deux conjoints brillait comme un soleil qui déverse ses flots d’amour sur les enfants!

“Personne n’envia son palais, à condition d’avoir auprès du feu éteint l’oscillation d’un berceau” disait Pascoli, si je me souviens bien encore de ses vers que j’ai étudiés il y a si longtemps. En ce qui me concerne, je puis dire: “Personne ne pourrait regarder avec convoitise ma vie, dotée apparemment de richesses, si, bénéficiant d’amour dans sa pauvre demeure, il pouvait connaître la réalité de ma maison”.

Voilà pourquoi il ne faut pas être surpris si je m’attachais aux bêtes avec une telle passion. Oiseaux, chiens, tortues, poulets, pigeons, lapins... étaient mes compagnons de jeu et de solitude, des compagnons qui me donnèrent davantage de joie que les poupées, parce qu’ils étaient “vivants”, mais qui me procurèrent davantage de souffrance, parce qu’ils... mouraient. Chaque mort était une tragédie...

Ma maman, la grande “dominatrice” de la maison, la “dictatrice”, décrétait chaque fois: “Malheur à toi si tu laisses rentrer un autre chien, un autre oiseau”. Alors je m’accrochais aux petites poules, aux colombes, aux petits lapins... Mais les larmes redoublaient car... ils étaient destinés à la broche ou à la casserole!...

Puis, au défi des colères conjugales, c’était papa qui me ramenait le petit chien que lui avait offert spécialement pour moi l’officier un tel, ou bien le petit oiseau que le colonel me demandait d’élever. Pauvre papa qui était tellement épris de la sincérité — et qui m’y a si bien habituée — mais qui aimait aussi tellement sa pauvre petite fille et la paix conjugale qu’il inventait ce... stratagème pour concilier ma soif d’aimer, sa joie de me faire plaisir, et le vouloir de son épouse!

Ma maman faisait une scène. La bouderie durait pendant un certain temps, que papa supportait avec calme. Quant à moi je pleurais... mais je pleurais sur la tête d’un petit chien, ou contre les plumes d’un passereau, et mes larmes étaient moins amères parce que la petite bête les essuyait de sa tendre petite langue, ou bien buvait ces gouttes de pleurs de son bec encore tendre de la nichée.

Il faut avoir vécu ces choses-là pour les comprendre et éviter de dire: “Quelles bêtises!”

Après les bêtes, il y avait les fleurs. Elles m’ont toujours tellement plu! Qu’elles soient dans un vase sur le bord de ma fenêtre, ou cueillies le long des verts chemins de la campagne, elles constituaient ma joie.

Là aussi, mon père avait été mon maître. C’est de lui que j’ai appris à aimer les fleurs, car il ne pouvait jamais passer avec indifférence devant une corolle et portait autant d’admiration à une humble paquerette qu’à une rare orchidée. J’ai ainsi appris à aimer ce nombre infini de chefs-d’oeuvre du bon Dieu, qui sèment la couleur et le parfum dans notre boue terrestre, comme les étoiles sèment des éclats de gemme dans le firmament. Les astres sont les fleurs des jardins célestes et les fleurs sont les astres des jardins terrestres.

Lorsque nous allions à travers la campagne, que de fleurs mon papa ne cueillait-il pas! Il m’en faisait des couronnes, m’en remplissait les bras, m’en montrait la beauté toujours originale: que ce soit un bourgeon encore fermé, qui n’avait pas encore été violé par le passage d’une abeille et de la rosée, ou bien que ce soit une fleur pompeusement ouverte aux baisers des papillons, aux caresses du soleil, à la douche des pluies ou au bain des lumières phosphorescentes des étoiles. Au sein de toute cette splendeur que la main de Dieu a parsemée autour de l’homme, et même aux pieds de l’homme, qui est la créature souveraine que le Père a aimée au point de lui donner son Fils, et que si peu de personnes savent voir sur terre (car pour moi voir signifie aimer), papa me montrait l’oeuvre du Créateur. Combien de fois, à l’appui de ses paroles et parce qu’il devinait ma nature spontanée d’artiste, n’a-t-il pas cité les morceaux de prose et souvent de poésie qui illustraient le mieux la splendeur de la création, et soulignaient l’empreinte de l’Etre divin qui a fait toute chose!

Animaux et plantes, couchers de soleil, aurores, nuits lunaires si virginales et chastes, nuits étoilées si vibrantes, et vous les bruits marins qui chuchotez selon le clapotis des ondes légères, qui soupirez de fatigue dans les nuits pleines, qui giflez de hurlements et de rires infernaux les falaises, et vous les lacs bleus d’Italie, les collines, les plaines et les montagnes, vous, oui, vous toutes qui êtes de belles choses parce que vous avez été façonnées par mon Dieu, vous que j’ai aimées et qui m’avez aimée et qui venez me rendre visite, dans ma clôture décennale, parce que je vous ai beaucoup aimées, regardées, étudiées, et que je vous vois encore par les yeux de mon intelligence, soyez bénies pour la joie que vous m’avez donnée, soyez bénies pour la foi que vous m’avez donnée, soyez bénies pour l’espérance en une éternelle splendeur (qui est plus grande, car vous n’en êtes qu’un reflet limité) que vous m’avez procurée, pour l’amour que j’ai reçu de vous, et qui m’a unie à vous, pour l’amour selon lequel mon père vous aimait, selon lequel mon père fit en sorte que je vous aime, pour l’amour par lequel Dieu vous a créées et vous conserve dans la création. Oh! soyez, soyez donc bénies!

Et béni soit celui qui vous a créées pour le réconfort de l’homme et pour mon réconfort à moi, sa pauvre fillette, et qui donna à mon pauvre moi la capacité de vous voir telles que vous êtes: perfection et témoignage de Dieu, parole de Dieu à toutes les heures, encouragement à l’obéissance, à la beauté, à l’utilité...

Je suis fatiguée et malade plus que d’habitude et je ne contrôle plus mes pensées. Mais je n’ai pas l’intention d’écrire une oeuvre littéraire. J’obéis seulement à votre désir, mon Père. Voilà pourquoi le style m’importe peu. J’exprime, tel que ma faiblesse actuelle le permet, le sentiment que j’éprouve à l’égard des choses qui ont trouvé en moi une résonnance.

La splendeur, qui est oeuvre du génie: églises d’Italie où la vie du Christ et de Marie, où la vie des saints de Dieu palpitent éternellement dans des représentations qui ont une beauté ultraterrestre. Les châteaux et palais d’Italie, les monuments d’art séculaires dont le danger actuel de destruction ou la démolition passée sont un spasme pour mon coeur. Et les musées riches de toiles, de statues, d’objets rares, venus depuis le lointain orient, choses que j’ai aimées lorsque je vous possédais avec la santé, et que j’aime encore par le souvenir, et qui par le souvenir m’apportez l’écho des jours où encore je ne connaissais pas tout le fiel de la vie, qui allait pourtant s’avérer doux comme le miel, après avoir broyé dans cette vie mon propre moi... Voilà quels sont les amis que j’ai dans les choses plus humbles, les amis qui ne m’ont jamais trahie et qui, par une action insensible, opérèrent en moi un travail d’élévation vers Dieu, que Dieu lui-même orchestrait, car il a usé de toutes les choses humaines pour travailler mon âme en vue de l’éternité.