Autobiographie
10. Au collège
Bref, mon père finit par céder et je fus sacrifiée. Le 4 mars 1909, à 9 heures du matin, je quittais la maison pour le collège.
Je ne m’étais jamais absentée de la maison, à l’exception du mois de préparation à la 1ère communion. Mais alors la distance qui séparait Voghera de Casteggio était tellement modeste que je n’avais pas eu l’impression d’abandonner la maison. Et puis, à l’époque, je savais que je m’y rendais pour un mois, comme pour des vacances, afin de recevoir Jésus. Maintenant on me plaquait le verdict que j’étais mise en pension, à trois heures de train de la maison, pour des années et par punition.
Voilà pourquoi cet acte de cruauté rendit odieuses à mes yeux la décision et celle qui l’avait prise. J’étais trop intelligente pour ne pas connaître la vraie vérité des choses, et j’aurais préféré qu’avec sincérité, on m’ait avoué cela pour m’expliquer le sacrifice qui m’était demandé. Mais ce sacrifice était injuste parce que ce n’était pas à moi, mais à mon oncle de quitter la maison. Mais si on en avait fait état cela m’aurait été plus supportable. De la sorte je ne savais m’y résigner. Pourquoi me dire que je méritais une punition, que je méritais d’être arrachée à ma maison, à mon père, alors que ce n’était pas vrai? Pourquoi ma mère n’a-t-elle pas réfléchi à tout le mal qu’elle pouvait provoquer en moi avec un tel mensonge et une telle injustice?
Jusqu’alors j’avais éprouvé à l’égard de ma mère de la peur, mais aussi de l’estime. Après cela, c’en fut fini, car je la voyais injuste et sans aucune sincérité. A dire vrai, l’estime que j’éprouvais aussi pour papa en fut altérée, puisqu’il n’avait pas su s’imposer et me défendre.
J’étais très humaine et les réaction humaines étaient très fortes en moi. Par orgueil je partis sans une larme.
Depuis que j’étais petite je pensais que les larmes, appartenant à ce qu’il y a de plus intime et profond dans une personne, plus encore que l’amour, doivent être montrées et partagées seulement à qui mérite de nous voir au plus intime de notre intimité. Tous les autres, tous ceux qui ne nous aiment pas d’un amour parfait, n’ont pas le droit de voir nos larmes. Voilà pourquoi j’ai pleuré seulement avec mon papa, avec Dieu et avec quelques rares autres personnes que j’estime comme papa, et que je vénère comme Dieu.
Je partis donc sans une larme. Par orgueil et par mépris. Pour sûr, par mépris. Je sentais que je n’étais pas aimée. Au point de me sacrifier à un bon à rien. Voilà pourquoi mon coeur se serrait de mépris. Je n’ai pas versé de larme. A l’intérieur je me sentais brisée en voyant que j’étais rejetée, moi qui était la fille, je me voyais mise de côté au profit d’un frère indigne, mais je me suis volontairement endurcie, j’ai croisé les bras jusqu’àce qu’ils me fassent mal, pour les empêcher d’aller entourer le cou de ma mère et la supplier de me garder sur son coeur... Et naturellement, on me jugea insensible!...
A 11 heures nous arrivâmes à Monza, à la porte du grand collège des soeurs de la Charité de la Très Sainte Vierge Enfant. Les soeurs de la bienheureuse Capitanio.
Je me souviens avec précision de la souffrance que j’éprouvais à ce moment-là... Mais je ne pleurai pas. Je poussai seulement un grand cri lorsque je fus arrachée à ma mère... Et voyant que mon cri, qui était réellement le cri d’un coeur qui se brise, resta sans réponse... j’ai senti se briser un autre lien entre moi et ma mère et s’abaisser davantage encore la porte restée ouverte entre moi et celle qui m’a engendrée et donnée à la vie sans m’avoir jamais comprise, sans jamais avoir compris le coeur de sa créature.
Après ce cri, silence. Devant le fait accompli je n’ai jamais eu de gémissements inutiles. Je m’endurcis et meurs en un silence plus pernicieux et plus meurtrier que n’importe quelle explosion de souffrance.
Les religieuses étaient nombreuses et vraiment gentilles. Le collège était agréable, vaste, lumineux, plein de petites cours remplies de soleil et de petites fontaines, de portiques lumineux, et doté d’un jardin aussi vaste que la pinède qui s’étend jusqu’au Marco Polo: l’effet était superbe! Pour me distraire on me fit faire le tour de la maison.
Entre temps mes camarades finissaient le repas de midi et on me présenta. Elles étaient gentilles et affectueuses... mais, timide comme j’étais, je souffris beaucoup de me voir observée par autant de monde: 150 fillettes, 40 religieuses et 40 soeurs converses. J’avais l’impression d’être saint Barthélémy lorsqu’il fut écorché vif! Je me cachais derrière ma religieuse, je répondais par monosyllabes et souvent d’un coup de tête, comme les bourricots. Oh! mes camarades furent très gentilles de continuer à me caresser alors que j’étais aussi revêche!
On me confia à trois élèves: Isabella Gilardi, une petite blonde souriante, fille unique comme moi, qui aurait dû s’occuper de moi comme une petite maman et qui le fit avec beaucoup d’amour; pauvre Isa, elle mourût si jeune, rongée d’angoisse, tuée par les infidélités de son mari qui lui imposa sa maîtresse à la maison. Elle mourût si vite et dans un tel désespoir de laisser orphelins ses enfants en bas-âge. L’autre, Lina Cocini, un grain de poivre, noire, maigre, toute de mouvement et de langue, elle n’aurait même pas cessé de parler avec un cadenas sur la langue, fut ma camarade de salle d’étude. Pauvre Lina, elle aussi mourût de bonne heure, à ving-trois ans, emportée par une péritonite fulgurante. Je fus pour elle une amie sincère en vertu de la loi des contraires; moi toute tranquille et elle, par contre, en perpétuel mouvement, moi silencieuse et elle bavarde comme une pie, moi si réservée et elle tellement exubérante dans ses manifestations. La troisième est encore vivante: Gina Ferrari était un pieux ange... et elle fut placée à mes côtés comme camarade de réfectoire, de chapelle et de classe de travaux pratiques. Cette chère Gina ne désobéissait jamais, en rien, pour offrir des “fioretti” à Jésus!
Mais les autres dix-huit élèves de la classe étaient gentilles, elles aussi: la classe de première supérieure était divisée en première technique et en première interne, car à l’époque, dans ce collège, il n’y avait pas les cours de formation classique, mais seulement des classes de formation technique ou de formation générale, appelée interne, dont le programme consistait en un mélange de cours techniques et de notions complémentaires, aptes à donner aux demoiselles de la bonne société la culture nécessaire à leur état, mais sans la délivrance d’un quelconque diplôme.
Nous entrions dans la période des examens trimestriels et le jour suivant je passai mon petit examen. On m’avait fait lever à neuf heures, trois heures plus tard que les autres, car cet ange qu’était la supérieure ne voulait absolument pas effaroucher personne par un excès de discipline et elle nous amenait à la pratique du “règlement” sans à-coups trop rudes. Quant à moi, j’étais habituée à la maison à être debout à sept heures au plus tard durant l’hiver et dès six heures, ou même plus tôt, durant l’été. Mais qui aurait imaginé qu’une fille unique puisse être entraînée selon un modèle aussi militaire?
La religieuse m’avait aidée à m’habiller, me laissant mettre mes habits de la maison, elle me laissa même porter le noeud rouge qui tenait mes cheveux... Puis nous descendîmes à la chapelle.
Je me souviens que je rencontrais alors la vice-supérieure des études. Une petite soeur, pleine de vie, armée de lunettes d’un bleu azur... Son aspect et le fait d’apprendre qu’elle était la supérieure des études et, qui plus est, professeur de mathématiques, la bête noire de mes études, me fit trembler. Au contraire, la pauvre soeur fut très gentille avec moi, même si elle regrettait que c’était justement dans sa matière que je ne valais rien!.. Elle me fit une caresse et m’appela petit passereau. Cela me réconforta un peu.
Nous entrâmes dans la chapelle. Comme elle était belle! Toute bleue et or telle qu’alors je me représentais le ciel. La Vierge du Sacré-Coeur de Jésus sur le rétable. A ses côtés, les saints Modeste et Tarcisius, les deux saints patrons, les deux enfants martyrs si beaux. Puis, mon saint Joseph et le Sacré-Coeur. Et puis des fleurs, beaucoup de fleurs et du soleil et le jardin que l’on voyait à travers les vitraux ouverts et le chant des oiseaux...
Soeur Françoise m’invita à prier et puis me demanda si je voulais voir le corps de saint Modeste martyr, déposé au-dessous de l’autel. Le souvenir de mon Jésus mort, resté gravé dans ma mémoire avec ses plaies à vif me fit refuser. J’avais peur de regarder d’autres plaies. Celles de Jésus passe encore, mais les autres, cela était de trop pour moi! Soeur Françoise me rassura aussitôt. De fait, je vis un beau jeune homme de cire, modelé à la perfection, étendu sur un matelas de pourpre, vêtu comme un jeune romain, les sandales aux pieds, la longue tunique ourlée d’une dentelle grecque, son visage splendide reposant sur un coussin dans une attitude de doux abandon, tenant l’épi et la grappe dans une main et la palme dans l’autre. Il semblait dormir, absorbé par un rêve bienheureux. Le martyre subi n’avait laissé qu’une petite trace sur son cou blanc comme neige, là où l’épée avait ouvert la veine, à l’endroit où la vie le quitta et par où entra la gloire... Voilà ce que fut ma rencontre avec Modeste, le jeune martyr du Christ.
Amenée au réfectoire, je ne mangeai rien. Je ne pouvais pas boire le lait à cause de mon estomac. Aussi ce matin-là je restais à jeûn. Mais le simple fait que personne ne me réprimandait me remplissait de joie et de satiété.
Nous nous rendîmes en classe. Conduite à mon banc, je passai comme les autres mon petit examen. C’était du français écrit. Moi j’avais déjà appris la syntaxe alors que les autres n’en étaient qu’aux premières armes. Ce fut donc un triomphe qui me réconforta et me rendit le sourire. Les camarades se serraient autour de moi avec admiration et la soeur française me caressa en prime. Oh! cela fait du bien un peu de joie!
Le jour suivant c’était l’examen d’italien. Je me souviens encore du sujet: “Elle est belle la neige qui tombe du ciel, mais si l’on pense à ceux qui souffrent...”
La religieuse qui enseignait l’italien était très jeune. C’était une postulante, originaire de Venise. Une belle jeune fille, avec de grands yeux d’espagnole, une bataille de tresses sur une tête sans coiffe, une magnifique rangée de dents, et d’un aspect gentil, souriante, très intelligente. Je découvris ensuite que c’était un ange tombé sur terre. Et de fait elle s’appelait Angèle, avant de prendre en religion le nom de soeur Immaculée. C’était là deux noms prédestinés, car elle fut toujours un ange, un ange qui de la terre s’envolait à tout moment aux pieds de Dieu, et elle était pure comme son nom, d’une pureté qui transparaissait en tout son être. Lorsqu’elle parlait de Dieu, ce séraphin qu’elle était s’allumait tout entière comme de la neige sous un soleil de pourpre... Il semblait que des flammes intérieures brillaient à la surface... Elle mourut très jeune, sans une vraie maladie, mais saisie par une langueur inopinée que les médecins ne parvinrent pas à identifier et qui la détruisit en quelques jours alors qu’elle rayonnait de santé et d’énergie. Elle mourut exactement le 8 septembre, jour de la fête de l’Ordre de Marie Enfant. L’amour l’emporta, l’amour la cueillit, l’amour l’éteignit pour l’amener fleurir au ciel.
Ma dissertation fut considérée comme un chef d’oeuvre. Je savais que j’étais forte en italien mais que l’on me donne la note maximale, un 10, cela me surprit beaucoup. Et je fus encore plus surprise que l’on fasse publiquement mes éloges. Je n’étais pas habituée aux éloges. Pour la première fois je constatais qu’il n’était pas vrai qu’“à celui qui fait son devoir on ne doit pas faire d’éloge”, selon le dicton de ma mère. Ici j’avais fait mon devoir et j’étais récompensée. Cela me réchauffa le coeur et me redonna de la confiance en moi-même.
Faire une description était mon point fort. Aussi avait-il été facile pour moi de décrire la chute de la neige. Je n’ai jamais aimé la neige. Elle est blanche, mais elle est si froide! Je préfère le soleil. Il faut se souvenir que je suis née dans un pays de soleil et que c’est du soleil que je prenais mes forces, lorsque j’étais abandonnée dans les sillons...
Même la partie réflexive de la dissertation, où toutes les autres avaient misérablement échoué, m’avait été facile. Observatrice telle que j’étais, j’avais pu remarquer des quantités de fois la souffrance des pauvres, des démunis... Triste par nature et rendue encore plus triste par le cadre de vie familiale, je comprenais la souffrance dans toutes ses dimensions. Combien de fois, le nez écrasé contre les carreaux d’une fenêtre, dans de tristes après-midi d’enfant seule, d’un de ces dimanches gâchés par les tensions familiales, n’avais-je pas remarqué, au-delà du voile des larmes, d’autres misères, différentes par leur forme mais identiques par leur peine, qui passaient dans le tourbillon des flocons blancs...
C’est ainsi que sans effort et sans mérite, alors que le travail m’avait paru si facile, l’on me proclamait première de la classe pour les langues italienne et française et pour les matières orales.
En mathématiques... je restai fidèle à mon ânerie. Lorsque l’on m’a fabriqué, on a dû oublier de mettre dans ma tête la cellule des maths. C’est là un vide absolu que ni mes propres efforts, ni les efforts d’autrui n’ont jamais pu combler. Je suis une parfaite idiote en matière de calcul.
Mais je ne le regrette pas trop. Je pense que Jésus lui aussi est comme moi. Car lui non plus n’est pas un grand calculateur. S’il l’avait été et s’il l’était, il ne serait pas ce qu’il est. Car il est un poète, l’Evangile nous le montre. C’est un habile diplomate, l’Evangile nous le dit aussi. Il est le Médecin, le Maître, l’Ami, le Sauveur. Il est tout sauf un calculateur. Et comme tous ceux qui ne sont pas calculateurs, il est généreux outre mesure, miséricordieux outre mesure, patient outre mesure, bon outre mesure. Et cela me donne beaucoup d’espérance... D’un idéaliste il y a toujours du bien à attendre. D’un mathématicien jamais. Et si Dieu était un mathématicien toujours soucieux de calculs exacts, qui donc pourrait espérer se sauver? Mais Jésus n’est pas mathématicien. Il ne donne pas la parole à la science mais au coeur, et même il ne raisonne que selon la science du coeur, et celui qui sait le prendre par ce côté-là obtient tout de lui.
Moi aussi je raisonne selon la science du coeur, moi aussi, dans la vie pratique et dans celle de l’esprit, je suis une idéaliste, une généreuse, une prodigue qui ne fait jamais le compte de ce qui a été donné avec ce qui a été reçu. Je donne, je donne et je donne encore sans me soucier de rien d’autre. Je mets ma confiance dans le Sauveur, le Frère, l’Ami, le Maître, mon Roi et je poursuis ma course de la sorte, ne regardant que lui seul...
Mais revenons au collège.
Dix jours plus tard papa et maman vinrent me rendre visite. C’était mon anniversaire et papa avait voulu venir me voir.
Lorsque l’on m’appela au salon des visites, je ressentis un grand battement de coeur... Car la blessure allait maintenant s’ouvrir à nouveau... alors qu’elle commençait juste à se cicatriser.
La supérieure, qui était une excellente éducatrice d’enfants, d’un caractère doux et stable, savait faire obéir par amour, même les plus revêches. Elle était parente d’un de nos amis, officier médecin: l’un des médecins qui avait décrété le caractère périlleux de mon oncle(?!). Un bel âne donc! Mais je lui dois de la gratitude car, au collège, j’étais heureuse. Je ne le remercie pas de m’avoir arrachée à papa dans la dernière période de son intégrité mentale. Mais je parlerai plus loin de cela... La supérieure donc, qui avait compris de quel acier j’étais faite, me prit à part et me demanda “ma parole d’honneur que je ne pleurerais pas”. La parole d’honneur d’une enfant! D’aucuns riront en entendant une telle chose. Mais la supérieure avait compris à qui elle avait à faire: elle savait de quel bois j’étais intimement moulue. Aussi me traita-t-elle comme une personne adulte.
Avant de lui donner ma réponse je pris quelques minutes de réflexion... puis je lui répondis simplement et fermement et je restai fidèle à ma promesse. Dans la vie je me suis toujours comportée de la sorte. J’ai réfléchi avant de commencer ou de promettre une chose. Mais lorsque ma conscience me disait: “Tu peux promettre, tu peux commencer”, j’ai donné ma parole, à moi-même ou aux autres selon les cas, et je l’ai toujours respectée jusqu’à son achèvement. Avec virilité, honnêteté, sainteté. Puisque la sainteté consiste à rester fidèle aux promesses que nous formulons à nous-mêmes, au prochain, ou à Dieu.
Je me rendis donc au salon, je parlai avec mes parents et, même si au-dedans de moi je pleurais toutes mes larmes de fille, je montrais un visage serein. Je les accompagnai jusqu’à la porte avec un sourire, comme la plus chevronnée des collégiennes.
Après... Eh bien, j’allai pleurer dans le seul endroit où nous les collégiennes l’on pouvait se trouver tout à fait seules! Un lieu bien peu poétique, mais secret comme nulle part ailleurs. C’est toujours là que j’ai pleuré. Car même à la chapelle je ne me sentais pas aussi seule que dans ce coin tellement humain... A la chapelle il y avait toujours quelque religieuse, quelque soeur converse, quelque camarade, et j’ai toujours eu pour ma part une grande pudeur à propos de mes souffrances personnelles.
Et je n’ai jamais pris plaisir non plus à obtenir de la compassion dans ma souffrance. Je pense que le fait de mendier apporte du réconfort. Aller pleurer à droite ou à gauche est, à mon avis, un manque de dignité, une preuve d’infantilisme moral et, dans tous les cas, c’est, à mon avis, la preuve que l’on ne souffre pas de façon excessive. Car une souffrance vraie, la souffrance souveraine reste digne dans ses manifestations. La souffrance sait parfaitement qu’aucun mot humain n’est capable d’enlever sa flèche du coeur meurtri... Dieu seul, versant du ciel son réconfort sur une pauvre créature qui se tord sous l’emprise d’une authentique souffrance, peut apporter un calmant surhumain sur l’ardeur de la plaie. L’homme ne le peut pas. La plupart des hommes, au contraire, obtiennent exactement le contraire du résultat cherché et escompté. Par des mots rarement éclairés d’une authentique lumière intérieure de compréhension et d’amour, par des témoignages d’affection, souvent et volontiers inopportuns et exagérés, ils blessent et ravivent au lieu de soigner et de calmer.
Certains possèdent, par une grâce spéciale du bon Dieu, le secret de consoler. Mais la troupe de ces “certains” qui sont les véritables consolateurs de leurs frères est tellement exiguë, tellement exiguë!... Elle est formée, cette troupe-là, par les véritables saints de la terre, par ceux qui ont beaucoup pleuré et beaucoup souffert, sans devenir amers sous l’action de la souffrance, ce qui est une chose qui souvent advient, chez les moins bons. Oui, parce que la souffrance, cette maîtresse de vie, améliore les meilleurs, ceux qui savent reconnaître son visage et comprennent de quel charisme royal est faite la souffrance et la nature de la source d’où provient un tel charisme, mais la souffrance rend plus âpres, plus rebelles, plus égoïstes ceux qui ont moins de bonté.
Nombreux sont les aphorismes qui servent à définir l’homme, mais je pense que l’un des mieux appropriés est celui qui s’énonce: “Dis-moi comment tu souffres, comment tu supportes la souffrance, montre-moi quelles réactions la souffrance suscite en toi, et je te dirai qui tu es”.
Oui, la religion, l’amour de la patrie, l’amour filial, l’amour d’épouse, l’amour maternel, les vertus sociales, tout cela dévoile sa vraie nature dans la réaction à la souffrance.
Le vrai croyant embrasse la croix en pleurant et la serre sur son coeur en disant: “Merci, Seigneur, de me faire souffrir et de me rendre de la sorte aussi semblable à toi”.
Le vrai patriote souffre virilement par amour de la Patrie, et si cette Patrie est pour lui une source de souffrance, elle en sera d’autant plus aimée et servie par lui d’un amour plus parfait.
Le fils réellement digne de ce nom, s’il aime et souffre à cause de ceux dont il reçut la vie, se sacrifie d’autant plus en humble holocauste et en signe de grande obéissance, de respect, d’affection, sans se préoccuper de savoir si ses parents sont dignes d’une telle affection, sans tenir compte de leurs fautes, qu’il constate, mais qu’il ne juge pas et surtout qu’il ne punit pas, car dans le véritable amour il trouve le secret de tous les pardons, c’est-à-dire de toutes les indulgences.
L’épouse, ou le mari qui est réellement le conjoint de son compagnon de vie, forme une seule chair avec lui et reste celui que Dieu a uni et qu’aucune force ou événement humain ne peut et ne doit délier: il sait retrouver cet amour qui a fleuri à l’heure d’une confiance réciproque et qui est blessé par l’offense de l’autre, et il ignore de son côté toute flétrissure, il garde la force de répondre avec bonté à la méchanceté d’autrui, avec fidélité au manque d’amour, avec vertu au manque de vertu de l’autre, avec dévouement à l’égoïsme d’autrui, avec pardon à toutes les offenses de son compagnon qui piétine le lien sacré et éternel du sacrement et de l’amour.
La mère, le père réellement dignes de ce nom n’aiment-ils pas au-delà de toute chose le fils qui tire de leurs coeurs des larmes de sang, lorsqu’il est malade dans son corps et ravagé en son âme? Quels sacrifices, quelles sommes d’amour ne sont-ils pas nécessaires pour disputer un fils à la mort physique, ou l’arracher à la mort morale! S’il est vrai qu’un enfant sain, beau, gentil, cause de fierté pour ses parents provoque un sentiment de sérénité, de confiance, de détente, comme il est vrai également de constater combien toutes les initiatives, les préoccupations, les sacrifices, sont d’autant plus méritoires que l’âme ressent qu’ils sont inutiles, mais qu’ils doivent être dépensés et prodigués pour celui, parmi les enfants, qui est à l’origine de leur souffrance...
J’ai fait une longue digression. Mais je sens que vous me comprenez. Vous êtes l’un des rares à posséder le don de l’intelligence, un don très supérieur à toute intelligence normale, apte à comprendre les coeurs.
Je ne sais rien de votre vie, mon Père, mais j’ai l’impression que vous n’avez pas eu une enfance, ni une jeunesse privée de larmes. Vous comprenez trop bien ceux qui souffrent pour ne point avoir souffert vous-même. Sinon je devrais penser que Dieu est tellement présent en vous, par sa capacité infinie de comprendre et d’aimer, que votre personnalité humaine, toujours limitée dans ses capacités intellectives, est effacée, dépassée et que c’est Dieu qui agit, comprend, oeuvre et console par votre entremise, voire à votre place.
Mais revenons au collège.
La supérieure me l’avoua bien des années plus tard: elle conclut de ma capacité à rester fidèle à la parole donnée les meilleures augures sur la réussite morale et spirituelle de ma vie et, depuis lors, m’en aima encore davantage. Elle avait compris que le “Valtortino”, bien que menue, timide, d’apparence morale tout à fait ordinaire et douée d’un physique fragile, était en réalité constituée d’une bonne étoffe, pleine de générosité, de fermeté, de force, de fidélité.
Oui, ces vertus-là, je les ai toujours possédées, comme un bouquet de fleurs que Dieu avait cultivées en moi-même et que j’ai su cueillir et offrir à toute heure de ma vie à mes frères. Ces vertus sont chez moi, ficelées par le cordon doré de l’amour: un grand amour pour Dieu et le prochain. Ce dernier est toujours apparent et bien vivant. Par contre, l’amour de Dieu agit parfois à mon insu, tandis qu’il travaille l’intérieur de mon âme qui, à partir du moment où elle conçut le Christ, par l’adhésion spirituelle à son désir d’amour, n’a jamais cessé d’agir et d’opérer dans l’amour. Et ma vie de collégienne s’est peu à peu organisée et devint de plus en plus aimée de ma part.
Réveil à 6h les jours ordinaires, à 7h le dimanche et les jours fériés. A 6h30, ou à 7h30, à la chapelle pour la messe et les prières. A 8h moins le quart, le petit déjeuner, suivi d’une brève récréation, puis c’était l’étude des leçons passées en me promenant sous le préau ou dans l’immense salle de théâtre en période froide de l’année. A 9h moins le quart, début des classes d’une durée d’une heure chacune. A midi, le repas. Une heure exactement suivie de 3/4h de récréation. Puis, chacun retourne à ses propres occupations: travail, étude, musique, peinture, etc. jusqu’à 16h. A 16h, goûter, récréation, puis devoirs du soir et étude des leçons jusqu’à 18h30. Oraison du soir à la chapelle et bénédiction du Saint-Sacrement, lorsqu’il y a des neuvaines, ou durant les mois de mai et de juin. Le dîner est à l9h, suivi d’une récréation de l9h30 à 20h30. Puis, après le chant du “Sub tuum praesidium” devant la statue de l’Immaculée, les petites vont se coucher, les plus grandes restent levées jusqu’à 21h30, et même au-delà en temps d’examen. Puis tout le monde au lit.
Le jeudi et le dimanche, promenade en ville ou au parc, selon la saison. Durant l’été, promenade chaque soir dans la campagne parmi les champs garnis d’épis dorés. A l’époque du carnaval, cinéma et spectacles. De temps en temps on donnait quelque représentation dans d’autres instituts qui nous invitaient à leurs spectacles, comme des concerts au conservatoire de Milan ou dans d’autres salles. Au printemps, une promenade de récompense dans la Brianza et sur les lacs. Du 10 juillet au 10 octobre, vacances à la maison. Nourriture excellente et abondante, assistance médicale suivie, chauffage central par radiateurs, allégresse, beauté, dignité et bonté.
Je m’y trouvais à merveille. Je suis restée au collège du 4 mars 1909 au 23 février 1913: cinq années scolaires et quatre années solaires. Solaires non seulement par la durée des 365 jours, mais à cause de la joie véritablement solaire de ces moments-là. Mes camarades, toutes beaucoup choyées en famille, certaines même gâtées, trouvaient cette discipline très sévère et s’en plaignaient. Pour ma part, je n’avais jamais senti la discipline aussi légère. Le travail scolaire me plaisait et c’était agréable d’étudier lorsque les félicitations constituaient un excitant permanent à celles qui s’y appliquaient de bonne volonté. J’étudiais donc avec joie et de bons résultats: j’étais toujours au tableau d’honneur. L’ordre, l’obéissance ne me coûtaient pas, l’éducation non plus. C’est pourquoi on me montrait toujours en exemple. En cinq ans, je n’eus jamais de punition.
Je vous ai dit que depuis tout petite j’agissais correctement par fierté, afin de ne point devoir demander pardon. En deuxième lieu, je me comportais bien afin de faire plaisir à papa et d’éviter les châtiments de maman. Mais là, au collège, j’étudiais assidûment, j’étais une collégienne exemplaire — je dois le dire parce que c’est vrai et je ne risque pas d’être démentie: les religieuses qui s’occupaient de moi vivent encore et peuvent le confirmer — uniquement par amour. J’avais remarqué que les religieuses, ces mères-vierges, jubilaient véritablement lorsque les élèves répondaient à leurs soins, mais au contraire s’affligeaient et souffraient lorsque, malgré tous leurs efforts affectueux, une fillette restait paresseuse, indisciplinée, rebelle. Je n’ai jamais voulu affliger ces religieuses qui m’aimaient comme ma mère ne m’avait jamais aimée et que j’aimais d’un sentiment de gratitude tel qu’après trente années de séparation ce sentiment ne s’est pas atténué.
Soeur Rose, la vice-supérieure des études, avait coutume de dire: “Les élèves qui se plaignent des supérieurs sont ceux dont les supérieurs ont beaucoup à se plaindre”. Voilà une grande vérité. Quant à moi, qui ai toujours fait mon devoir, je n’ai pas à me plaindre de mes supérieurs et eux non plus n’ont pas à se plaindre de moi, ils me le manifestent de nombreuses façons.
Mes camarades aussi m’aimaient et m’aiment beaucoup. J’ai toujours vécu en accord avec toutes et même si certaines habitudes, certaines fiertés, certains égoïsmes ne me plaisaient pas chez mes camarades, je les ai toujours supportées, essayant patiemment de les faire réfléchir en vue d’améliorer ces tendances naturelles chez ces enfants riches et heureuses... Moi aussi j’étais riche, mais je n’étais pas heureuse, je connaissais le goût des larmes et la vie avait donc pour moi un éclairage différent du leur.
Combien de confidences, combien de petits secrets, combien de soutiens discrets n’ai-je pas offert à ces petites soeurs de mon âme!... Je possédais à l’état naturel la rare qualité du silence. Je savais écouter, consoler et me taire. Le collège est un monde en miniature. On y trouve de tout; toutes les classes sociales, tous les caractères, toutes les difficultés y sont représentés.
On y rencontre les souffrances, les joies, les espoirs que nous éprouvons et qui se reflettent en nous depuis la vie qui vient de l’extérieur. Tout est partagé au sein de cette petite communauté. Lorsqu’une peine frappe l’une d’entre nous, elle est partagée par toutes; deuils familiaux, mésaventures, désastres... s’abattent sur une, mais nous font toutes pleurer. Joies, naissances, noces qui viennent en réjouir une, réjouissent aussi les autres.
Les religieuses ont elles aussi leurs affections et leurs croix. Ce sont des croix intimes, provenant de leur communauté, ou originaires de l’extérieur, de la maison qu’elles ont abandonnée par amour de Jésus. Quels sont donc ces imbéciles qui affirment que l’habit monacal éteint tout sentiment? J’ai vu souffrir intensément les religieuses qui s’occupaient de moi à certaines heures de déchirement... Devant moi, dont elles étaient sûres de la compréhension et de la prudence, se sont déversées bien de larmes de religieuses... Parfois elles se réfugiaient dans mon petit bureau — car j’eus aussi une pièce toute pour moi, pour des raisons que je vous indiquerai plus tard — pour donner libre cours au déversement de leur coeur... Pauvres chères soeurs! Quant à moi, je les laissais pleurer, j’écoutais ce qu’elles avaient à me dire, je devinais ce qu’elles ne disaient pas, je priais Jésus de les consoler et, pour ma part, je leur offrais mon amour. Elles partaient de là rassérénées.
Moi aussi je me confiais à elles. Assez peu, car j’étais très fermée, timide, pudique sur mes sentiments. Mais en fait nous nous comprenions même sans trop parler. Un regard, l’ardeur du visage, un tremblement dans la voix exprimaient ce que j’avais honte de dire.
J’étais beaucoup aimée. Une rigueur naturelle du jugement faisait que mes réflexions tombaient rarement dans l’erreur. Ma supérieure disait toujours à maman: “Ah! Maria est une petite femme très sensée. Rien ne lui échappe et il nous faut être sur nos gardes, nous aussi religieuses, car si nous commettons quelques erreurs, avec l’adresse qui la caractérise elle nous les fait remarquer et j’avoue qu’elle a tout à fait raison!”
Les camarades m’adoraient et étaient fières de moi, pour mon intelligence. Beaucoup plus fières que je ne l’étais moi-même, car je savais que je ne pouvais pas me vanter de ce don de Dieu, mais que je devais seulement en rendre gloire à Lui et en user en faveur de mes condisciples. N’importe quelle lettre à quelque prélat ou autorité, tous les essais de littérature à lire dans les académies, tous les thèmes d’imitation sont issus de ma citrouille... J’avais l’impression d’être un verre à soie qui file, file et file encore son secret visqueux et enlace et élabore son chef-d’oeuvre... Sans mérite et sans effort.
Mais cela n’est qu’un côté tout humain. Je regrette de perdre du temps à en parler, même si je suis tenue à dire du bien à mon sujet. Mais vous m’avez priée de dire le bien et le mal. Je m’exécute donc.
Mais j’aborde maintenant un sujet qui vous plaira davantage et qui m’est plus agréable. Auparavant cependant je vous parlerai de mes études.
La première et seconde années, cours de formation interne. Puis la troisième année, après la maladie de mon papa, survenue au printemps 1910, ma maman, qui était devenue désormais patronne absolue de tout, puisqu’il n’y avait même plus l’ombre de la volonté de mon cher papa, imposa la sienne qui ne se discutait pas et je dus m’inscrire au cours technique.
Maman voulait que je fasse le cours complémentaire, puis l’école normale, ancrée dans son idéal qui voyait en moi “la fille institutrice”. Mais les religieuses lui firent remarquer que j’aurais dû quitter le collège et fréquenter les écoles publiques comme candidate libre et que, étant absolument nulle en dessin, je ne pouvais pas fréquenter l’école normale. Maman choisit alors l’école technique.
C’était pire que tout! Pensez que mes capacités en mathématiques s’étaient ensablées devant les fractions... Comme une mule entêtée, mon cerveau s’était refusé à avancer dans le calcul. Je n’y comprenais rien: les cours d’arithmétique, géométrie, comptabilité étaient un supplice inutile. Il m’arrivait de me sentir mal à cause de l’effort fourni à essayer de comprendre, mais je ne comprenais rien. J’avais l’impression que l’on parlait japonais, africain, eskimo!!! Pensez donc si c’était le cas de parler d’école technique! Et puis je n’avais guère besoin d’un emploi... Mais si vraiment on voulait me mettre en main le bout de papier d’un diplôme, que ce soit pour le moins dans les études classiques où je réussissais si bien.
Je priais et suppliais dans ce sens. Les religieuses prièrent et supplièrent dans ce sens. Rien à faire. Ma mère, fidèle à son “Ce que j’ai dit est dit”, fut inexorable.
En une année je dus faire le programme de trois classes techniques... et ce fut un solennel recalage en mathématique, géométrie et comptabilité. Quant au reste j’obtins les notes maximum... Je m’étais usée jusqu’à en tomber malade, je m’étais éreintée de larmes et d’efforts sans but... Comme toujours ma mère s’était mise en travers de ma route et m’avait démolie... Et elle m’a démolie... Elle a complètement abîmé un morceau de mon heureuse existence de collégienne... Bah!
De retour au collège pour l’examen d’octobre, j’étais extrêmement malade. Mais les soeurs obtinrent de me faire faire tout le programme classique durant les mois de formation qui me restaient. Et elles obtinrent l’autorisation. Mais à quoi tout cela m’a-t-il servi? A quoi a donc servi ce pauvre diplôme gâché par de mauvaises notes dans les trois sciences exactes? Et à quoi m’a donc servi une étude aussi massacrante qui m’a portée en moins de vingt mois à compléter tout le programme des études du “gymnase” et du “lycée”? J’en ai retiré des satisfactions intérieures, mais rien d’utile. Et alors? A quoi bon tout cet effort? Bah! Je ne sais qu’en penser! Bah! Je ne puis que dire: bah!
Voilà pourquoi pour les deux dernières années scolaires j’eus un bureau pour moi toute seule, où je travaillais, je travaillais, et je travaillais douze heures par jour. Pour le reste ce furent des heures de joie, car j’aimais beaucoup les matières littéraires.
Mais parlons maintenant de mon âme et de la vie spirituelle.