Autobiographie
8. La souffrance de papa
Quand j’étais une enfant, mais non plus puérile, je vis pleurer mon père. Ces larmes, je les ai encore sur mon coeur.
Lui, qui était si intelligent, avait réalisé des inventions et apporté des modifications aux armes en dotation à notre armée. Et cela, il l’avait fait par amour pour sa patrie, car il aimait intensément son pays et il m’a transmis cet amour. Il cherchait aussi à améliorer le bien-être familial en raison de l’amour qui le liait à moi et à ma mère. Nous avons gardé à la maison les brevets, les citations, les recherches qu’il a faites... fruits de nuits d’étude, de patience, dans le souci de la perfection, jusqu’à la réussite, la satisfaction, la joie. Puis... après tout cela, la trahison.
Comme cela est de coutume dans l’armée, toute découverte de guerre doit être soumise à l’étude de grands officiers d’artillerie. C’est parmi eux que mon père rencontra son Judas. Une petite modification et la corruption, moyennant argent, du propriétaire de l’usine d’armes où papa avait fait construire les exemplaires à soumettre au Ministère, suffirent pour le piège. Mon père, inférieur en grades et ne voulant pas se démettre de l’armée, ni vendre sa découverte à la Belgique, à la France, ou à l’Autriche, qui lui avaient proposé d’importantes sommes d’argent pour cela, se retrouva en position d’infériorité.
Mais il faut préciser que nous étions aussi à une époque où d’obscures protections privilégiaient les membres d’organisations particulières. Et mon père n’appartenait pas et n’a jamais voulu appartenir à ce genre d’associations. Voilà pourquoi... il perdit. Le Ministère, les Généraux, la presse parlèrent de lui en terme élogieux. Mais à l’autre, le traître, revint le brevet, ainsi que le gain.
Cependant, comme toujours, l’argent de la trahison donna des fruits de malédiction. Glisenti, celui qui par amour de l’argent donna un faux témoignage, fut atteint de paralysie et végéta pendant des années comme un animal. Quant au traître, officier d’artillerie, après avoir bénéficié pendant un temps assez bref des millions qui provenaient de sa trahison, il mourut, en se tirant une balle dans la bouche, avec le pistolet qu’il avait usurpé. Quant à sa femme et à sa fille, elles connurent l’extrême misère, au point qu’elles durent se mettre a prendre des services dans des maisons...
Mais qu’importe le mal qu’il advint à autrui? Ce dont je souffre encore c’est de la souffrance qui affligea mon papa... Et cette douleur était déjà assez grande en elle-même, et imméritée, pour un homme droit tel que lui, un travailleur, un homme foncièrement bon. Et si cela avait constitué sa seule souffrance, il l’aurait endurée beaucoup mieux et n’en aurait pas été rongé. Hélas...
Je regrette de devoir encore sonner plusieurs cloches, l’une qui donne un son clair et net, l’autre qui a des notes grinçantes et pénibles. Mais ainsi va la vie. Et il s’agit là de ma vie et de qui vivait autour de moi.
Après la mort de sa mère, maman était devenue carrément intraitable. Un peu à cause de ses maux de foie et, après une certaine atténuation de ce mal, surtout en raison de la fameuse maladie féminine — pour ces femmes cependant qui, grâce à la patience des autres, ont l’opportunité de la cultiver — je veux parler de sa nervosité qui avait fait d’elle un tourment, une calamité pour la famille. Si elle avait eu une dizaine d’enfants, peu de moyens financiers, aucune personne à son service et s’était donc trouvée dans l’obligation de retrousser ses manches et de trimer du matin au soir pour tenir en ordre la baraque, elle n’aurait certes pas pu être hystérique, je vous l’assure. Il y a des malheureuses, qui sont véritablement malades des nerfs, et qui sont à plaindre. Mais maman n’était pas du nombre. Et cela est démontré par le fait qu’elle a atteint sans incident un âge très avancé alors que tous ses proches parents étaient morts depuis longtemps. C’était simplement son moi qui était malade d’égoïsme, d’orgueil, d’excès d’autorité.
Mamie, au cours des dix premières années de vie conjugale, avait mis un frein aux exagérations de sa fille et du baume au coeur blessé de son gendre, qui l’aimait comme une mère adorée. C’était là deux braves personnes qui s’aimaient. A sa mort est survenu l’enfer. Maman n’a jamais accepté, ni n’accepte des observations de personne. Elle se prend pour la perfection et l’infallibilité en personne. Sa parole fait loi et ses désirs sont des ordres.
Papa, désireux d’une bonne entente, n’a jamais réagi à de semblables signes d’auto-encensement... par souci de paix et par amour pour sa femme, envers qui il a toujours fait preuve d’un amour fidèle, absolu, qui aurait mérité une tout autre récompense! Mais il ne réagissait pas aussi parce que... il en était incapable. Mon père n’était pas autoritaire. Ce n’était pas une brute. Pour dompter maman il aurait fallu quelqu’un de plus autoritaire qu’elle, quelqu’un qui puisse la secouer un peu au besoin... Une seule fois aurait fait l’affaire. Mais c’est toujours comme cela que ça se passe! Dans l’union conjugale l’un des deux est le tyran et l’autre la victime. Chez nous, la victime, c’était papa.
Il aurait dû être adoré cet homme sans vices, travailleur, patient, sain, beau et bon, qui avait procuré de la richesse, une vie agréable et du superflu à ce bout de femme qu’était ma mère, et qu’il avait arrachée à l’enseignement où elle risquait de se dessécher toute sa vie. Et voilà qu’en retour il fut un homme maltraité, abreuvé d’impolitesses, de méchancetés, de refus...
C’est alors que commencèrent les scènes à cause de la parenté...
Papa avait deux soeurs et un frère. Son frère et une de ses soeurs vivaient à Bergame, et ils avaient donc moins l’occasion d’être dans le nez de maman, qui cependant ne ratait pas une occasion de parler d’eux avec un mépris qui affectait papa. Lorsque tonton Agostino venait à la maison, nous sortions avec lui, papa et moi, pour pouvoir causer tranquillement. Maman restait à la maison par amour-propre et rongeait son frein... Puis elle faisait une scène. Quant à moi, même si j’avais vu papa glisser dans la main de tonton quelques gros billets de banque, je ne disais rien. J’avais compris depuis longtemps qu’il y a des choses à dire et des choses à taire... La prudence a dû m’être infusée par le baptême.
L’autre soeur de papa, après avoir vécu en Argentine pendant quelques années, s’était installée, avec son mari et une fille mariée, à Milan. Je ne veux faire ici le procès ni l’apologie de personne. Voilà pourquoi j’affirme que tante Angela avait certainement des défauts. Mais qui donc est sans défaut devant Dieu? Mais je me trompe: maman fait exception! Cette tante, voyant l’autoritarisme maternel, osa intervenir en ma faveur. Ce fut le début des hostilités. Le début d’une guerre continue qui faisait souffrir papa. Selon sa manière de voir, il ne pouvait croire sa soeur coupable de toutes les fautes dont maman l’affublait, et se montrait fâché par toutes ces méchancetés que sa femme décochait à jet continu à l’égard de sa soeur.
Et puis cela ne fut plus suffisant. La situation dégénéra ultérieurement. Ce fut un véritable enfer! Je me demande encore où maman trouvait une telle abondance de forces, d’arguments, de prétextes, de venin, pour tourmenter papa... Cela me fait penser à la phrase de Salomon à propos des trois choses qui chassent un homme hors de sa maison: une cheminée qui enfume, un toit percé et une femme querelleuse. Pour ce qui est de la fumée et de l’humidité, le progrès a pourvu de lui-même à les supprimer, aussi papa n’eut-il pas à souffrir de ces deux ennuis casaniers, voire architecturaux. Mais quant à la femme litigieuse... pauvre papa! Il fut plus fort que le sage roi Salomon, car il la supporta sans prendre la fuite, sans perdre patience, et même en persistant à l’aimer. Et cependant il en souffrit énormément.
De fait rien ne nous blesse davantage que de nous voir méconnus par ceux qui nous sont les plus proches et auxquels nous déversons des trésors d’affection. Papa déversait des trésors d’affection à sa femme... mais ces trésors furent utilisés comme une arme pour davantage le blesser. Sûre de son pouvoir et de l’excessive autorité qu’elle exerçait sur son mari, assurée qu’il ne se démarquerait jamais d’une bonté et d’une patience sans faille, assurée de la perfection de l’amour qu’il lui témoignait, au lieu de tirer de ces gages une arme apte à procurer du bien à elle-même, pour le plus grand profit de son mari et de moi-même, elle transforma cela en un instrument de dévastation morale.
Durant la semaine, papa quittait la maison dès 6 heures du matin et ne rentrait qu’à midi, puis il s’absentait à nouveau de 14 à 19 heures. Après le dîner, il s’entretenait fréquemment avec des amis. Il n’y avait donc rien à craindre. Ce n’était certes pas un rythme de vie idéal, mais il était tout à fait supportable. Par contre le dimanche!!!... Voulez-vous savoir ce qu’était notre dimanche, auquel papa tenait tant, comme à ce jour de fête qu’il pouvait passer avec nous deux qu’il adorait? Vous voici servi.
Après la mort de mamie, je dormais dans la chambre de mes parents et cela dura jusqu’à mes dix ans. Le dimanche matin papa restait au lit un peu plus longtemps que d’habitude et je glissais hors de mon lit et grimpais sur leur grand lit pour prendre ma part de caresses.
Maman, qui s’était déjà levée et se trouvait à l’autre bout de la maison en train de tourmenter la femme de ménage, nous découvrait dans cette position, heureux, l’un dans les bras de l’autre, et éprouvait le besoin d’envenimer notre bonheur. Le plus petit détail lui servait de prétexte pour déclencher l’attaque. Des phrase bénignes du genre: “Cette nuit tu as bien dormi”, “Aujourd’hui, puisque c’est une belle journée, tu pourrais sortir toi aussi”, “Tu as un beau teint ce matin”, “La femme de chambre est-elle guérie de son rhume?”, “Allons-nous rendre visite à Angelina (la soeur de Papa) aujourd’hui?” suffisaient à déclencher le drame. Et cela augmentait selon un crescendo malin, cruel, injuste, sauvage. Reproches, accusations, menaces, tout venait. Rien ne venait freiner ou mettre fin à cette odieuse scène dominicale.
Quant à moi, il me semble me voir, debout dans ma longue robe de chambre, en pleurs, dressée sur le lit matrimonial pour demander grâce. Maman, qui venait d’outrager ce saint homme par les accusations les plus fausses, en venait à le menacer de séparation conjugale. Mon père, excédé, disait: “Mais si cela continue je vais me tirer un coup de pistolet, je ne résiste plus!” Puis elle s’en allait dans la maison, tandis que je restais dans les bras de papa qui pleurait et me disait: “Oh! Maria! Maman ne m’aime plus. Elle ne nous aime plus...”
J’ai beaucoup pardonné, beaucoup, oui beaucoup à celle qui m’a transpercé la poitrine. Mais j’ai pardonné pour ma souffrance provoquée par pure méchanceté. Mais pour les larmes de papa... non, je ne pardonne pas. Je mentirais si je disais que je peux pardonner à celle qui provoqua ces larmes. Je pardonne pour mes cauchemars d’enfant... Quelles frayeurs n’ai-je pas éprouvées, lorsque je craignais que papa ne se suicide! Lorsqu’il tardait à rentrer pour quelque raison à la maison, j’imaginais aussitôt qu’il s’était tué... C’est alors que mon coeur commença à flancher... Je lui pardonne pour mes fêtes gâchées, après avoir fait tout mon devoir d’écolière pendant six jours, goûtant d’avance la joie dominicale. Je lui pardonne pour la destruction de mes espérances, de mes illusions, si dures à mourir. Je lui pardonne d’avoir tué dès mon enfance la sérénité, de m’avoir fait perdre le sourire. Je lui pardonne d’avoir rempli de pleurs, de découragement, de pessimisme ma journée, dès les premières heures du jour. Je pardonne beaucoup. Je pardonne tout: tout le mal qui m’a été procuré par injustice, ainsi que tout le bien qui m’a été arraché par égoïsme. Mais je ne pardonne pas pour ces larmes. Je ne pardonne pas pour les larmes de papa. Elles me reviennent comme la plus précieuse des reliques paternelles et restent enfermées dans mon coeur, qui resta froissé par ces larmes, comme des gouttes de plomb brûlant, qui m’ont blessée dès mon enfance, mais ces blessures ne m’appartiennent pas au point de pouvoir les pardonner. Et même, depuis l’endroit où elles sont enfermées, depuis la cicatrice que leur chute a provoquée en moi, ces larmes crient, hurlent en un sanglot, en un cri d’amour, en un cri qui est prière: “Rappelle-toi et sois juste”. Je me souviens et j’agis avec justice.
J’ai continué d’aimer ma mère parce que j’avais le coeur de mon père... Si j’avais eu un autre coeur, je ne sais pas si j’aurais pu l’aimer, après avoir vu la façon dont elle a tourmenté cet homme. J’ai continué à l’aimer par une tendance naturelle donc, et par devoir... Oh! Quelle triste chose que d’aimer par devoir! Mais mon père, ce cher papa, je l’ai aimé d’amour pour moi et pour elle, et d’un tel amour... Vous allez voir comment nous nous sommes aimés jusqu’au bout...
J’ébauche seulement quelques points à ce propos, car cette évocation est trop douloureuse pour moi. Je ressens — puisque j’ai le sentiment que nos morts restent en contact avec nous, tournent autour de nous, veillent sur nous —, je sens encore les bras de papa autour de mon corps secoué par les sanglots, pendant que sa voix me déclare: “Oh! Maria! Maman ne nous aime plus!...” C’est là une lame qui me remue le coeur...
...Voilà comment se déroulaient mes fêtes, nos fêtes. Pourtant les optimistes tenaces que nous étions accumulaient durant la semaine des trésors de bonnes grâces, de gentillesses, dans l’espoir que le dimanche suivant serait meilleur que le précédent, qui avait été si malheureux... C’était là des illusions...
Et lorsque survenaient de grandes fêtes, celles auxquelles nous tenions, papa et moi, comme Noël, Pâques, Saint-Joseph, Sainte-Anne (fête du nom de baptême de maman), ou mon anniversaire, la “lune” intervenait peu avant et ne se couchait que lorsque la fête était tout à fait terminée, après avoir tout gâché.
Lorsque je parcours l’Evangile, parmi les nombreux miracles de Jésus, je m’arrête pour admirer la guérison des lunatiques. C’est beaucoup plus fort que les lépreux qui sont purifiés, les aveugles guéris, ou les morts ressuscités! C’est celui-là le véritable miracle!!! Car si toutes les mésaventures sont des mésaventures, celle d’être méchant et de torturer ceux qui vous entourent est la plus grande des mésaventures. C’est une lèpre qui pourrit l’âme. C’est une cécité qui aveugle. C’est une surdité qui rend sourd à l’appel du coeur. C’est une mort à tout bien. C’est un délit envers soi-même et envers le prochain. C’est une offense portée contre Dieu.
Celui qui est méchant est pire qu’une calamité naturelle dont on ne peut se soustraire, parce que cela est réglé par des lois éternelles, mais justement parce qu’une calamité est réglée par des lois éternelles elle apparaît de façon plus dispersée dans ses manifestations, au cours du temps. On se résigne donc aux mésaventures qui nous viennent de la nature et du cours inexorable des événements des peuples. Cela dépend peut-être du fait que, puisqu’il s’agit de choses décrétées depuis toujours par l’Eternel et qui font partie de notre existence d’êtres vivants sur le globe terrestre, ces choses-là sont rendues supportables par une grâce spéciale de Dieu. J’ai vu ressurgir la vie dans des régions dévastées par les tremblements de terre, par les éruptions volcaniques. J’ai vu sur les ruines et sur la lave s’épanouir à nouveau les fleurs, et les oiseaux faire leurs nids, et les femmes chanter en berçant un bébé, et l’homme rentrer du travail en chantant, j’ai vu l’espérance et l’amour resurgir comme le phénix des cendres du désastre.
Mais le désespoir qu’un être humain porte à d’autres êtres semblables à lui et qui, en raison du lien du sang ou de l’affection, ne peuvent pas ou ne veulent pas se rebeller, est terrible.
Fruit d’un coeur qui est en proie au démon de l’égoïsme, de l’abus d’autorité et de l’orgueil, il procure une amertume qui vous accompagne toute la vie comme une toxine. C’est une amertume et une vision particulière des choses qui aiguisent notre capacité de regarder derrière le décor mensonger des convenances sociales. Elle stérilise tout dans le coeur, cette peine qui nous provient d’un être qui vit pour tourmenter, et qui est la proie d’un propre “moi” malade, pour ne pas dire coupable. Sur son parcours, on assiste à la mort des espérances, à l’écroulement des rêves, à la pulvérisation de toutes les bonnes actions. Comme un rouleau compresseur jeté sur l’humanité qui l’entoure, un coeur mauvais étale et détruit tout dans la poussière et dans la boue: l’intelligence, la santé, les affections. Il endommage même la foi dans des coeurs qui en viennent à douter de Dieu lui-même, parce qu’il n’intervient pas pour mettre fin à tant de mal.
Malheur à nous lorsque nous découvrons, surtout dès l’âge tendre, la puissance de la méchanceté humaine. L’amer désespoir que provoque en nous la connaissance de tout le mal qu’un de nos semblables peut procurer à ses semblables est tel que, sans une aide supérieure, il ne nous serait pas possible de le supporter et nous serions fatalement portés au total degoût de tout et de tous. Heureusement que Dieu intervient, si bien que l’âme, tout en restant blessée, ne meurt pas. Mais c’est la santé qui meurt, parfois l’intelligence, toujours la joie.
Chez mon père moururent ces trois choses; et cela je ne puis le pardonner. A douze ans, je restai orpheline de l’âme de mon père et de son intelligence. Ce qui survécut et que je connus de lui, ce fut un corps revenu en enfance. Et cela, dois-je l’oublier? Non. Je ne puis. S’il avait connu seulement la souffrance de se savoir trahi par un étranger, mon père ne serait pas mort dans son psychisme aussi rapidement. Ce sont les heures passées en famille, corrosives comme de l’acide, érosives comme de la toile émeri, qui ont détruit mon cher papa. Non, cela je ne puis l’oublier. Et ce ne serait pas juste non plus.
Voilà presque huit ans que ma mère est veuve et elle ne sait s’en faire une raison. Pourquoi donc? Pourquoi ressent-elle cet aiguillon qui la tourmente, qui la martyrise? Il ne s’agit pas de regrets d’amour, mon Père, mais de remords.
Lorsque la mort nous enlève un être cher, la réaction que cela provoque dans notre coeur est bien différente. Lorsque la douleur n’est troublée par aucun remords, il s’agit d’une souffrance majestueuse et sereine malgré sa véhémence. Mais lorsque il y a du remords qui nous ronge à l’égard d’un disparu, la souffrance est inquiète, la souffrance est angoissée et irascible à l’égard d’autrui, et d’abord à l’égard de Dieu, à qui elle reproche ce qui vient d’arriver, car en vérité ce reproche nous ronge et nous accuse. Oh! quelle douceur que de pouvoir élever le regard vers le ciel et dire à celui qui est là-haut, avec Dieu: “Je ne t’ai jamais fait pleurer!”
J’ai dit que je ne puis pardonner... Car vous savez ce que j’entends par le mot pardon. Nous en avons déjà parlé. Pardon signifie pour moi: oublier le mal reçu.
Or je suis parvenue, par la grâce de Dieu, à oublier le mal que j’ai reçu pour ma part. Car ce mal m’a envoyée, comme une balle violemment jetée au sol, rebondir entre les bras de Jésus. Voilà pourquoi ce mal est devenu pour moi un bien. Mais je ne puis et je n’ai pas le droit d’oublier le mal que reçut mon père. Et ce mal-là, puisque je ne l’oublie pas, je ne le pardonne pas. Tout ce que je peux faire de plus, c’est de ne point le reprocher à celle qui le provoqua, et de faire comme si elle ne l’avait pas accompli, continuant à la respecter comme si elle avait été une parfaite compagne pour l’époux que Dieu lui avait confié, et c’est tout. Je ne puis faire davantage. Et je ne veux pas faire plus, par égard et par dévotion envers mon père.
De 1904 à 1935, trente et un ans ont passé. Un temps pourtant assez long! Et durant tout ce temps mon papa a souffert à cause de cela. Son coeur a été piétiné. Ses sentiments ont été trahis. Ses affections ont été brisées. Sa santé a été détruite. Son intelligence a subi des lésions. Jusqu’à la dernière heure c’est sa dignité même d’être humain qui a été mortifiée...
Quel poids énorme de douleur filiale pèse sur mon coeur! C’est seulement en le déposant sur les épaules de Jésus, mon divin Cyrénéen, que je parviens à traîner cette montagne d’absynthe qui a toujours écrasé ma sensibilité de fillette et pressé de mes fibres des larmes de sang.
Au cours de cette maladie aussi torturante, aussi longue, aussi avilissante, vous voyez combien je reste sereine... Mais ce que vous ne pouvez savoir, car alors vous ne connaissiez même pas mon existence, c’est la douleur déchirante qui faillit me faire devenir folle lorsque mourut mon papa... Et ce que vous ne pouvez pas voir, car personne en dehors de Dieu et de mon ange ne peut le voir, c’est mon ardent et continuel désir de papa, la nostalgie que j’ai de lui, ma pensée qui se tourne constamment vers lui...
Lorsque je pense à la manière dont il a souffert et à tout ce qu’il a souffert, c’est comme si un aiguillon ne déchirait pas seulement ma chair, mais pénétrait jusqu’à mon coeur. Et lorsque vient mon tour d’être piétinée et vous savez comment — deux noms surgissent sur mes lèvres: “Jésus”, “Papa”. Ce sont mes deux amours. Ce sont mes deux réconforts. Ce sont les deux aimants qui me rendent aisé le bien a faire et me rendent douce la mort qui m’ouvrira la voie pour m’unir à eux...