Autobiographie
13. Florence
A l’antienne de la messe d’aujourd’hui 18 mars l’on entend ces paroles: “Il est beau de louer le Seigneur et de chanter des hymnes à ton nom, ô Très-haut”.
On peut louer le Seigneur de bien des façons. De même que nombreuses sont au ciel les demeures du Père et différentes sont en elles les degrés de gloire des bienheureux, de même sur la terre il y a de nombreuses façons de servir et de louer Dieu, même si le but est le même et si la récompense éternelle est identique.
Il est beau de louer le Seigneur dans la pureté et l’obéissance d’une vie sans tache, qui n’a jamais connu de repos dans sa course vers Dieu. Mais il est beau également de lui rendre gloire par l’action réparatrice d’une vie qui, assurée de son erreur, s’humilie jusqu’au-dessous de la poussière dont elle n’est même pas digne car, étant douée de raison, elle a manqué à l’égard de Dieu plus que la matière brute, lorsque elle a désobéi pour un instant à l’ordre voulu par le Divin Créateur.
C’est beau car elle témoigne de la sorte, pour tout le reste de sa vie, que nous ne sommes rien. Nous en faisons l’expérience et cela est prouvé par le fait que, dès que Dieu nous laisse à nous-mêmes, nous tombons misérablement, et nous constatons que notre résurrection consiste en la voix de Dieu qui agit, par son commandement, aux pauvres Lazare que nous sommes, morts à la grâce, ensevelis dans l’obscurité, puants de péché, corrompus dans la décomposition de la mort. Alors intervient son commandement empreint de force et de compassion: “Lazare, sors”.
Alors voilà que nous, pauvres Lazare, nous sortons de la prison du tombeau moral avec les bras, les jambes et le corps entier encore recouverts et empêtrés dans les lacets mortels, salis par les effluves des maladies morales, le visage encore couvert par le suaire et la langue embourbée par la paralysie de la mort, nous hasardons un premier pas incertain, bégayons les premiers mots de louange jusqu’à ce que Jésus, dont le coeur est encore tout vibrant à la constatation de la mort de cette créature, rachetée par son Sang et par lui arrachée, par ses pleurs, à l’emprise mortelle, il commande une seconde fois: “Détachez-le et laissez-le aller”. Alors, entièrement, libres de tout l’appareil funèbre, nous voilà ressuscités et, avec Jésus, le Fils de Dieu, voilà que nous chantons notre hymne au Père qui est dans les cieux: “Père, je te remercie!”.
Pour ma part je sens que si celui que Dieu a toujours dans sa bonté préservé du mal doit lui être reconnaissant, plus reconnaissant encore est celui que Dieu a sauvé.
Ma pensée est dans ce cas en contraste avec celle de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. A un moment, dans l’Histoire d’une âme, elle affirme que la plus haute gratitude doit être ressenti par l’âme que Dieu, comme un père très affectueux, a tenu à l’écart de tout danger.
Je dis qu’il n’en est pas ainsi. En fin de compte, Dieu ne nous a-t-il pas donné l’intelligence et donc la capacité de nous conduire nous-mêmes? En fin de compte, Dieu ne nous a-t-il pas donné un coeur capable d’aimer? Or donc, si Dieu nous a créés capables de nous conduire moralement et nous a aussi donné une loi pour nous apprendre à nous conduire, notre devoir consiste à vivre en toute droiture morale, conformément à sa loi et à l’appel de l’amour.
L’homme sait que Dieu l’aime. Et comment pourrait-il en douter s’il nous a tant aimé qu’il a envoyé son Fils mourir pour nous? L’homme sait que ses actes de rébellion, ses chutes, sa persévérance dans le mal font de la peine à Dieu. Regardez que je ne parle pas de l’offense. Je ne m’intéresse ici qu’à l’amour. Car l’offense suppose une punition future. Et cela est juste. Mais par le châtiment les comptes engagés entre le Juge et le coupable, entre la Loi et le transgresseur sont bien réglés et liquidés. Or l’on ne peut en aucune manière régler la peine portée au coeur de notre Dieu par notre manque d’amour. Une centaine d’enfers ne suffiraient pas à absorber cette peine, car rien ne peut la réparer, rien qui soit du domaine du châtiment. C’est seulement un retour de notre part à l’amour, à l’obéissance par amour, c’est seulement un repentir d’amour qui regrette non pas le châtiment mérité mais la peine faite à Dieu qui peut ramener le sourire dans les yeux de Celui qui nous a créés et qui nous a aimés au point de s’immoler pour nous.
Voilà pourquoi, lorsqu’une âme s’aperçoit de la longanimité manifestée par Dieu, de la patience qu’il a exercée, de l’amour par lequel il a exprimé sa paternité, lorsqu’elle s’aperçoit que Dieu a mis tant de temps, tant de moyens pour qu’elle reprenne à vivre dans la loi et, comme si cela ne suffisait pas, qu’à peine la créature émerge de la boue où elle a offensé Dieu et déshonoré son être qui a été créé à l’image et ressemblance de Dieu, qu’à peine elle lève les yeux au ciel en un désir de rédemption elle voit Dieu descendre pour la relever, la presser sur son coeur, la réconforter dans son espoir de guérison, lui assurer que, pour sa part, elle est déjà pardonnée et doublement aimée, justement parce qu’elle est une pauvre âme malade, affaiblie par l’infection qui l’a prise, comment cette créature ne ressentirait-elle pas une gratitude plus grande encore que celle qui n’ayant jamais démérité est justement aimée?
L’on dira: “Mais cette dernière doit être agréable à Dieu parce qu’il l’a préservée”. Mais combien donc, répliquerai-je, ne lui sera archi-reconnaissante celle qui se voit aimée d’un double amour qui, non seulement l’aime, mais l’aime au point de pardonner l’offense reçue?
Le Maître l’a dit: “Ceux à qui l’on pardonne moins aiment moins”. Aussi ceux qui ont légèrement, seulement légèrement dégoûté Dieu, davantage par des imperfections que par de véritables fautes, reçoivent naturellement un pardon inférieur, mais ceux qui ont péché gravement, obstinément, doivent par force bénéficier d’un pardon beaucoup, beaucoup plus grand. Voilà pourquoi ils ont l’obligation, la suave obligation d’une gratitude illimitée envers le Pardonneur divin.
“Ta foi t’a sauvée, va en paix” dit le Sauveur à l’âme entachée de péché et qui s’adresse à lui, à lui le seul qui puisse l’émonder. Elle est grande la foi en lui chez cette âme qui a compris où se trouve le remède de sa lèpre! Elle est grande de conséquences la pitié du Médecin divin qui se baisse pour soigner ses plaies. Il s’agit d’un flux et reflux de générosité entre l’âme et Dieu. L’âme se donne sans conditions, avec générosité, sous l’aiguillon du repentir et de la reconnaissance envers Dieu. Dieu, parfait en toutes choses, ne peut agir moins bien que la créature humaine, voilà pourquoi il fait preuve de sa parfaite générosité dans le pardon qui est la plus haute forme d’amour.
Bravo Maria! Vois-donc où tu as dérapé! Sur une chaire, toi qui n’es même pas digne de rester au pied d’une chaire! Pardonnez-moi, mon Père.
L’amour reconnaissant est comme le vent qui transporte très loin et très haut... Lorsque l’Esprit-Saint — car je crois que c’est le Paraclet qui suscite ces forces dans les coeurs — inspire en nous son souffle divin, il nous investit et nous entraîne en un tourbillon surnaturel vers les hauteurs où vit Dieu et d’où proviennent les splendeurs qui illuminent la pauvre âme opprimée par son enveloppe mortelle. Il faut que l’âme chante, à certaines heures, pour ne point exploser sous la pression et l’incandescence de l’amour. Et si la pauvre parole humaine est toujours insuffisante à exprimer le divin, c’est quand même un soulagement à la super-ardeur qui s’allume mieux que de la fièvre... Il s’agit en effet d’une fièvre spirituelle, qui n’est pas moins brûlante qu’une fièvre physique.
Tant que nous n’atteindrons pas l’âge parfait, au Paradis, nous restons de petits enfants, occupés à bredouiller leurs premiers mots. Et puissions-nous aussi dans la vie de foi être au moins de petits enfants!... Mais nous ne savons rester en enfance que dans le bien. Dans le mal, au contraire, nous devenons tout de suite des adultes, hélas, parfaits, oserais-je dire, diplômés dans le mal. C’est ainsi que nous nous rendons indignes d’entrer dans le royaume des cieux où n’entrent que ceux qui sont sans malice, comme des enfants innocents.
Mais revenons à mon récit.
Nous arrivâmes à Florence le matin du premier mars 1913. Le 4 mars nous prenions possession du nouvel appartement.
La maison, très belle et aérée, donnait par la façade sur l’esplanade Saint-Gall, qui n’était pas encore abîmée par ce vilain palais qui y a été construit de nombreuses années plus tard, à l’occasion des Expositions de l’Artisanat. De l’autre côté, l’appartement donnait sur un grand nombre de jardins qui s’étendaient jusqu’au boulevard de la Reine Victoria. Je donne les noms de l’époque, parce que maintenant, avec la phobie que l’on a pour tout ce qui est anglais, l’on a rebaptisé tout cela sous des noms que je ne connais pas. Parmi ces jardins, il y avait celui du couvent des Jésuites et de son église. On voyait les pères s’y promener ou y jouer, les jours de fête, avec les enfants du patronage.
Du côté de la rue, car nous étions tout près de l’angle de la rue Pancani avec celle de la Madonne de la Toux, nous étions tout proches de l’antique église de la Vierge de la Toux. Depuis les fenêtres nous pouvions observer l’intérieur de l’église. Je me souviens que durant le mois de mai et de juin je me mettais à la fenêtre et j’assistais à la bénédiction du Saint-Sacrement. Je voyais s’élever l’ostensoir bénissant, contenant son hostie très sainte, comme un blanc soleil au sein de son rayonnement doré, au-dessus de la foule fervente, et l’odeur de l’encens et les paroles du cantique parvenaient jusqu’à moi... Même de l’église des jésuites, consacrée il me semble à Marie Mère du Bon Conseil, me parvenaient des sons de cantiques et des effluves d’encens. Je me trouvais sur cette ligne mystique, tracée par deux églises consacrées à Marie.
Depuis les fenêtres — car nous habitions au troisième étage — je voyais toutes les collines de Fiesole, Vincigliata, d’un côté le Mont Morello et de l’autre le Casentino s’évanouissait à l’horizon dans ses courbes molles, dans ses versants boisés qui changeaient de couleur selon les différentes phases d’exposition solaire. L’on m’avait dit que d’un certain côté se trouvait l’Alverne. Moi qui étais déjà très attachée au Séraphique et à sa doctrine je regardais toujours dans cette direction et j’en ressentais une grande paix.
A moi qui étais d’un esprit artistique et sensible, Florence me plut aussitôt. Ses églises, ses palais, ses musées, ses jardins, ses collines (permettez-moi d’utiliser cet adjectif) si spirituelles, qui se déployaient depuis San Miniato, blanc et noir comme l’habit dominicain, qui nous parle de Dieu et rappelle, tout près des portes saintes, que nous ne sommes que poussière, que nous ne sommes que chrysalides dont le “papillon angélique”, qui devra “voler vers la Justice sans écran ni obstacle”, doit naître pourvu que nous ne le tuions pas par le péché, or donc ces collines se déployaient en descendant jusqu’à Porte romaine, passant par les oliviers d’une sobriété franciscaine et aux bruissants colloques des feuillages vert-argent avec les vents qui portent l’arôme des forêts apennines ou la fragrance humide des bosquets qui longent le cours du fleuve, qui va en s’élargissant vers la mer. Les collines dont les colonnes militaires sont représentées par les panaches de bronze du cyprès, qui est l’arbre toscan par excellence, un arbre qui a un air recueilli et paraît s’élever en un élan de prière, avec la flèche pointue de son feuillage rassemblé autour du tronc droit. Ces belles collines aux jardins regorgeants de corolles, aux pentes résonnant de gazouillis, de trilles et de roulades, aux belles villas enfoncées dans le vert et les fleurs, aux fermes pittoresques dans l’harmonie de leurs milliers d’arbres séculaires, au fleuve dont la voix s’adapte au flux des eaux: tantôt exubérante comme les flots en crue, tantôt à peine perceptible comme le murmure d’un ruisseau parmi les cailloux de la grève, durant les mois de l’étiage. Et Boboli et le Parc de ce qui était alors le Musée Stibbert... voilà les oasis où j’aimais me rendre avec mon papa.
Les habitants me plaisaient moins; trop différents des lombards parmi lesquels j’avais vécu, ils me désorientaient par leurs façons de faire. Mais j’avais si peu de relations avec eux que cela avait une importance fort relative.
Je sortais souvent avec mon papa. Nous étions durant les beaux mois de printemps, où Florence a l’air tellement en fête, et nous en profitions pour aller ensemble dans les endroits qui nous plaisaient le plus. Pour ma part, j’avais besoin de m’évader pour moins sentir la nostalgie, vraiment aiguë, du collège. Papa éprouvait le besoin de s’évader pour moins ressentir la peine d’être un retraité... Ainsi nous unissions nos deux peines et cherchions à nous aider mutuellement à nous acclimater à la nouvelle vie.
Pour le reste, je continuais à vivre à peu près comme au collège. Je me levais de bonne heure, je priais, le dimanche j’allais à l’église où je faisais aussi la communion. J’aurais voulu communier plus souvent, mais maman avait aussitôt commencé un véritable cours théorico-pratique qui voulait démontrer qu’il n’y a aucunement nécessité de se confesser ni de communier trop souvent et que ceux qui recourent plus souvent à ces choses-là ne sont que des hypocrites, plus mauvais que ceux qui n’y vont pas... etc. etc. Combien de fois, au cours des vingt ans passés depuis 1913, date de mon retour en famille, jusqu’en 1933, date de ma clôture en la présente infirmité, combien de fois n’ai-je pas dû entendre résonner dans ma tête ces leçons d’indifférence religieuse!!!
S’il est vrai que c’est un signe d’amour de Dieu de ne point avoir de respect humain, je dois dire que pour ma part, alors, j’ai toujours été, même dans les plus mauvais moments, aux époques les plus sombres, une grande amante de Dieu, parce que je n’ai jamais cédé au respect humain. Raillée, disputée, offensée parce que j’étais fidèle à mes pratiques de piété, j’ai persévéré en elles, sans tenir compte des sourires narquois, des moqueries, des reproches que ma fidélité suscitait. Plus tard, par un acte de sainte liberté, j’ai su également me rendre à l’église durant tout le mois de mai, de juin, et à l’occasion des plus belles neuvaines, en communiant alors tous les matins. Mais au début, j’obéissais, avec souffrance, et je ne recevais la communion que le dimanche, le premier vendredi du mois et aux principales fêtes.
Le premier vendredi du mois! Vous verrez quels moments de rébellion et d’obscurité morale j’ai connus. Cependant, même au paroxysme de ces mauvais moments, je n’ai jamais abandonné la pratique du 1er vendredi du mois. Depuis 1909, date de mon entrée au collège, j’ai connaissance de cette pratique, et je ne l’ai plus quittée, sauf pour des raisons de santé. Mais il fallait que ce soit alors une grave maladie qui m’empêche de sortir de la maison... Car pour m’empêcher de sortir à moi, qui me déplaçais tranquillement avec 39 ou 40 de fièvre et vaquais aux obligations de la maison, de l’hôpital, de l’Association de l’A.C., comme si je me portais à merveille, malgré une forte fièvre, il fallait vraiment que le mal soit très grave.
Je pense que si malgré tout j’ai sauvé mon âme, je le dois à ma fidélité au premier vendredi du mois. Jésus n’a-t-il pas dit à sainte Marguerite-Marie que les pécheurs trouveront dans son Coeur un océan de miséricorde et que son amour accordera la pénitence finale à ceux qui auront été fidèles à cette pratique réparatrice? Moi je lui ai été fidèle même dans les moments d’infidélité sur bien des choses, et l’infinie miséricorde de Jésus m’a guérie des maladies spirituelles: il m’a redonné la vue de l’âme pour reconnaître sa Voie, l’ouïe de l’âme pour entendre sa Parole, le mouvement de l’âme pour aller à Lui, il m’a guérie et émondée des lèpres, des fièvres, des infirmités honteuses de l’esprit, il a commandé au malin de me laisser tranquille. J’ai reçu la vie par l’entremise de son Coeur et ne devrais-je pas maintenant lui donner ma vie pour dire “merci” à son Coeur?
Mais revenons au rythme de mes journées...
Donc, je me levais de bonne heure, je priais, je remettais en ordre ma chambre et le salon de réception — c’était ma part de travail domestique —, j’aidais à la cuisine, je travaillais, pas énormément à l’époque, j’étudiais beaucoup, je jouais du piano, je lisais énormément, j’allais me promener avec papa, quelquefois au cinéma avec lui et avec maman aussi, rarement au théâtre durant les mois de froid, plus souvent en été. Je me couchais plutôt de bonne heure les soirs où nous étions sans conversation, car souvent soit nous sortions soit d’autres venaient passer la soirée en conversations amicales.
A Florence nous avions trouvé des amis anciens et nouveaux. Une famille, dont le père était comme papa un technicien-chef de l’armée, était formée du mari, un saint au sens le plus vrai du terme, de l’épouse, une étourdie, une malheureuse que seul ce saint homme pouvait supporter et pardonner, et une fille de onze ans. Plus tard ils eurent un petit garçon...
Pour ma part, bien qu’innocente comme un bébé, je m’étais rendue compte que cette femme était une personne indigne qui, sous les yeux de son mari, de sa fille et devant nous, n’hésitait pas, avec la complicité des serveurs, à échanger des billets d’amour avec ses... adorateurs, lorsque nous nous retrouvions quelque part. J’avais averti maman, lui disant que je ne me sentais pas de servir de... paravent à certains jeux dans les coulisses. Je fus vivement réprimandée car maman qui, comme je vous le disais déjà, voit tout à l’envers de la réalité, jugeait et considérait son amie comme un chef-d’oeuvre d’honnêteté féminine (!!!).
La fille de... cette dame (!) était... une élève digne de sa mère. Elle se préparait à la première communion à cette école et avec de pareilles dispositions... Pensez qu’un jour ma femme de chambre, qui n’était pourtant qu’une fille de la campagne et n’avait donc pas trop de scrupules, éprouva le besoin de la faire taire par ces mots: “Taisez-vous! Vous n’avez pas honte? Je ne permets pas que l’on enseigne à ma demoiselle certaines choses et qu’on lui tienne certains discours!” J’avais alors 16 ans et cette... pauvrette 11 seulement.
Je me sentais diminuée, profanée, lorsque je me trouvais avec ces deux malheureuses. Mais maman n’admettait rien et il me fallait y aller. Plus tard, en 1915 et dans les années suivantes, lorsque le scandale fut si évident qu’il fut du domaine public, maman dut alors reconnaître que j’avais raison... Oui, mais vous imaginez, mon Père, quel a été le trouble provoqué par cette rencontre. Le mal que l’on touche ne nous laisse jamais complètement à l’abri de son virus. Quelque chose pénètre en nous et même s’il n’arrive pas à prendre pleinement possession de nous-même — et cela grâce à Dieu d’abord et de par notre nature — il nous dérange toujours, surtout lorsque l’on est encore de jeunes créatures.
Dans une autre famille il y avait un lieutenant-colonel, qui était séparé de sa femme par incompatibilité de caractère. Ce père avait son fils avec lui, qui était jeune comme moi. Sa femme, qui était rentrée à Rome chez sa mère, avait gardé auprès d’elle sa fille, qui était plus jeune que le garçon. Durant l’été, la fille venait chez son père et le garçon allait chez sa mère. Une famille malheureuse et des enfants vraiment déplorables!
Ce colonel habitait au premier étage de notre maison et disposait d’un grand jardin dont il jouissait à lui tout seul, tandis qu’un autre jardin plus petit était à la disposition des autres locataires: deux vieux époux dont l’un, le mari, était aveugle. Des personnes gentilles et toujours affligées d’un grand nombre de petits-fils polissons ou fauchés qui venaient se réfugier chez eux. Au deuxième étage habitait un couple qui vivait seul, et qui louait la moitié de l’appartement à des officiers ou à de personnes qui venaient passer l’hiver à Florence. Je vous ai fait cette description parce qu’elle est nécessaire pour la suite de mon récit.
Je descendais souvent à l’appartement du colonel pour aller dans son beau jardin, mais aussi parce que le colonel trouvait que j’étais la seule qui soit capable de faire étudier son fils, qui était intelligent, mais qui était distrait, comme la plupart des garçons. Pauvre créature à qui manquait la présence maternelle! Pauvre garçon toujours à la merci des femmes de service qui, selon leurs humeurs de femme, le viciaient, le rudoyaient ou le faisaient punir pour un rien par son père!
Mario, le garçon, s’était immédiatement beaucoup attaché à nous. Aussi était-il tout heureux lorsqu’il pouvait monter à notre étage pour se faire choyer par maman. Et cela lui faisait plaisir également lorsque nous descendions chez lui. Alors il se mettait à étudier et il était tout gentil. Il avait besoin d’amour le pauvre Mario qui expiait sur lui l’égoïsme de ses parents.
Ah! Il y aurait tant à dire à ce sujet! Les fils ont bien sûr des devoirs envers leurs parents. Mais les parents aussi ont des devoirs envers leurs enfants... Si l’on pensait aux conséquences de certaines “incompatibilités”, qui ne sont autres que de l’égoïsme, aux conséquences dont des enfants innocents sont les victimes, l’on n’arriverait jamais à se séparer. Mais cela n’a rien à voir avec mon récit.
Maintenant que je vous ai présenté les principaux personnages de l’époque, je puis vous parler du personnage qui m’a alors le plus influencé.
Je vous ai dit qu’au second étage les deux époux qui y habitaient louaient la moitié de leur appartement. Cette année-là ils l’avaient loué à un jeune homme. C’était un garçon de Bari, beau, riche, cultivé. Il était docteur en lettres, mais il n’exerçait pas, parce qu’il n’en avait pas besoin et qu’il était venu à Florence pour faire des recherches dans les bibliothèques florentines, pour compléter un travail qu’il préparait sur les premiers écrivains italiens. C’était aussi quelqu’un de très gentil, sérieux, paisible.
L’un des premiers jours où je me trouvais dans cette maison, nous nous sommes rencontrés dans les escaliers. Lui, brun de cheveux, de visage, d’habit, moi toute blonde et rose, paraissant encore plus fillette dans le grand tablier qui m’enveloppait.
Nos regards se croisèrent et nous avons aussitôt sympathisés. Je sus par la suite qu’il avait aussitôt demandé des informations à mon sujet. Mais par timidité et parce que je me croyais un ogre — c’était l’une des spécialités de maman que de me convaincre que j’étais laide, peu intelligente, antipathique, et de me le dire avec une telle force de conviction que je me croyais véritablement mal faite, semi-crétine, répugnante — et par l’éducation que j’avais reçu, tant à la maison qu’au collège, je n’ai jamais su manifester naturellement ma sympathie.
En 1913, les femmes, lorsqu’elles avaient à peine un peu de cervelle, savaient rester à leur place avec une retenue qui est l’une des plus belles qualités féminines et qui est aujourd’hui... réduite à l’état de... souvenir.
Quant à lui (avec le respect que les méridionaux ont pour la femme, un respect que dans les autres régions certains considèrent comme un résidu babare hérité des invasions arabes, mais qu’il est pourtant beau de souligner), il sut, par son excellente éducation, recouvrir à son tour son évidente sympathie sous le vernis d’une simple courtoisie. Je dis bien “évidente sympathie” parce que bien que l’on n’échangea aucun mot en dehors de bonjours laconiques et de paroles de bon voisinage, il n’y eut que le regard pour souligner ces échanges des plus banals, mais qui enrichirent les mots d’une signification plus élevée. Je mentirais si je ne disais pas que j’avais compris.
Une femme comprend toujours certaines choses. Même la plus stupide. Elle fait semblant de ne point comprendre car c’est ainsi que conseillent la bonne éducation et la pudeur. Mais elle comprend. Celles qui affirment: “Oh! je ne me suis jamais aperçue de rien. Je n’ai pas vu qu’un tel avait pour moi de la sympathie” mentent sans vergogne. Un sixième sens qui est le propre de ceux qui tombent amoureux est encore plus prononcé chez la femme, qui est un être plus sensible, et qui perçoit toujours si deux âmes ou deux corps sont attirés l’un vers l’autre.
Je dis bien: deux âmes ou deux corps, parce que dans le domaine de l’affection il y en a qui aiment uniquement avec leur moi charnel, d’autres qui savent aimer aussi avec la partie spirituelle, d’autres encore qui n’aiment que spirituellement. Ces derniers devraient avoir les sentiments les plus durables, parce qu’ils sont ressentis et exprimés par la partie meilleure et éternelle. Mais pratiquement il advient tout le contraire. Puisqu’il est difficile de trouver une âme identiquement élevée qui sache dominer ses sens et aimer par elle-même, on finit toujours par trouver notre affection, exempte de sensualité, ennuyeuse et on nous abandonne comme des créatures frigides incapables d’aimer de la façon que la plupart ont de concevoir l’amour. L’idéal serait d’aimer dans une même proportion d’esprit et de matière. L’on aimerait alors de façon parfaite. Mais quand donc, nous les créatures, pouvons-nous être parfaites?
En somme, tous les deux, nous nous aimions. Un amour muet, patient, respectueux. Il me voyait si jeune — j’avais l’air d’une fillette — qu’il sut retenir son sentiment pour ne point troubler ma jeunesse, se réservant de parler en temps plus opportun. Quant à moi, qui avais très bien saisi, j’attendais patiemment élevant un autel à mon chaste amour.
C’est ainsi que les mois passèrent jusqu’à l’été.
L’on devait aller à Viareggio pour les bains qui duraient toujours trois mois. J’aimais bien ma maisonette de la rue Humbert 1er, avec son petit jardin et son oranger amer, son pêcher chargé de fruits, le cèdre, la tonnelle...
Quelques jours avant que nous ne partions, c’est lui qui partit rejoindre sa mère à Bari... Il était fils unique, adoré par sa mère, qui était restée veuve de bonne heure. Je ne l’ai jamais autant entendu parler, et à aussi haute voix, comme ces jours-là. Sa belle et chère voix montait de sa fenêtre ouverte jusqu’à ma fenêtre ouverte et je sus de la sorte qu’il partait pour revenir. Et d’ailleurs il confirma dès cette époque, la location de l’appartement pour l’automne suivant. Puis il partit.
Je souffrit beaucoup parce que je lui étais réellement beaucoup attachée... “d’un amour d’enfant comme il me convient”, aurais-je pu répéter avec la petite Chochosan. Car l’amour que je lui portais avait la pureté et la sérénité de l’affection d’une enfant. Mais c’était pourtant un amour tenace et profond dans sa pureté...
Je me mis à pleurer beaucoup, dans ma chambrette, lorsque je le vis partir. Il me semblait que tout s’était décoloré autour de moi et qu’un grand silence s’était installé sur le monde. Je n’entendais plus sa belle voix distincte et virile, à la prononciation parfaite; car, même s’il était de Bari, il avait cependant été éduqué dans des collèges du centre de l’Italie et parlait donc un italien parfait dans la forme et la prononciation.
Vous serez sans doute surpris que je me sois attachée de la sorte à un garçon qui n’avait manifesté à mon égard que quelques salutations polies et des regards affectueux. Mais pensez donc à ce qu’était ma vie. Avec papa dans cet état, maman si dure, n’ayant pas de frères ni de soeurs, et avec un coeur comme le mien, désireux d’affection... Comment pouvais-je ne point m’attacher à quelqu’un qui me témoignait de l’affection avec respect et sérieux? Rien en lui ne pouvait décourager une femme. Ni dans son origine, ni dans sa prestance physique, ni dans sa catégorie sociale, ni dans son éducation, ni dans sa culture. Il avait tous les atouts pour être aimé.
Durant les vacances, au milieu des distractions de la plage, je pensais à lui. Et lui, comme je le compris plus tard, pensait à moi.
Nous rentrâmes à Florence à la mi-octobre cette année-là. La dame du 2ème étage, qui devait avoir deviné quelque chose, me dit, sans en avoir l’air, qu’il serait rentré vers la fin novembre. Il avait retardé son retour parce que sa mère avait eu très mal au coeur. Et il aimait immensément sa mère.
Pour ma part, je continuais à lui être affectionnée. Personne à la maison n’avait deviné mon sentiment que je gardais au fond du coeur. Et personne non plus dans l’immeuble, hormis la propriétaire de l’appartement où il habitait. Mais c’était une dame sérieuse et elle ne fit jamais de commérages à ce sujet.
C’est non seulement le mois de novembre qui s’écoula, mais tout le mois de décembre également. Mais j’étais tranquille parce que je savais qu’il continuait de louer l’appartement.
C’était le 5 janvier 1914. Ce jour-là, maman était sortie faire des visites. Moi j’étais très enrhumée. Je n’étais donc pas sortie, tout heureuse d’être restée à la maison, car mon antipathie pour les “visites” avait augmenté progressivement avec le temps. Et pour moins ressentir la mélancolie que donnait cette journée de nuages et de gris hivernal, je m’étais mise à jouer du piano. J’étais seule parce que la domestique était sortie elle aussi pour faire quelques petites courses.
On sonna à la porte. J’allais ouvrir après avoir placé la chaîne de sécurité, car depuis qu’à Milan nous avions eu la visite de certains voyous, on n’ouvrait plus la porte immédiatement, surtout lorsqu’on était seul.
Il était là. Pour rendre plausible son intervention à ma porte, il me demanda si je savais où était allée sa propriétaire, car il ne pouvait entrer chez lui puisqu’il n’y avait personne.
C’était un petit mensonge, parce que la dame du 2ème étage était chez elle: d’en-bas je l’entendais bouger... Mais que pouvait-il bien me dire d’autre, pour éviter de déclarer à brûle-pourpoint: “Je suis venu frapper à ta porte sans attendre une minute parce que je t’aime trop”? Il prononça donc un petit mensonge, mais son visage et ses yeux disaient la vérité.
Je répondis que je ne savais pas où était la propriétaire mais qu’il me semblait l’entendre bouger. Alors il me demanda comment j’allais et comment allaient mes parents. Pour ma part je lui demandais comment allait sa maman, puisque je voyais que lui allait très bien. Et ce fut tout.
Il me salua, toujours ultra-respectueux, et s’en alla. Moi, je refermais la porte et je courus dans ma chambre remercier Dieu de la joie qu’il venait de me donner.
La domestique revint. C’était une brave jeune fille affectionnée et fidèle, qui travaillait chez nous depuis des années, et je le lui dis. Papa rentra et je le lui dis. Lorsqu’elle rentra, je le dis à maman. Remarquez bien ce fait de dire à tout le monde, avec ingénuité et sincérité, qu’il était rentré.
La domestique ne fit aucun commentaire. Papa non plus. Ils se limitèrent à un “Ah! bon! cela veut dire que sa maman va mieux”. Mais ma mère, que j’aidais alors à se déshabiller, se mit en colère. La chambre à coucher de maman était exactement au-dessus de la chambre à coucher de ce garçon. Et c’est là qu’il se trouvait alors, en train de défaire ses valises. Malheureusement, un tuyau de poële, qui passait dans sa chambre, montait de l’angle de la chambre de maman et faisait porte-voix...
Ma mère... mais comme il m’est pénible de devoir penser encore combien elle fut peu mère pour moi à cette heure-là et combien elle montra ne point connaître sa créature. Cela m’est pénible mais en même temps montre dans quelle mesure c’est en Dieu que j’ai grandie. En effet, alors que pendant des années, chaque fois que j’ai touché à ce sujet, j’ai senti mon coeur se soulever et un sentiment de rancoeur se mêler à la souffrance du souvenir et j’ai éprouvé de la rancoeur à l’égard de maman qui m’a tant blessée ce jour-là... eh, bien! aujourd’hui je me rends compte que la rancune est tombée et qu’il ne reste que la souffrance.
Qui donc a opéré le miracle de lever de mon coeur ce levain de rancune à l’encontre de ma mère? C’est mon Dieu, mon Père qui est aux cieux. C’est mon Jésus qui me dit: “Pardonne et tu seras semblable à moi”. C’est l’Esprit divin qui me fait le don de sa lumière et qui me montre que toutes les souffrances de ma vie, que tous les échecs de mes espérances, que toutes les déceptions dans le domaine affectif, que toute la solitude qui s’est instaurée de façon plus manifeste et consistante autour de moi, ont été voulus par l’amour spécial de mon Dieu qui a, disons, émondé toute ma frondaison, scié toutes les branches pour m’obliger à pousser en hauteur, avec vigueur, au sein de son jardin. Cela a été voulu par un amour exclusif de mon Dieu qui m’avait prédestinée pour lui et qui m’a tout enlevé, afin que je ne puisse plus chercher de réconfort qu’en lui seul.
Mes ailes, qui s’ouvraient toutes désireuses du bonheur de la vie humaine, ont été coupées radicalement, afin que je ne puisse m’enfuir ici ou là, mais que je m’habitue à vivre dans la volière de Dieu. Ne fait-on pas ainsi également avec les petits oiseaux, avec les colombes que l’on capture adultes, pour les obliger à rester dans notre prison, jusqu’à tant que le temps n’efface en eux le souvenir du doux nid natal, des vertes forêts, des amours libres parmi les feuillages propices et sous le beau soleil de Dieu ou la vibration des étoiles? Oui, c’est bien ainsi que l’on agit.
Mais qu’elle est douloureuse la mutilation lorsqu’on la subit! Combien de temps ne faut-il pas pour que la plaie se cicatrise et fasse moins souffrir! Combien de larmes ne verse-t-on pas sur le bien que l’on vient de perdre! Mais combien, oui combien de tentatives de rébellion ne fait-on pas avant de se résigner aux frontières de la volière! Et après avoir hurlé sa révolte et éprouvé le désespoir, combien, mais combien de journées entières passées à penser et à prier, avant de comprendre le don que Dieu nous a manifesté en nous enlevant tout, avant d’arriver à aimer notre pauvreté humaine qui est notre richesse surnaturelle, notre veuvage humain qui constitue notre épousaille avec le Christ, notre torture qui constitue notre béatitude future!
Maintenant, je comprends et je dis: “Merci, mon Dieu, de m’avoir voulue pour Toi!”. Mais lors des premières années!... Pendant presque cinq ans, j’ai connu l’enfer du désespoir... Mais cela suffit! N’en parlons plus.
Ma mère devint furieuse. Les accusations les plus diverses, les insolences les plus variées montèrent à jet continue contre lui, contre notre domestique, contre moi. Et pour celles qui me concernaient, j’étais servie!...
Quant à lui, c’était un vaurien, un chacal, un être indigne qui saisissait le moment propice pour démolir la réputation d’une famille honnête (?!). Notre domestique n’était qu’une... (je vous fais cadeau du terme utilisé), qui servait de complice à nos amours coupables (?!).
Quant à moi j’étais une... (autre épithète que je vous évite, choisissez vous-même), qui en l’absence des parents accueillait (?!) chez elle ses amoureux. Et l’on m’intimait de parler, de dire et d’avouer, puisque je venais de me trahir, jusqu’à quel point j’en étais arrivée (?), qu’est-ce que j’avais fait durant le mois de mai de l’année précédente, tandis qu’elle et papa étaient allés à Voghera pendant 15 jours... Oui, il fallait que je parle et que je dise jusqu’à quelles conséquences j’avais glissé à force d’accueillir pour des rencontres secrètes, ceux qui m’étaient agréables, car il était impossible que je ne fusse point tombée dans des extrêmes, contraires à l’honnêteté et à la pudeur... etc.
Et plus j’assurais et jurais qu’aucun mot, en dehors du bonjour que l’on ne refuse à personne, n’avait été échangé entre nous, plus je jurais et insistais qu’en son absence non seulement lui, mais pas même Mario, qui n’était qu’un petit garçon, n’était monté chez moi et que quant à moi, en l’absence de mes parents, comme d’accord avec elle, j’avais, si l’on peut dire, habité dans le jardin du colonel — tous pouvaient s’en porter témoin — et plus elle s’entêtait dans sa fureur offensive et injuste.
La domestique, survenue à ces cris, voyant de quoi maman l’accusait, se démit sur le champ. Et elle fit là une bonne chose. L’on ne doit pas rester là où l’on n’est pas apprécié lorsque l’on peut aller ailleurs.
Quant à moi, évidemment, il me fallut rester. J’étais fille et mineure. Où aurais-je pu aller? Si j’avais pu je serais sortie aussitôt de cette maison où l’on m’accusait injustement de fautes inexistantes.
Inexistantes! Inexistantes! Je n’aime pas jurer parce que je pense que l’homme doit être cru sur la parole et puis aussi parce que Jésus l’interdit. Mais je suis prête à vous jurer, mon Père, que je dis la vérité et que les faits se déroulèrent tels que je vous les dis.
En m’accusant, ma mère, d’un seul coup blessa mon âme jusqu’au sang, ferma complètement mon coeur aux confidences que j’avais avec elle, et m’arracha brutalement le voile de ma chaste innocence de femme vierge et pure. J’appris ainsi que l’on peut commettre du mal entre homme et femme. Jusqu’au soir de ce 5 janvier je l’ignorais. D’avoir mis à nu les hontes de la vie, sans pitié pour mon ignorance et mes seize ans, a été la chose qui m’a le plus frappée et m’a pour toujours et définitivement détachée de celle qui m’a engendrée.
Je crois que l’on se détache entre mère et fille lorsque la fille pense ne plus pouvoir trouver de compréhension chez sa mère. L’amour reste parce qu’il doit rester. Mais ce n’est plus qu’un amour instinctif, peu différent et peut-être même inférieur à celui qui unit un chien, un cheval, un pigeon à son maître qui l’abrite et le soigne. L’union est détruite. L’on est désormais deux individus qui vivent côte à côte, mais indépendamment l’un de l’autre. C’est quelque chose de semblable à ce qui advient lorsque l’agriculteur a provoqué un marcottage de vigne et qu’il coupe du tronc principal le sarment, désormais capable de croître seul. Ils restent côte à côte, ils étaient une seule chose mais sont aujourd’hui deux entités indépendantes l’une de l’autre. Et c’est déjà beaucoup si la plante plus jeune ne se venge pas en étouffant la plante plus vieille.
Moi je n’ai point étouffé ma mère. J’ai continué à la servir par devoir et parce que, malgré tout, je l’aimais bien. Mais mon coeur s’est fermé comme une coquille d’huître... Ma mère me repoussait et me maudissait pour une faute que je n’avais point commise. Je me retirais déchirée. Mais je me retirais pour toujours.
Quant à papa? Le pauvre homme! Il me consola en pleurant... Il ne pouvait faire plus.
Mais lui? Lui qui avait assisté à toute la scène, grâce au tuyau de poële et au ton de voix suraiguë de maman, comprenant que rien, qu’aucun argument n’aurait pu faire plier ma mère à une attitude raisonnable, et la persuader qu’il n’y avait absolument rien de vrai dans sa façon d’apprécier l’incident, qui avait été si honnête, si licite, et qu’elle considérait comme une machination diabolique, il ne trouva rien de mieux que de partir sur le champ, le soir même. Je sus par la suite, par son ex-propriétaire, qu’il se promettait de revenir beaucoup de mois plus tard pour me revoir, lorsque j’aurais eu dix-huit ans, espérant que dans l’entretemps ma mère se serait persuadée que... Le pauvre jeune homme! Il se faisait des illusions! Maman et la persuasion sont deux pôles opposés.
Vous imaginez, mon Père, comment j’ai vécu ces journées-là.
Constamment rejetée par ma mère, malgré le fait que deux jours après cette odieuse scène elle se soit fracturée le bras dans la rue et ait donc encore plus besoin d’aide. Et elle avait besoin de mon aide puisque la domestique l’avait quittée aussitôt et que nous étions restés sans aide familiale.
Constamment rejetée et insultée, et même humiliée puisque, non contente de ce qu’elle avait fait en famille, maman avait ouvert une enquête. Mais il serait plus exact de dire qu’elle avait lancé un commérage, dont sa fille sortait diminuée...
Il est vrai que dans la maisonnée tous affirmaient, et le colonel en premier, que durant l’absence de mes parents, j’étais toujours soit enfermée à la maison, soit dans le jardin du colonel. Mais l’on était en droit de penser que si maman me croyait capable de tomber si bas dans l’échelle de la conduite féminine, elle avait des éléments qui l’autorisaient à le faire. Et puis j’habitais là depuis à peine quelques mois. Qui sait donc ce que j’avais pu faire ailleurs! Tous étaient donc en droit de penser qu’en d’autres lieux j’avais fait parler de moi.
Mais maman restait aveuglée par son égoïsme. Ce n’est que plus tard que j’ai compris que c’était de l’égoïsme car, pour ne point perdre mon appui, qu’aucune femme de chambre n’aurait pu lui fournir avec l’affection et la patience que je lui portais, elle tint à l’écart tous les prétendants. Ainsi aveuglée par son égoïsme, maman ne se rendait même pas compte que sa façon d’agir compromettait ma réputation...
Et moi, chassée, insultée, humiliée, j’étais aussi affligée par la conviction que mon rêve s’était éteint à jamais. Car lui, il était loin et il était certainement gêné de m’avoir procuré une telle souffrance au lieu de la joie qu’il s’était proposé de m’apporter.
Je ne faisais que pleurer et ressasser encore ce que maman m’avait brutalement révélé en me faisant connaître des pages obscures de la vie, que je n’imaginais même pas qu’elles puissent exister. Je ne comprenais même pas encore tout à fait jusqu’à quel point cela pouvait être sale et vilain... Mais il y eut naturellement quelqu’un qui se chargea de m’éclairer et ce fut justement la gouvernante de la maison du colonel qui, parce qu’elle était au courant de tout, par les potins que ma mère faisait courir, douée comme elle était d’un coeur maligne, elle se réjouissait de souffler sur le feu en m’instruisant sur le mal que j’aurais pu commettre.
Pourtant, croyez-moi, la bonté de Dieu ne permit pas que je comprenne toute la grossièreté de certaines choses. Une grande partie de ces choses-là, comme par déficience mentale, je ne les compris point. Le bon Jésus ne voulut pas que ma pauvre âme connaisse si vite tout le mal de la chair, et non seulement le mal, mais aussi les lois animales qui, bien que n’étant rien de mal, parce que nécessaires à la poursuite de la race humaine, sont tellement troublantes lorsqu’on en est informé brusquement.
Dieu me cacha beaucoup du mal que ma mère et la gouvernante de Mario m’étalaient sous le nez, la première par imprudence, la seconde par méchanceté. Que Dieu les pardonne, Lui qui peut le faire en dérogeant pour une fois à sa parole qui promet clairement le châtiment pour ceux qui scandalisent l’un de ces petits qui croient en lui.
Cependant le peu que je compris fut suffisant pour me scandaliser et me troubler. C’était comme si une main brutale m’avait tenue penchée sur une mouffette, sur un ravin d’où émanent des miasmes infectieux. Même si je ne voulais pas les respirer, il y a toujours quelque chose qui pénètre quand même portant dommage à l’organisme. Et ils m’endommagèrent.
Il n’y a rien de pire pour une jeune créature que de connaître les choses à moitié et d’être portée, par un esprit toujours curieux, à réfléchir, à se torturer l’esprit sur ce qui lui a été étalé à moitié, et qui plus est la moitié inférieure, ce qui, lorsque c’est présenté avec malice, peut agiter un jeune coeur. Le mal provoqué par l’intransigeance et l’égoïsme de maman ne s’arrêta pas là, car c’est à partir de là qu’ont débuté pour moi toutes les difficultés qui ont détruit ma vie et qui ont même risqué de détruire mon âme.
C’est maintenant que je comprends, je le répète, que ce que pendant sept ans j’ai considéré comme le sort injuste d’un destin qui s’acharnait sur moi, et qui me parut encore comme une période de sept ans d’abandon que je ne méritais pas de la part de Dieu, était tout au contraire l’accomplissement du dessein de Dieu sur moi, même contre ma propre volonté. Ce n’était pas une période d’abandon, mais un temps d’amour jaloux de Dieu à mon égard, qui voulait devenir mon tout, mon seul amour. Voilà pourquoi il agissait de la sorte: afin d’orienter mes sentiments, qui tendaient à s’épandre sur les créatures, dans la seule direction qui débouche vers lui.
Si après m’avoir procuré tant de mal et avoir brisé le chemin qui aurait pu me conduire aux noces, maman avait au moins manifesté un peu de tendresse à mon égard... j’aurais fini par ne point trop regretter le bien perdu. Je me serais attachée à elle et m’y serais résignée. Mais sa façon de faire, d’une intransigeance et d’un excès permanents, sa manie de me reprocher constamment ce que je n’avais point commis et de ne cesser de me témoigner un mépris que je ne méritais pas se manifestait en mille petits gestes mesquins quotidiens: elle me suivait dans la rue, me filait jusque dans l’église où j’entrais prier, elle ouvrait mon courrier, même les lettres dont le nom de l’expéditrice était pourtant clairement mentionné sur l’enveloppe, telles que celles des bonnes religieuses du collège qui apportaient conseil à leur petite Maria, si lointaine et malheureuse. Cela m’attristait de plus en plus.
Parfois je parvenais à écrire aux religieuses en cachette et à poster ma lettre malgré la crainte d’être surprise. Dans ce cas je devais les inviter à ne point me répondre directement puisque maman ouvrait toutes mes lettres. La censure de la guerre n’était rien à côté de ça! Ainsi les braves religieuses devaient se contenter de répondre dans le vague. Elles me donnaient de bons conseils, mais qui restaient d’ordre général, alors que ceux dont j’avais besoin concernaient les contingences très particulières qui m’étaient propres.
Ma santé commença de s’altérer. La douleur vertébrale était désormais chronique. A cela vint s’ajouter un certain engourdissement des membres, un gonflement des carotides, une fatigue accrue lorsque je devais monter les escaliers. Mais, comme d’habitude, lorsque je voulus faire allusion à ces inconvénients, je m’entendis répondre qu’il s’agissait là de lubies de ma part, de sentiments imaginaires, de caprices, etc. Je fis silence et n’en parlais plus. Par ailleurs, l’idée de la mort me réjouissait. Je pensais qu’elle était la seule façon de sortir d’une situation aussi malheureuse et qui, je le comprenais, n’aurait jamais changé. Voilà pourquoi j’assistais à l’augmentation de mon mal sans crainte aucune, voire avec joie.
Comme vous voyez, mon Père, la mort a eu pour moi un visage familier dès l’aurore de ma vie. Et si mon désir était de trouver la paix, il s’agissait en fin de compte d’une paix humaine, car je voulais m’évader de la guerre que me menait ma mère. Voilà pourquoi, lorsque plus tard j’ai compris que l’immolation pour une cause sainte nous ouvre les porte du Royaume de la Paix véritable, je n’ai point hésité à désirer un complet holocauste. Si par amour pour les créatures que l’on m’avait enlevé il m’est arrivé de désirer la mort, cela m’a préparé à désirer mourir pour rejoindre Jésus qui m’aime comme lui seul peut aimer et qui m’a fait la grâce de l’aimer au-delà de toute chose.
Vous verrez que désormais cette idée de la mort est le motif conducteur de ma symphonie. Une symphonie qui a des pages d’une humanité très humaine, et même tout à fait humaine, puis connaît une lente ascension d’harmonies, toujours plus fines, s’élevant dans le domaine du surnaturel.
Oui, la pauvre Maria si humaine depuis ses dix-sept jusqu’à ses vingt-quatre ans, s’est peu à peu métamorphosée en une créature nouvelle, où Dieu a remplaçé l’homme, qui était son premier amour. La soif de joie humaine a laissé la place à la soif d’immolation surhumaine. Et c’est de la douleur qu’elle a fait sa joie, car “celui qui aime désire ressembler à l’aimé” et l’aimé de Maria était Jésus, le Roi de la Souffrance.
Au cours de cette terrible période le seul qui manifestait un peu de gentillesse à mon égard, ou plutôt les seuls, après papa qui était gentil mais incapable de me défendre, c’était le colonel et son fils. L’un m’aimait comme un père et l’autre comme un frère. Ils me prenaient souvent avec eux pour des promenades, pour assister à des spectacles. Maman ne partageait pas leurs idées... mais elle mordait son frein car le colonel savait la mettre au garde-à-vous. C’est sans doute la seconde personne, après ma nourrice, qui a su tenir tête à ma maman.
Et puis Mario était plein de sollicitude pour sa “chère petite soeur”, comme il disait. Quant à elle, elle savait faire de lui un garçon gentil et studieux et lui éviter de la sorte les punitions de son père. Elle savait aussi dire la vérité lorsque la gouvernante l’accusait à tort, par malveillance. Le colonel avait en moi toute l’estime qui me manquait auprès de maman qui me la refusait. Il croyait à mes paroles et m’écoutait. J’étais ainsi la bonne fée de Mario. Il tirait de cela un réconfort, de même que j’étais moi-même réconfortée par son amitié fraternelle, exempte d’arrière-pensées. Nous étions véritablement comme deux frères.
Mais à partir du mois de septembre 1914, Mario entra à l’Académie navale. Je perdis ainsi sa compagnie fraternelle. Nous nous écrivions cependant, comme le voulait le colonel, qui avait compris quelle influence bénéfique j’exerçais sur son fils.
Puis, au mois de mai 1915, éclata notre guerre et le colonel partit à son tour. Il ne restait que la gouvernante qui était heureuse lorsqu’elle pouvait nuire à quelqu’un, et le faisait avec un art tellement raffiné qu’elle savait blesser sans s’attirer de reproche. A la limite, il semblait que l’on devait lui être reconnaissant de la façon dont elle vous traitait!...
Pour ma part, j’étais de plus en plus triste et souffrante, et de son côté maman était de plus en plus envahissante. Les seuls moments de répit furent le temps des vacances, lorsque Mario revint à la maison pour s’occuper de “sa chère petite soeur”.
Maman n’avait rien à craindre de Mario: il était si jeune, il n’avait que 18 ans et avait encore l’air d’un grand garçon! Et même la présence de Mario lui convenait pour un jeu qu’elle menait et qui se montrera plus tard avec toute sa subtilité machiavélique. Maman le tenait auprès de moi comme fait le chasseur avec le miroir aux alouettes. De la sorte elle m’étourdissait, elle distrayait mon attention des autres jeunes gens. Elle avait compris — mais c’était bien la seule chose qu’elle eût compris à mon sujet — que lorsque je suis toute occupée à une mission je ne regarde qu’à cette mission que je porte à bonne fin à tout prix. Or je m’étais proposé de procurer un peu de joie à Mario, ce garçon privé de sa mère, aimé par son père, mais d’un amour d’homme, et d’un homme souvent un peu trop nerveux, empreint de brusquerie et de sautes d’humeur pénibles. En plus je voulais que Mario devienne un brave garçon et un bon officier.
J’avais toujours eu la vocation d’être une “lumière”, un “guide”, une petite “Béatrice” pour ceux que j’aimais. Je devenais toujours plus gentille, plus sérieuse, plus studieuse pour entraîner les autres à devenir gentils, sérieux, studieux.
Dans la Vie nouvelle Dante déclare, et c’est le plus bel hommage que l’homme, l’homme amoureux, puisse faire à la femme qu’il aime: “Dès qu’elle se montrait, une flamme instantanée de charité s’allumait en moi et me faisait pardonner les torts reçus et aimer mes ennemis”. Dans la Divine comédie Dante fait accéder cette créature, qui dès qu’elle apparaît lui transmet le don par excellence — celui de la charité, si hautement exercé qu’il le rend capable de pardonner et d’aimer ses ennemis —, au rôle de corrédemptrice, parce qu’elle le conduit à “aimer le Bien”.
Depuis que j’avais étudié et médité ces mots, j’avais décidé de devenir pour mon prochain une “Béatrice”. Ma résolution m’obligeait à être gentille, à m’améliorer moi-même afin d’améliorer les autres, car j’ai toujours instinctivement compris qu’à l’école des vertus le seul maître est l’exemple.
Ne vous ai-je pas dit dans une lettre que Dieu s’est servi de tout, avec moi, pour m’instruire dans le Bien? Même la Vie nouvelle et la Divine comédie de Dante ont servi ce projet. Car ce n’est pas une petite chose que de prendre la résolution en toute honnêteté d’intention, de porter les autres au Bien, en devenant d’abord soi-même disciple du Bien. C’est là un but humain, mais qui dispose à une ascèse surhumaine. L’on commence à se bien conduire en vertu de la loi morale humaine et l’on finit par être bon selon le dictat de la loi morale chrétienne.
S’il n’y avait pas eu en moi cette vocation, qui m’a été mise certes dans le coeur par Dieu, après tout ce qui m’est arrivé je me serais certainement perdue “en une forêt obscure” plus encore que celle qui entourait le poète avant que sa Béatrice ne vienne l’aider. Au contraire, de la même façon qu’un vêtement d’amiante protège contre l’action du feu et le scaphandre protège de l’eau et des crocs des poissons, la tendance à bien faire pour en conduire d’autre à s’améliorer est la meilleure des tranchées contre les assauts du Mal.
Dieu seul sait combien j’avais besoin d’une tranchée! Au fur et à mesure qu’augmentait ma solitude, seule en un désert, avec le souvenir de mon amour perdu et le souvenir de la rancoeur constamment réveillée par maman qui, au fur et à mesure que diminuaient les témoins à ma décharge accentuait sa rigueur irrationnelle... je reculais progressivement, je reculais et m’éloignais de ce code de bonté et d’amour qui avait été la norme de ma vie pendant des années.
Vous me direz: “Mais ne m’avez-vous pas affirmé que vous êtes restée toujours fidèle à vos devoirs chrétiens?”
Oui, j’étais encore chrétienne, et encore praticante. L’amour envers Dieu, qui avait été si longtemps le moteur de mon être, continuait d’agir à mon insu et faisait en sorte que je ne sache point couper tous les ponts qui m’unissaient à lui. Je continuais d’aller à la messe, je continuais de faire la communion le premier vendredi du mois. Oui, bien sûr! Car où serais-je allé pleurer, sinon à l’église? Où donc aurais-je pu sentir glisser sur mon inquiétude ce baume, qui m’envahissait comme le calmant qui apaise le mal provoqué par une carie dentaire, si je n’étais pas allé me réfugier auprès du Tabernacle et si mon pauvre coeur en tempête n’avait pas accueilli Dieu?
Mais c’était là de pauvres prières et de pauvres communions. Ce n’étaient plus ces oraisons de confidence où, oui bien sûr, on demande de l’aide au ciel, mais on dit aussi en même temps: “Cependant Seigneur, fais ce qu’il te semble plus juste”. Ce n’étaient plus des communions amoureuses, des moments de fusion de l’âme avec son Seigneur, au cours desquels on embrasse le visage divin, ses mains très saintes, même si ce visage vient de prononcer une sentence de souffrance à notre égard et si ces mains viennent d’enfoncer une épine, une de ses épines, dans notre coeur. C’était des interrogatoires, des inquisitions, c’était, non pas des disputes car Jésus ne prend jamais part à des disputes, mais des actes d’accusation que je portais contre lui.
N’agit-on pas habituellement de la sorte avec le bon Dieu? Lorsque, pour une raison que nous ne connaîtrons que dans l’autre vie, le Seigneur permet que la souffrance nous blesse, nous entamons un interminable discours à base de “pourquoi”. Et tant qu’on se limite à demander le pourquoi d’une souffrance on marche encore passablement droit. Le mal est qu’après les “pourquoi” surviennent d’authentiques réquisitoires au cours desquels nous mettons le bon Dieu sur le banc des accusés et nous plaçons nous-même, en lieu et place de la magistrature publique, sur le banc d’accusation d’où nous lançons nos reproches et prononçons notre plaidoirie contre Jésus. Quant à lui, comme devant Pilate, il ne répond pas, mais se limite à poser sur nous un regard d’une infinie compassion.
Voilà comment, peu à peu, j’ai glissé dans un état de total désespoir.
Comme un taureau dans l’arène (la comparaison est peu appropriée à une jeune fille mais rend très bien l’idée), poursuivi, fouetté, raillé, blessé de mille côtés, je piaffais, secouant l’éventail des banderilles qui étaient plantées dans ma chair et je ne parvenais qu’à augmenter mon tourment. Un tourment qui me venait de l’extérieur, un tourment qui du fond de moi venait à la surface.
Je nageais dans un océan de tortures. Les tortures extérieures, celles que me procurait le prochain, avec à leur tête ma mère qui à elle seule valait pour dix, me portaient au désespoir selon une perspective déterminée. Les tortures intérieures, celles qui jaillissaient de mon coeur, m’amenaient au désespoir dans un autre sens. Les premières provoquaient en moi la tentation du suicide pour échapper à ce réseau de tourments quotidiens. Les secondes éveillaient la tentation de la chair parce qu’elles étaient suscitées par ce que les mots imprudents de maman avaient semé en moi ce soir-là, et ce que les éclaircissements malicieux donnés par la gouvernante de la maison du colonel avaient ensuite cultivé.
Le désespoir! Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet! Il y a ceux qui entraînent leurs semblables au désespoir, et qui sont les plus cyniques des homicides car, sans frapper matériellement et se salir de sang, en réalité ils tuent, d’une manière raffinée, tant par un procédé qui atteint son but sans tomber sous la rigueur de la justice humaine, que par la cruauté avec laquelle ils accomplissent leur action! Il tuent non seulement le corps, mais ils tuent l’âme également puisqu’ils la poussent au suicide qui est un acte de rébellion contre le commandement de Dieu.
Il y aurait beaucoup à dire sur ceux qui sont au désespoir! Ce sont les plus misérables parmi les hommes. Qu’est donc la pauvreté, que sont les mutilations les plus horribles, que sont les maladies les plus atroces, les deuils les plus tristes, lorsque l’espérance continue de soutenir le coeur de l’homme? Tant que cette vertu demeure comme une lumière céleste qui illumine un coeur et lui montre le visage de Dieu et son prochain bien éternel, pauvretés, mutilations, maladies, deuils sont des souffrances supportables. Mais lorsque l’espérance est morte et que l’on n’espère plus, lorsque le désespoir règne comme une puissante pieuvre qui agrippe notre âme et lui suce toutes ses bonnes énergies et y paralyse tous élans vers le bien, lorsque ce monstre nous entraîne dans un remous profond, dans l’obscurité épouvantable où l’on ne croit plus à rien, alors la souffrance n’est plus supportable: elle nous écrase et nous sentons que nous perdons pied sous leur poids, et nous chutons en maudissant la vie et pas seulement la vie...
Oh! j’ai eu l’occasion de comprendre tout à fait la souffrance de mon père, une souffrance qui l’a miné jusqu’à faire de lui un pauvre petit enfant, parce que j’ai comparé sa souffrance à la mienne!
Le désespoir tue même lorsque nous ne nous tuons pas. Il tue par le seul effort que nous devons fournir pour ne point le laisser vaincre lorsqu’il nous porte au suicide...
Comme il est important de prier et d’aimer les désespérés, ces malheureux qui sont amenés parfois à la folie morale par des événements que nous ne pouvons pas écarter, mais souvent, trop souvent, par l’action consciente et voulue de notre prochain à notre encontre!
Si les meubles de ma chambre pouvaient parler, ils pourraient vous raconter les heures terribles de lutte que j’ai menée contre la tentation du désespoir qui m’entraînait au suicide. Ils pourraient aussi vous raconter combien, irritée avec moi-même, parce que je n’étais ni capable de mourir de douleur, ni de me donner la mort (parce que j’avais peur de ne pas bien y arriver et que l’on se moque de moi), je me frappais avec férocité à coups de poing, qui étaient de véritables coups de gourdins, jusqu’à en tomber évanouie.
Comme vous voyez, je suis sans pitié dans la description que je vous donne de ce que j’étais... Mais en ce genre de récit, il faut être sincère. Toujours. Dans le récit du bien, comme dans le récit du mal. Sinon il est inutile d’écrire. N’est-ce pas?
J’étais violente et passionnée. Souvenez-vous de qui j’avais sucé le lait et certaines théories scientifiques sur l’influence du lait sur le futur caractère des nourrissons. Durant ces années-là, sous l’influence de ces dards intérieurs et extérieurs, ressortait la psyché un peu folle de ma nourrice. Je vous ai décrit quelles étaient ces pressions extérieures. Quant aux pressions intérieures je vous ai indiqué ce qu’elles étaient.
Le Maître dit: “C’est du coeur que proviennent les mauvaises pensées, homicides, adultères, fornications, vols, faux témoignages, paroles outrageuses. Voilà ce qui rend l’homme impur”.
Au fond de mon coeur on avait jeté une communication peu respectueuse de mon innocence. On aurait pu m’épargner cette instruction sur certains comportements de notre nature animale. Cela soulevait en moi des tentations de désir.
Ceux qui n’en ont pas fait l’expérience ne peuvent le comprendre et ne peuvent donc pas juger. Il est facile de gronder ceux qui tombent. Il faudrait pourtant que celui qui gronde et qui juge soit à son tour mordu par la tentation. Alors il comprendrait. Ah! Jésus! Quel mot n’as-tu pas prononcé lorsque tu as dit: “Ne jugez point!” Ceux que la bonté éternelle a préservé de certaines luttes devraient se limiter à louer et à bénir Dieu, et ne faire que cela, au lieu de consumer leur langue et leur souffle à condamner leurs frères dans la tentation...
J’ai énormément souffert.
C’est alors que j’eus un rêve dont je perçois avec certitude qu’il me fut envoyé par Dieu pour mon bien.
Hier soir je m’étais arrêtée là, car j’étais trop souffrante pour continuer. Au cours de longues et pénibles heures nocturnes, il m’est venu à l’esprit un détail que j’avais oublié mais qui explique bien l’état de souffrance de mon âme que j’ai indiqué plus haut. Je corrige aussitôt mon oubli, dû aux continuelles interruptions que je suis amenée à subir de la part des familiers, des visiteurs et de ma douleur. Ces interruptions mettent ma patience à rude épreuve.
La guerre italo-autrichienne avait éclaté depuis six mois lorsque l’on m’annonça que Roberto, mon cher et très respectueux amoureux, était mort sur le champ de bataille... La mort mettait fin — et une fin sans échappatoire — à mon rêve d’amour que l’espoir et la persévérance avaient continuellement alimenté.
Ma souffrance fut indicible. Je crus qu’il n’était pas possible de souffrir davantage! Plusieurs années plus tard j’ai compris que l’on peut souffrir davantage encore, parce qu’il y a des résolutions tragiques dans le néant des affections humaines qui sont encore plus douloureuses que celles que la mort peut provoquer. Mais à l’époque je ne les connaissais pas. J’ai donc souffert si profondément que je me disais: “Il est impossible de souffrir davantage”.
Je sentis ma vie se briser. A dire la vérité, elle se brisa pour toujours. Plus tard — car j’étais très jeune: j’avais dix-huit ans lorsque je fus frappée de la sorte — au cours des années suivantes, j’ai essayé de revivre... mais ce n’était que des tentatives vaines. Les ailes alors brisées ne pouvaient plus me soutenir dans le ciel de la joie et de l’amour humain. C’est seulement après avoir adressé mon regard et mon désir d’envol vers les régions surnaturelles, que mes pauvres ailes cassées auraient pu retrouver la force de se mouvoir, d’abord parce qu’elles auraient alors été soutenues par les ailes de l’âme, puis parce que l’atmosphère où celles-ci devaient battre aurait été plus pure et légère et aurait donc d’elle-même invité à voler, mais surtout parce que la main du Médecin éternel les aurait restaurées de ses caresses. Tout s’était décoloré pour moi dans le monde et avait pris un teint funeste et gris.
Jamais plus je n’aurais connu l’amour, avec son contexte de joie. J’ai peut-être éprouvé ensuite un attachement, et c’est même sûr, plus profond que mon premier amour, un attachement qui dure encore après de nombreuses années et qui durera en moi jusqu’à ma dernière heure. Mais il s’agit d’un attachement plus amical qu’amoureux, plus fraternel qu’amoureux, plus maternel qu’amoureux. L’effervescence de l’amour, la jouissance de l’amour, au sens humain du terme, était terminé pour toujours pour moi. Par la suite je devins une âme qui aime un homme et c’est cela, probablement, qui a contribué à l’éloigner de moi, car un homme veut une femme, une chair plus qu’une âme... Mais moi, je n’étais plus capable d’aimer avec la chair. Ma jeune chair mourut avec Roberto, lorsque j’avais dix-huit ans.
Vous resterez sans doute surpris que sur quelques simples détails qui avaient constitué ma relation avec lui — échanges du regard et du bonjour et de très peu, oui très peu de mots — j’avais ensuite pu faire croître un amour aussi vigoureux.
Dans les terres solitaires, là où un peu d’humus s’est accumulé au cours des siècles entre les pierres et des escarpements de côtes rocheuses, ou le long des falaises à pic sur la mer, pousse parfois l’agavé, dont la fleur à sept branches rappelle le candélabre sacré du temple de Salomon. Et il est d’autant plus robuste qu’il est plus isolé. Sa croissance est en contraste avec la pauvreté du sol sur lequel il grandit et l’intempérance du climat. La touffe robuste, j’oserais dire métallique, de ses feuilles ouvertes en forme de panache autour de la tige de la fleur, dresse ses lances charnues et épineuses d’un gris-vert, tandis que le candélabre de la fleur élève pompeusement vers le ciel ses sept bras qui, à leurs sommets, au lieu d’une flamme frétillante, ouvrent les corolles jaune-rouge de la belle fleur odorante que ni la chaleur du soleil, ni la violence des vents, ni la gifle des ondes, ni le mitraillage de la grêle, ne saurait plier ou faire mourir. Et même pas l’homme, avec ses instruments de mort, ne saurait l’arracher de la fissure où la plante a fait son nid, où elle grandit et fleurit. La foudre seule est capable de le réduire en cendre et de détruire sa tenace vitalité.
Mon amour était comme l’agavé solitaire. Né pour mettre la joie de la floraison là où il n’y avait que des larmes et de la solitude, il s’était installé en moi, où il avait planté toutes ses racines et était devenu ma raison d’être. Les contrastes qui l’avaient contrecarré n’avaient eu d’autre conséquence que de l’obliger à mettre des racines toujours plus profondes et à pousser toujours plus haut sa tige protégée, au moment de la floraison, par un contrefort de feuilles robustes.
Tout avait été favorable à sa naissance. Mes conditions familiales si tristes, entre un père diminué et une mère despote, sans frères ni parents, sans plus de contact avec le collège, auquel me liait une sainte affection et dont je sentais une forte nostalgie. Mon tempérament avide d’amour plus que de pain, que de vêtements, que de divertissements. Mes réflexions que pour sortir du milieu hostile et opprimant de la maison — car tel était le cas chez moi —, mon regard vers l’avenir, méditant sur le fait qu’à la mort de mes parents je serais restée seule au monde... tout cela me poussa à aimer l’Amour plus que l’homme en soi.
Roberto avait tout pour être aimé: bonté, beauté, bien-être, culture. Mais je crois que, même si la beauté et le bien-être avaient manqué et qu’il ne possédât que bonté et culture, je l’aurais aimé quand même.
Aimer était pour moi une condition indérogeable pour pouvoir vivre.
Si dès cette époque j’avais su “ce qui était propice à ma paix intérieure” j’aurais dirigé ailleurs mon besoin d’aimer et je n’aurais point connu la déception. Mais le bon Dieu voulait que je l’aime, dirais-je, par expérience. Que je l’aime non point par la grâce qu’il m’aurait donnée gratuitement, mais par conviction acquise et par une volonté spontanée.
C’est vers lui que je devais me tourner après avoir constaté la précarité des affections humaines et avoir goûté l’amertume qui se dégage sous la douceur factice des joies humaines. Il me fallait chercher le repos en lui après m’être persuadée qu’en n’importe quel autre lieu où je me serais arrêtée, j’aurais trouvé des épines piquantes sous les roses menteuses, après avoir observé qu’au lieu de la présence désirée, on ne trouve partout qu’un vide désolant et que lui seulement, lui seul pouvait me donner fidélité, douceur, repos, chaleur, présence, réconfort.
La logique humaine semblerait indiquer que tout cela fut de la cruauté. Au contraire, maintenant que je vis à un niveau surnaturel, je considère que Dieu m’a accordé une preuve d’estime et a eu pour moi une prédilection toute spéciale.
A l’école de l’expérience il m’a instruite dans la connaissance du bien et du mal. Il m’a montré et m’a fait toucher du doigt la différence existant entre les joies futiles de la vie et les joies éternelles de l’esprit. Je ne me souviens pas en ce moment qui était celui auquel un séraphin purifia par le feu du ciel les lèvres de toute saveur humaine, afin qu’il puisse comprendre parfaitement la nourriture de la parole de Dieu et en célébrer les splendeurs. Il me semble que pour moi aussi, le bon Dieu, prenant la place d’un séraphin, purifia par le feu de la souffrance mon coeur et mes lèvres pour les rendre aptes à goûter les choses qui ne sont point de cette terre.
Et je te bénis, ô Père saint, pour l’ardeur de la brûlure, pour la puissance de ta cautérisation, pour ton action à mon égard, comme Médecin qui détruit, pour donner la vie, les parties envahies par un mal destructeur. Je te bénis pour ton amour qui m’a sauvée contre ma propre volonté, pour ta patience qui a su m’attendre, pour ton indestructible compassion qu’aucun de nos refus et faute ne saurait briser, et qui eut ainsi de moi une infini pitié! Je te bénis de m’avoir réévangélisée, de m’avoir transfigurée en toi dès que je t’ai dit: “Je veux t’appartenir”!
Si je passais toute ma vie à genoux, les bras en croix, levés en geste d’amour et de bénédiction, la vie entière ne me suffirait pas pour te remercier de tout ce que tu m’as donné. Et toute la souffrance, que je t’ai demandée et que je t’offre, parce que dans ma faiblesse et ma misère je ne peux te donner rien d’autre que ma souffrance, n’est qu’une obole, qu’un tribut bien insignifiant, une restitution plus insignifiante encore comparée à tous les biens dont tu m’as comblée.
Mais ô Seigneur, mais ô bon Maître, mais ô Compassion qui ne connaît pas de répit, pour ce rien que je te donne et qui constitue le tout que je possède vraiment en propre, et qui n’est pas un superflu, parce que ce ne sont pas les choses que j’ai en plus que je te donne mais ce que j’ai d’essentiel pour vivre sur terre, ce que tout le monde cherche à conserver comme son plus grand trésor, parce que c’est ma santé, ma vie, mon sacrifice, ma souffrance, mais pour tout cela, ô sainte Trinité, mais pour tout cela, ô mon bon Jésus, concède aux autres, à une infinité d’autres coupables comme je l’étais autrefois, ce que tu m’as accordé à moi, pour les amener, à travers la conversion et l’amour, jusqu’à toi dans le ciel.