Autobiographie

9. Voghera


Au mois de septembre 1907 nous nous rendîmes à Voghera. C’est là que le régiment avait été muté. De nouveau je perdis mes soeurs et mes camarades. Et je rentrais à l’école communale puisqu’il n’y avait, dans cette petite ville, aucun institut privé pour jeunes filles, du moins à l’époque.

Mais je me trouvais tout à fait à mon aise dans cette nouvelle école. J’étais la première dans tous les domaines, d’autant que j’étais la seule fille provenant d’une famille aisée et que je n’étais pas de l’endroit. Si bien que l’usage spontané que j’avais de la langue italienne me mettait bien au-dessus de toutes les autres jeunes filles du pays. Et puis je lisais beaucoup puisque maman ne m’épargnait ni les livres ni les revues. J’augmentais ainsi constamment mon talent naturel de petit écrivain. Et j’avais une excellente maîtresse, qui était pour moi une véritable “mère”, dont le souvenir reste en moi très lumineux.

Les camarades étaient gentilles à mon égard. Il y en avait même une, celle que je préférais, une peu bancale, une douce créature au visage de madone sur un corps de Rigoletto, avec qui je m’entendais particulièrement bien. Elle était très gentille. Je l’ai toujours beaucoup appréciée et même, durant les vacances, alors qu’elle était pensionnaire, j’allais toujours la voir.

Cette petite ville était plutôt laide et d’aspect assez piteux à l’époque. Ses rues étaient étroites, pavées de mauvais cailloux irréguliers, qui étaient un martyre pour la plante des pieds. Par contre il y avait de magnifiques boulevards circulaires, qui entouraient la ville d’une ceinture verte, ombragée, remplie du gazouillement et du vol des oiseaux. Et puis la campagne était là, à deux pas, car cette ville était alors de dimensions très réduites. De beaux villages ruraux, riches de moissons et de vignobles, l’entouraient de toute part, et un torrent, la Staffora, donnait l’impression d’un grand fleuve avec ses crues écumeuses, ou bien par le charriage des blocs de glaces qui éclataient au dégel, au milieu des bosquets d’acacias en fleurs, pleins de nids et de chants.

Que c’était beau de me promener avec papa le long des berges, au ras des haies d’aubépine, qui marquaient les limites des propriétés et qui étaient toutes blanches au printemps, quand elles se recouvraient de milliers de pétales; et toutes rougeâtres à l’automne, lorsqu’elles se décoraient des houpettes de toutes ces minuscules pommettes rouges, si chères aux oiseaux et aux enfants!

Que c’était beau de se promener, lorsque la neige tenait encore dans les berceaux ombragés, à la recherche des violettes — il y en avait tant — cachées sous la couche des feuilles tombées en automne, ces douces fleurettes si humbles et chastes!...

Que c’était beau de se promener le long des champs qui verdoyaient du blé naissant ou ondulaient par vagues lorsque les épis déjà grands disaient oui et non aux vents, et que les coquelicots mettaient leurs gouttes de sang au milieu du vert et des fleurs de lys, ces confettis du ciel!...

Que c’était beau de se promener le long du torrent babillard, sous les corymbes blancs et parfumés des robiniers en fleur, au milieu des roseaux en bruissement constant, ces petites plantes qui tremblent inexorablement, le long des rangées dentelées où la vigne se lance de ses guirlandes vertes et de ses grappes qui deviennent de topaze ou de rubis au soleil!...

Que tout cela était beau! Oui, comme tout cela était beau! Que de beauté n’as-tu pas mis, mon Dieu, tout autour de nous, pour ceux qui savent t’entendre!

Sans le malheur familial j’aurais été encore plus heureuse, car je n’étais pas attachée au luxe, aux visites, à la vie citadine et je préférais vivre au sein de la nature de Dieu.

Je me trouvais à Voghera depuis quelques mois lorsque, je ne saurais dire exactement comment, maman apprit que du village voisin, Casteggio, chaque jeudi, un petit groupe de religieuses françaises, les Adoratrices du Très Saint Sacrement, originaires d’Orléans et réfugiées là depuis l’expulsion des maisons reli-gieuses par la loi Combes, venaient à Voghera donner des cours de français. Ma maman décida de m’envoyer suivre ces leçons. Je n’en avais nullement besoin puisque je suivais la classe de quatrième et que j’étais en avance sur mon âge. Mais enfin... je pense que c’est Jésus qui le voulut ainsi.

A Voghera papa avait moins souvent l’occasion de m’amener à la messe. Je grandissais donc comme une petite païenne et j’avais déjà dix ans. J’entrais donc dans un âge où s’avère plus nécessaire que jamais le secours de la religion. Mais maman ne s’en souciait pas. Elle pensait que j’en savais assez à ce sujet...

Je me rendis donc chaque jeudi chez les soeurs Adoratrices pour le cours de français. Mais si, pour ce qui est des études, j’en restais où j’en étais puisque, je le répète, j’étais très en avance et que mes camarades par contre étaient très en retard, en revanche mon âme fut remise en... communication avec Dieu. Le fil trainait, à moins qu’il n’ait été coupé, du moins il se trouvait couvert de saletés, depuis que j’avais perdu “mon Jésus mort” des Ursulines.

Les chères soeurs Adoratrices remirent en fonction ce fil... changeant, oserai-je dire, le point d’arrivée. Ce n’était plus Jésus Crucifié, mais Jésus Eucharistie. Mais au fond c’était toujours Jésus-Sang. Après beaucoup d’insistances, elles obtinrent de maman l’autorisation de me préparer à la première communion.

En septembre 1908, abrégeant d’un mois les vacances d’été à Viareggio, j’entrai dans leur petit institut de Casteggio pour me préparer à recevoir Jésus.

Les soeurs étaient au nombre de cinq. Il y avait la supérieure, soeur Jeanne de la Croix, une française noble, très gentille. La vice-supérieure, soeur Jeanne (tout simplement). La mienne, celle qui m’instruisait pour la communion et pour le français: elle s’appellait soeur Marie. Grande, très belle, un visage d’ange qui semblait rayonner des reflets célestes. Et elle était véritablement un ange. Lorsque, il y a environ un mois, l’Union Catholique des Malades m’a envoyé la page de prière de soeur Marie-Gabrielle, la sainte trappiste, je suis restée doucement émue en voyant combien son visage ressemblait à celui de l’angélique soeur Adoratrice qui me préparait à recevoir Jésus.

Je vécus pendant un mois au milieu de ces religieuses. Elles m’aimaient beaucoup. Elles avaient l’impression de se trouver à nouveau dans leur douce France, dans le monastère qu’elles avaient dû abandonner aussi cruellement, avec leurs chères élèves... Elles s’occupaient si bien de moi, et avec tant d’affection! Si je ne parvins point à l’extase cela provient seulement de moi, qui était tellement endormie depuis des années dans un état de léthargie spirituelle, et non pas d’elles qui n’auraient pu faire davantage que ce qu’elles firent.

Elles auraient désiré que la cérémonie soit célébrée en grandes pompes... Mais maman en décréta autrement. Je mis donc le même habit blanc et le même voile blanc que pour la confirmation.

Maman ne me fit aucun cadeau ce jour-là. Pas de livre, pas de chapelet, pas de médaille, rien! Et elle n’autorisa pas non plus la venue de papa. Elle jugea “inutile” la présence de papa. Jésus seul sait combien cela me fit souffrir!...

Les jours précédant l’événement je fis la “retraite”. Je me promenais avec soeur Marie, à travers le petit et riant couvent plein de fleurs d’automne, regardée avec un amour et une sainte jalousie par les cinq religieuses et les cinq soeurs converses... Je crois que j’étais regardée avec vénération jusque par les habitants du poulailler... Je portais sur la tête une petite couronne de roses blanches, qui rappelait que j’étais “la petite fiancée de Jésus”÷T,1ÿ...

La veille au soir de la cérémonie, je trouvais mon petit lit couvert de billets d’amour: “Je dors mais mon coeur veille”, “Ma petite, je suis Jésus et je t’attends”, “Comme est longue la nuit en attente de toi, âme que j’aime!”. Soeur Marie me parla comme seul un séraphin saurait parler...

Puis le matin, à l’église, une gentille petite église aux couleurs blanc et or comme un écrin, se tint la cérémonie. C’était le premier dimanche d’octobre, fête de la Vierge du Rosaire. L’office était célébré par M. le Curé de Casteggio.

Les soeurs chantaient avec des voix d’anges, accompagnées de l’harmonium:

 

“O saint autel qu’environnent les anges

... O jour heureux, jour céleste

et propice à vous bénir, je consacre

ma voix...”

 

et au moment où le Christ descendait en moi pour la première fois, dans un grand tremblement de l’âme et un scintillement de larmes, qui ne sont pas des pleurs mais un tressaillement de joie, le cantique si doux:

“Devant Jésus, ployant leurs blanches ailes

les chérubins s’inclinent à genoux

et Lui, le Roi des splendeurs éternelles

se fait petit pour venir jusqu’à nous.

Heureux enfant, allez manger le pain des anges

Tous les trésors d’en haut sont ouverts en ce jour

Unissons-nous aux célestes phalanges

Chantons la foi, l’espérance et l’amour.

(...)

Au Golgotha, brisé par la fatigue,

votre Sauveur marcha sans s’arrêter,

de tout son Sang, pour vous, il fut prodigue

si vous l’aimez, vous devez l’imiter...”

 

Maman communia avec moi car les soeurs le lui avaient demandé.

Après quoi se tint la fête, que j’appellerais, humaine. Les petits cadeaux des soeurs, du prêtre, qui m’étaient si chers, suivis du repas et enfin, dans la soirée, avant que je ne parte avec maman pour rentrer à la maison, la consécration à Marie, aux pieds de laquelle je déposais ma couronne de roses.

 

“O Marie, ô ma vie!

A ton coeur maternel

j’abandonne ma couronne.

Garde-la pour le ciel!”

 

Ma couronne de roses!...

Marie, l’enfant amoureuse de Jésus crucifié ne devait jamais plus porter de couronne de roses. Sa couronne sera désormais toujours d’épines, sur la terre, et sur les épines son propre sang, gémissant de mille plaies, formera les roses scintillantes de douleur qui dans l’éternité seulement se transformeront en roses éternelles.

Lui, mon Sauveur, avait donné pour moi tout son sang, comme le chantait l’hymne eucharistique des Adoratrices. Quant à moi, par amour pour lui, je devais donner tout mon sang. Je l’ai donné. Et je le donne.

Mais ne croyez pas qu’à partir de ce moment-là ce fut une fusion parfaite et sans aucun tourment. Oh! non! la formation de Maria-hostie de Jésus fut longue et laborieuse. Ne vous ai-je pas dit, au début de cette histoire, que Dieu ne s’imposa pas à moi mais qu’il attendit que j’aille à Lui? Son oeuvre est une action de séduction, non pas d’obligation. Il me fit tomber amoureuse de Lui et attendit.

Je crois que toute âme est comparable à la Vierge avant l’Annonciation. Chaque âme est appelée en effet à former le Christ, comme une jeune épouse devra former sa créature. La conception du Christ en nous advient lorsque nous disons notre: “Voici la servante du Seigneur”. Auparavant existe seulement l’invitation du Seigneur, portée par son ange, par son inspiration. Mais l’événement ne s’accomplit que lorsqu’une âme, en un tressaillement d’amour, répond son fiat: “Oui, je le veux”. Alors l’Esprit descend couvrir de son ombre l’âme généreuse et amoureuse, il descend avec son feu, avec sa lumière, avec ses dons, et la conception est engagée. Le Christ s’incarne en nous, non pas bien sûr, je le sais bien, comme chez Marie, mais il s’incarne et naît spirituellement, grandit, s’informe et nous informe de Lui-même et plus il grandit, plus l’âme se rapetisse et diminue, pour ne faire place qu’à Lui seul, jusqu’à ce que vienne l’heure de la plus grande perfection accordée à cette âme, quand elle fait accéder à la lumière elle-même, devenue une seule chose avec le Christ, tellement il a grandi en elle, qu’il a annulé tout ce qui restait de la créature aimante, ne laissant subsister que Lui seul, l’Epoux.

Je ne sais pas si j’ai bien rendu l’idée à propos de ce que je voulais exprimer.

Le jour de ma première communion, j’ai repris contact avec Jésus et il a repris son oeuvre de séduction de mon âme, qui alors ne s’en rendait presque pas compte, de la même façon que la terre n’a pas conscience du travail caché du grain de froment enterré dans le sillon, et qui est pourtant en train de germer et de pousser ses racines jusqu’à l’aube d’un jour où la terre, étonnée, voit le miracle d’un fil smaragdin surgir de la motte de terre sombre.

 

J’étais rentrée depuis peu de jours à la maison lorsque arriva de France, pauvre, malade et athée, mon oncle, le frère de maman.

Il suscita aussitôt ma sympathie, car il me faisait pitié. Mais je crois que, de son côté, il n’avait pas de sympathie à mon égard, ou tout au moins il avait à mon égard une sympathie tout à fait étrange. Et son cerveau est encore, comme toujours, dérangé.

Il faut que je fasse un peu le récit de ce malheureux, qui fut à l’origine de son propre malheur et la cause de bien des souffrances.

C’était d’abord une tête dure. Depuis sa plus tendre enfance il se montra rebelle à l’égard de la famille et ni la sévérité paternelle ni les soins maternels ne purent redresser son caractère.

Mon grand-père appartenait à la magistrature et, à cause de sa conduite irréprochable, sévère mais paterne, était presque toujours sollicité pour servir de tuteur à des orphelins mineurs, auprès de qui il obtenait d’excellents résultats. Il savait conduire ses protégés avec fermeté, mais faire preuve aussi de beaucoup de bonté. Mon grand-père, dont les paroles ont su redresser tant de coupables, parce qu’il ne se présentait pas seulement comme celui qui parle au nom de la Loi punitive, mais qu’il parlait également au nom de la Bonté, qui pleure en voyant comment elle est méprisée par les hommes, ne parvint pourtant jamais à redresser l’âme du dernier né de ses fils, qui resta toujours un coeur rebelle.

Très intelligent mais paresseux, il était capable de réussir dans n’importe quelle matière qui l’intéressait, mais il demeurait inconstant dans ses efforts. Amoureux du luxe et des amusements, pour rester à la hauteur de ses riches amis qu’il recherchait constamment, il s’endettait. Et c’était ma grand-mère, ma mère, un autre de mes oncles qui, au prix de sacrifices, devait payer la note, afin de ne point faire souffrir grand-père et de sauver le nom de la famille.

Combien de nuits les deux frères n’ont-ils pas dû passer à copier les actes des procès (car alors tous les dossiers procéduriers étaient copiés à la main) pour ce casse-cou! Combien de cours particuliers a dû donner ma mère, des cours dont le revenu aurait pu être utilisé pour elle-même et qu’elle devait dépenser pour calmer les obligations de ce petit frère! Lorsque mon oncle, l’autre frère, eut dix-huit ans, il décida de s’engager dans l’armée, où il fit carrière. C’est ainsi qu’il se sortit du pétrin. Quant à ma maman, elle dut rester à la maison et, jusqu’à trente-deux ans, dut travailler pour ce bon à rien.

Dès que ma mère se maria, il se lia aussitôt avec une jeune fille... Rien à dire à propos de la différence sociale, si cela avait été la seule question, qui laissait peser une lourde perplexité à propos de leur relation. Le pire c’est que cette jeune fille était un recueil de vices... Il voulut l’épouser quand même... Et leur union fut ce qu’elle devait être: un enfer. La jeune fille revint à ses amours faciles avec la même liberté qu’une pauvre bête. Je me demande même si ma cousine est vraiment la fille de mon oncle...

Il y avait des scènes de famille, car il ne supportait pas cette vie d’adultère, et ces dettes contractées à l’extérieur à cause des festins donnés aux différents amants. Tandis que le mari travaillait à son bureau de gérant des Chemins de Fer, l’on consommait des bouteilles de vin, des liqueurs, des gâteaux et des viandes de choix... Elle en vint même à tenter de supprimer son mari, lentement, au moyen de poisons... Lorsqu’elle fut découverte et qu’on menaça de la dénoncer, elle décida de tourner court avec ce lien conjugal qui était devenu un obstacle à sa vie de luxure, et pénétra dans le bureau du mari où elle vola plusieurs milliers de lires. Quant à lui, il aurait dû la dénoncer, c’était la seule chose à faire... Mais il était encore amoureux d’elle, malgré toutes les paires de cornes qu’elle lui avait plantées et qui étaient plus nombreuses chez lui que dans un troupeau de cerfs. Et puisqu’il l’aimait encore, il préféra s’enfuir à l’étranger, faisant planer sur lui les doutes les plus honteux, et laissant à son père le soin de défendre l’innocence de son fils. Et par pur miracle cette innocence fut prouvée. Mais il revint à mon père de restituer les milliers de lires qui avaient été dérobées par cette femme de mauvaise vie...

Mon père régla télégraphiquement toute la somme par amour pour sa femme et par respect à l’égard des beaux-parents, et ensuite il continua à s’occuper de ce beau-frère cinglé, qui circulait à travers l’Europe, passant d’un emploi à l’autre, gagnant de l’argent en pagaille et le dépensant à la pelle... Lorsque tout allait bien, l’on était sans nouvelles. Lorsqu’il souffrait de la faim, il demandait de l’argent... Ce fut mon père qui s’occupa de la fille (?!?) de mon oncle. Il la plaça dans un pensionnat, pour l’enlever au climat malsain de la maison maternelle, où vivait une tante qui menait ouvertement une vie d’amour libre, tandis que sa mère continuait à avoir des enfants de Pierre ou de Paul, qu’elle enregistrait toujours systématiquement au nom de mon oncle!!!

Mais la vie que lui-même menait à l’étranger n’était pas du genre qu’il fallait pour améliorer sa santé, qui s’était déjà beaucoup dégradée depuis les années où sa charmante épouse le nourrissait avec du poison. C’est ainsi qu’il tomba malade et qu’il dépensa jusqu’à son dernier sou et à ses derniers vêtements. Lorsqu’il en fut arrivé à une infirmité et une misère extrême... il fit appel à son beau-frère. Et son beau-frère l’accueillit à bras ouverts, car papa était un homme foncièrement bon.

Cela n’aurait pas été un grand mal de l’héberger chez nous s’il avait disposé d’une meilleure santé dans son corps, mais surtout dans son âme. Mon oncle est répugnant, tellement son athéisme est blasphème. Je vous assure que je dois faire effort pour parler encore de lui, pour lui écrire à l’occasion, pour prier pour lui, car son âme est véritablement une sentine infernale. Il n’ouvre la bouche que pour insulter Dieu, la religion, les prêtres et les croyants qu’il appelle “des bigots faux, vicieux et cinglés” et de bien d’autres épithètes semblables. Or cet homme arriva à mes côtés quelques jours à peine après ma première communion.

Il fallait compter avec sa maladie. Les médecins, pour montrer qu’ils s’y conaissaient (!), décrétèrent qu’il s’agissait de tuberculose au stade le plus avancé (et vlan!!!). Mais où donc était-elle cette tuberculose? Dans les poumons, dans les reins, dans l’intestin? Certainement pas. Il vit ainsi depuis trente-cinq ans et il est toujours bien vivant, malgré les soixante-quinze ans qu’il porte aujourd’hui. C’est dans son coeur malveillant et dans son cerveau rempli de blasphèmes qu’était le mal. Ce n’était pas le mal de la tuberculose qui le rongeait, mais celui de la méchanceté, et de l’athéisme le plus voltérien qu’il soit!!! C’est un malade. Cela oui. Les dérèglements de vie et des soins erronés lui ont engendré une atrophie dans le mouvement des jambes. C’est pourquoi il marche très lentement, les jambes raides, ankylosées de la hanche jusqu’au pied. Il ne peut donc prêter service dans des emplois publics. Par contre il rend d’excellents services aux administrations privées, et surtout aux pieux instituts, car la tête est bonne et la main ne tremble pas. Il possède même le don d’une calligraphie parfaite, comme celle d’un expert lithographe.

Mais enfin les médecins, toujours bien inspirés (!), et jamais suffisamment remerciés pour leur clairvoyance (!), décrétèrent que mon oncle était malade et que cela était dangereux pour moi, qui était si jeune. Il n’y avait pas de place pour tous les deux à la maison. Il était impensable de nous voir vivre côte à côte. Il y avait là danger de mort.

Cette année-là j’étais passée en “classes complémentaires” car maman rêvait à mon sujet le summun de la beauté culturelle: elle voulait me voir devenir institutrice... Institutrice, moi, qui ai toujours eu en horreur une telle profession!! J’aurais été l’institutrice la plus chahutée et moquée par ses élèves car, par crainte qu’ils n’aient à souffrir ce que ma mère-institutrice m’avait fait endurer, je leur aurais tout permis, tout pardonné. Car plutôt que de devenir aigre, autoritaire, antipathique aux tout petits, comme l’était ma mère, exemple parfait d’enseignante (dans toutes les vertus négatives qui font d’un enseignant un “méchant loup”), oui plutôt que de devenir comme cela, j’aurais exagéré à l’excès dans l’indulgence et dans une faiblesse coupable.

Aux “classes complémentaires” j’avais trouvé une directrice du genre de ma mère. Une femme impossible. Elle était le condensé de toutes ces qualités qui m’avaient tant fait souffrir sous le joug familial: injuste, partisane, autoritaire, sévère, intraitable... Elle était la terreur des élèves!... Mais tout le corps enseignant lui emboîtait le pas, car elle jouissait de puissantes protections académiques.

Quant à moi, qui n’amenait jamais de cadeaux à la maîtresse — ma mère ne voulait pas céder à cette coutume imposée par la camorra — j’étais montrée du doigt et indiquée pour subir toutes les injustices. Maman, qui n’a certes jamais été indulgente, dut intervenir en ma faveur devant la volée de reproches et de mauvaises notes qui s’abattaient sur moi, chaque jour et dans toutes les matières, d’autant que c’était elle qui m’avait préparée!!! Que de larmes! Pour moi qui aimait l’étude comme la vie et qui m’y réfugiait, car l’étude était pour moi source d’une joie que je ne trouvais pas ailleurs, dans ma triste maison, j’en étais arrivée à n’éprouver à l’égard des études que le dégoût et la crainte que l’on éprouve à l’égard d’une chose qui provoque toujours de la souffrance... Découragée, mortifiée, j’étudiais comme une automate, n’éprouvant plus de joie, et n’y voyant plus d’intérêt... puisque de toute façon j’étais toujours réprimandée.

Evidemment, à la directrice et à ses acolytes, devait s’ajouter, à la maison, l’oncle: aigre, moqueur, injuste, qui me raillait au moindre mot, qui soulevait contre moi ma maman et jusqu’à mes Soeurs françaises!... Seul papa restait toujours bon!... Mais il n’était presque jamais là... Je le voyais seulement à l’heure du dîner, alors qu’aussitôt après il fallait que j’aille me coucher pour ne point rester trop en contact avec l’oncle.

J’avais atteint un degré d’hypersensibilité qui m’arrachait des larmes constamment: j’étais tout une plaie morale. Ma timidité naturelle, qui s’était accentuée sous la main de fer de maman, avait atteint désormais une tonalité pathologique. J’en étais paralysée. Si je pense à ce que j’étais, alors, il me vient à penser à l’un de ces pauvres chiens perdus, sans maître, tremblant de froid, de peur, rempli de plaies, mendiant un os dépecé, une heure de repos, une simple caresse, et que tout le monde traite à coups de pied, que tout le monde chasse, que tout le monde torture. Pauvres parias qui paient qui sait quelles fautes?...

J’étais exactement comme cela. Je me tournais à droite et je prenais une semonce. Si c’était à gauche: une moquerie. Je pleurais: j’étais punie. J’étudiais: j’étais réprimandée. Je jouais et l’on me grondait. Je me taisais, l’on me grondait. Je parlais, l’on me grondait. A la maison, hors de la maison, il en était partout ainsi. Maman s’inquiétait à propos de la directrice qui, à force de me frapper de ses mauvaises notes, s’en prenait indirectement à l’enseignante Iside Valtorta. Mais elle se fâchait surtout à cause de l’insulte subie par Iside Valtorta. Pas à cause du mal qui m’était fait. Au contraire elle en ajoutait, pour augmenter ce mal. C’était une vie d’enfer.

Mon papa tenait dur et ne voulait pas qu’on m’éloignât de la maison. Ma maman, prise entre le remords de sacrifier sa fille et l’envie de protéger son frère, ne savait pas quelle décision prendre. Elle avait besoin d’un prétexte pour convaincre que j’étais devenue une indisciplinée et qu’il fallait m’enfermer dans un collège, par punition et pour mon propre bien. C’était là le seul prétexte qui pouvait être invoqué auprès de papa, auprès de tout le monde, pour justifier, auprès d’elle-même, l’injustice qui était faite en me sacrifiant à un frère qui, après tout, n’était pas un parent modèle. Quant au frère, grand malin qu’il était, il sut tirer profit de la situation et travailler dans ce sens.