Autobiographie
12. “Je te bénis, Père, parce que tu as caché ces choses aux sages et que tu les as révélées aux petits”
Vous pourriez être tenté, mon Père, de croire que le coeur de votre fille spirituelle avait définitivement trouvé son chemin dans l’amour de Dieu, sous la forme d’un amour fait de générosité, bien sûr, mais aussi... comment dire? Il ne s’agit pas de tranquillité, et pas de sécurité non plus, car j’aurais plutôt été une pure maîtresse qui devait toujours rester dans l’ignorance des tentacules de certains monstres... Mais il n’en est pas ainsi.
Jusqu’au mois de novembre 1912, moi aussi je croyais fermement que j’aurais toujours aimé Dieu avec la même confiance candide de ma sainte Amie, Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus. Convaincue que le temps héroïque des catacombes était terminé depuis des siècles et très loin de penser que, après vingt siècles de christianisme, notre Europe aurait connu à nouveau les grandes persécutions que nous avons devant les yeux (Russie, Espagne, etc.) je pensais avec une sainte envie aux douces martyres des premiers siècles, mais je me disais, intérieurement, que je n’aurais pu aimer Dieu qu’à travers la doctrine de la douce carmélite française. Confidence, abandon, générosité dans les petites choses de chaque instant, unis à une pureté angélique: voilà ce que je croyais qu’allait être ma vie dans le Christ.
C’est ainsi qu’arrivèrent, comme chaque année dans les premiers jours de novembre, les exercices spirituels.
Là aussi il y avait parmi les écolières des réactions très différentes. Pour certaines, ces exercices provoquaient un énorme sentiment d’ennui, beaucoup d’énervement. Cela paraît évident, car il fallait se taire, et se taire constamment pendant cinq jours, où l’on devait prier et écouter quatre sermons par jour... Les plus légères et coquines en avaient la nausée, pour ne pas dire la terreur.
D’autres, sentimentales à l’excès, entraient en cette retraite avec... les mêmes dispositions qu’un fakir ou un fanatique. Elles entraient en transe et (pardonnez la comparaison) s’exaltaient selon un mysticisme extérieur qui les poussait vers des actes de pénitence et de ferveur, dignes des anciens anachorètes ou des premières enterrées vivantes!... C’étaient là des gestes de pénitence et de ferveur qui, dès que la retraite s’achevait, se vidaient comme un ballon percé et laissaient reparaître la véritable nature de la pseudo-fervente, c’est-à-dire une nature indifférente à Dieu et très attachée au monde.
D’autres encore commençaient ces exercices sans... extase anticipée et sans nausée préalable. Elles les faisaient par devoir et s’en remettaient à Dieu pour qu’il les aide à le comprendre... Dans ces âmes simples et équilibrées Dieu travaillait en toute liberté et la grâce du Seigneur mettait des racines durables dans un coeur qui s’ouvrait pour la recevoir.
D’autres encore, des âmes élues par le don gratuit de Dieu, véritables fleurs d’un parterre mystique, dès la première nouvelle des exercices prochains s’éclairaient d’une authentique joie spirituelle et ouvraient grand leurs âmes, comme des lys splendides, pour accueillir en elles-mêmes la parole de Dieu et en être fécondées. Ces créatures de grâce se distinguaient par leur visage lumineux, rayonnant une beauté intérieure, même si le profil de leur visage n’aurait pu servir de modèle à un peintre. Elles se distinguaient aussi par une gentillesse toute particulière du regard, de la parole et des actes, par une sérénité constante et une obéissance permanente. Elles étaient, évidemment, l’exception.
Pour ma part je ne faisais certes pas partie de ces dernières. Comme je vous ai dit, en cinq ans je n’ai jamais été punie, parce que j’ai toujours fait mon devoir. Mais je le faisais selon une fin toute humaine: par amour de mes religieuses, pour faire plaisir à papa et pour éviter les rebuffades de maman. Ces créatures exceptionnelles par contre agissaient uniquement pour faire plaisir à Jésus.
Pour ma part j’aimais beaucoup Jésus et je désirais vraiment l’aimer toujours davantage. Mais j’étais encore très loin d’agir uniquement pour une fin surnaturelle. J’aimais Jésus parce que je sentais qu’il me voulait beaucoup de bien. Je l’aimais donc de façon toute humaine. Je n’avais pas encore adopté le mot du père séraphique qu’est saint François d’Assise: “Bienheureux vraiment est celui qui aime sans désirer être aimé à son tour”.
Lorsqu’on en arrive à aimer pour aimer, sans calcul d’aucune sorte, sans attendre en échange une joie sensible, lorsque au contraire l’on aime d’autant plus que l’on est, en apparence, davantage délaissé, oublié, maltraité par l’aimé, alors on accède au sommet de l’amour et, y accédant, on connaît la béatitude. Pour ma part, j’avais encore à faire du chemin pour atteindre de telles cîmes!...
J’appartenais à l’avant-dernière catégorie. Peut-être étais-je à cheval entre la dernière et l’avant-dernière, car je me réjouissais déjà à l’idée de vivre cinq jours à m’occuper uniquement de mon âme. Mais s’occuper de son âme personnelle, et seulement d’elle, cela n’est pas encore l’amour parfait. C’est de l’égoïsme, aussi saint que l’on voudra, mais de l’égoïsme cependant.
Notre divin Maître a confirmé par sa parole la loi, et répété le commandement qui depuis des siècles déjà constituait le plus grand des commandements de Dieu: “Aime le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit et aime ton prochain comme toi même”. Il faut donc aimer non seulement et uniquement nous-mêmes et notre âme parce qu’aimer ce qui nous appartient est encore de l’égoïsme même si c’est du bon égoïsme. Mais il est nécessaire d’aimer le prochain comme soi-même, c’est-à-dire de nous prodiguer afin de l’aider dans le bien, en tous les besoins de sa vie: physiques, moraux, spirituels. Il faut l’aimer par le sacrifice et la prière en sorte que son âme grandisse en Dieu ou qu’elle le retrouve si elle l’a perdu, et afin que Dieu s’abaisse avec miséricorde sur nos frères qui ont besoin de tant de choses et ne savent peut-être pas prier le Père en sorte d’obtenir ce qu’il ne peut refuser à ceux de ses enfants qui lui demandent quelque bon secours.
Voilà le deuxième degré de l’échelle qui porte à Dieu. Mais le troisième consiste à aimer le Seigneur de toutes nos forces. D’un amour désintéressé pour lui rendre louange et joie, puisque sa joie c’est d’être aimé par ses enfants.
Je pense qu’aux petites âmes, qui ne sont grandes que par leur générosité et leur amour — mais l’amour n’est-il pas toujours généreux? — qui aiment le prochain à la perfection, c’est-à-dire à la manière et même mieux encore qu’elles ne s’aiment elles-mêmes, et qui aiment Dieu d’un amour parfait, selon la perfection qu’il est humainement possible d’atteindre, c’est-à-dire d’un amour exempt de tout calcul, de toute pensée cachée, de toute crainte (de cette crainte du châtiment qui surviendrait si l’on n’aimait pas), d’un amour qui accepte tout et donne sans réserve, et qui demeure amour même lorsque du haut des cieux semblent pleuvoir, en une succession de tempêtes, les peines les plus diverses; à ces âmes qui au contraire, sous l’afflux des croix, se consolident, fleurissent, s’épanouissent, je crois que Dieu donne l’indulgence plénière d’amour, qui est la plus grande de toutes: c’est elle qui constitue la quatrième sorte de baptême, le dernier des baptêmes, après celui d’eau, de sang et de désir. Le quatrième, qui se perpétue indéfiniment dans ses effets, rend à nouveau immaculée notre robe, car elle s’est imprégnée de la plus haute doctrine du Maître et s’est purifiée dans les flammes de la charité.
Sans doute ma théorie sera-t-elle peu orthodoxe, mais c’est ce que je pense. Voilà pourquoi, en ce qui me concerne (puisque je ne crois pas pouvoir disposer d’une autre source de purification, car j’ai beaucoup péché après le baptême et je n’ai pas d’autre moyen d’effacer, outre la faute par le sacrement de réconciliation, les reliquats de fautes passées), je me jette tout entière dans l’amour. Il doit constituer pour moi le Purgatoire que j’ai mille fois mérité. Mais croyez bien que, même s’il est d’une douceur infinie, l’amour fait aussi souffrir le martyre...
Le sang de Jésus-Christ et la charité, voilà les deux fontaines auprès desquelles s’élabore ma vie: je me lave dans la première et redonne candeur à ma pauvre âme dans la seconde. L’amour doit être ma raison d’exister, le moteur de chacune de mes actions, ma justification devant le Père, ma gloire pour l’éternité.
Mais où ce discours m’a-t-il entrainée? Très loin... Cela vient du fait que, sous l’étreinte des nombreux liens qui m’enserrent de toute part d’une manière angoissante, je suis dans la joie. Car je ressens la présence de l’Ami divin qui m’embrasse et me soutient: ma pauvre personne s’appuie sur lui, tandis qu’il m’encourage à souffrir encore un peu pour jouir plus tard de l’éternité, lors de la libération dont le jour est proche... Et son baiser est tellement doux que je dois donner libre cours au chant qui s’élève du fond de mon âme, que l’amour fait déborder...
Revenons cependant aux exercices de 1912.
Je me situais donc à la frontière entre les âmes simples et celle des âmes privilégiées, et j’appréciais beaucoup ces journées d’exercice spirituel durant lesquelles j’éprouvais davantage à mes côtés la présence de Dieu, mon Maître.
Chaque année, c’était des maîtres de piété qui étaient venus prêcher la retraite et, entre autres, un prêtre, Don Corradi, qui était mort plus tard en odeur de sainteté. Ces retraites furent aussi tenues, à deux reprise, par Monseigneur Cazzani, alors évêque de Césène, aujourd’hui évêque de Crémone. Pasteur d’une grande qualité spirituelle et en même temps doté d’une simplicité tout-à-fait évangélique, il savait parler à nos âmes par des mots qui restaient imprégnés dans le coeur, longtemps après avoir été entendus. Cette anné-là, en 1912, la retraite fut tenue par ce saint évêque. Je savais que c’était ma dernière retraite, parce que maman restait inflexible à propos de mon départ du collège au mois de février.
Papa avait demandé à l’improviste d’être mis à la retraite, car il comprenait qu’il n’aurait plus été capable d’affronter l’effort intellectuel après sa terrible maladie. Au début il s’était imaginé, mon pauvre papa, pouvoir redevenir le Valtorta qu’il était autrefois, mais à la fin de son long congé de convalescence, qui dura près d’un an, il s’était rendu compte qu’il était “fini”. Il avait résisté encore quelques mois puis, en septembre, il s’était fait congédié. On devait donc, au mois de mars, aller à Florence où maman, en accord avec les médecins, avait décidé de s’établir. Je devais donc rester au collège jusqu’à la fin du mois de février 1913, puis rejoindre ma famille.
Les religieuses, à dire vrai, savaient qu’au mois de juin mes parents auraient dû revenir à Voghera pour régler les intérêts de papa, aussi avaient-elles insisté pour que je reste auprès d’elles jusqu’en juin... Elle me voyaient si triste à l’idée de quitter le collège... car j’étais réellement triste: je sentais que j’allais à la rencontre d’une vie de lutte et de souffrance, aussi... n’aurais-je point voulu quitter ce havre de paix. Mon pauvre coeur, prévoyant le futur qui l’attendait, un tel futur de tourments, tremblait de peur et de douleur... Mais maman avait décidé, et lorsqu’elle avait décidé, le monde pouvait s’écrouler, la décision ne changeait pas.
Je savais donc que c’était là ma dernière retraite spirituelle. Je l’entreprenais avec d’autant plus de ferveur, désireuse comme j’étais d’en tirer un fruit durable pour le reste de ma vie dans le monde et d’élaborer un programme pour le temps qu’il me restait à vivre. Un programme auquel je jurais fidélité. J’étais toujours la fillette fidèle à la parole donnée!... Je commençais donc la retraite avec une grande ferveur dans la prière, implorant le bon Dieu d’imprimer en moi, pour toujours, l’union avec lui de ces quelques jours. Et c’est ce que fit mon bon Jésus.
Il descendit en moi avec le Père et l’Esprit, chacun portant ses dons à la petite Maria, qui allait devoir affronter des épreuves toujours plus grandes et toujours plus dures. Le Père entra, offrant à cette âme jeunette la vision de sa Majesté et de sa Puissance. Le Fils apporta avec lui tous les trésors de sa Miséricorde et de sa Sagesse. L’Esprit-Saint y versa ses lumières et les flammes de sa Charité.
Et cela, non pas parce que je le méritais. Oh! soyez tranquille, je n’ai pas la prétention de me croire digne d’autant. Je sais parfaitement ce que je vaux. Je sais donc que c’est uniquement l’immense bonté de Dieu qui peut produire certaines fusions de mon âme avec le divin, certaines demeures du divin en moi et de moi en lui. Si Dieu prenait la mesure de ce que je vaux il ne ferait pas de tels prodiges. Mais ne vous ai-je pas déjà dit que je suis convaicue que Dieu n’est pas un mathématicien, un calculateur, mais qu’il est un idéaliste et un poète? Malheur à nous s’il tenait un registre de comptabilité... Qui sait où nous finirions tous! Je ne m’enorgueillis donc pas de tant de grâces. Je célèbre simplement les bontés du Seigneur en moi, parce qu’il y a lieu, me semble-t-il, de lui rendre un hommage de gratitude.
J’avais demandé à Dieu d’imprimer ces journées-là de façon indélébile en moi, en sorte qu’elles deviennent comme une claire indication pour le restant de ma vie, comme des rails bien évidents pour ne point dérailler ou m’égarer sur des sentiers s’éloignant de la voie royale pour se perdre en des ruelles très dangereuses, aboutissant en un enchevêtrement de lianes qui aurait arrêté ma route ou, pire encore, en un marécage qui m’aurait eugloutie. Et le Seigneur, comme dit sainte Catherine de Sienne, qui est celui qui met dans les coeurs les saints désirs, ne laisse rien d’intenté pour répondre immédiatement à ces désirs. Voilà pourquoi il exauça le désir que lui-même avait éveillé en moi.
C’est véritablement dans la lumière que j’ai vécu ces journées-là. Une lumière qui rendit tout lumineux à mes yeux: le passé, le présent, l’avenir. Tout me fut clair. Cette lumière m’illumina tout entière. Elle me fit comprendre, au sens le plus profond du mot, ce que devait être ma vie en Dieu, son rapport avec Dieu, ce que Dieu voulait de moi afin que je conquière le royaume de Dieu.
Le mystique belge que j’apprécie tellement, parce que je le comprends si bien, affirme: “Notre Père qui est aux cieux est le Père de lumière. Il est celui qui veut que l’on voit”. Pour voir “il faut une âme disciplinée et préparée à l’exercice pratique de la vérité et de la justice, et cet exercice doit être un secours pour l’âme et ne point trop lui peser. A cela est préparé celui qui n’est esclave de rien, pas même de ses propres vertus. Mais il faut encore adhérer à Dieu par l’activité d’amour: l’ardeur qui nous brûle nous ouvre l’esprit. Il faut enfin nous perdre dans les ténèbres sacrées où la Joie délivre l’homme de lui-même et le rend inapte aux habitudes des hommes. Dans l’abîme de ces ténèbres, où l’amour procure le feu mortel, je vois germer la vie éternelle et Dieu se manifester. C’est là que naît et brille une lumière incompréhensible, qui illumine la vie éternelle. C’est à partir de là que nous commencerons à comprendre...”
Je possédais, par un don gratuit de Dieu — qu’il lui en soit rendu toute louange —, une âme disciplinée et préparée à l’exercice de la vérité et de la justice. Oui, je dois reconnaître que j’ai toujours cherché à vivre dans la vérité et dans la justice et à connaître toujours davantage la véritable essence de la vérité, de la justice et à conformer ma vie à cette connaissance.
Le Maître, mon seul Maître, m’instruisait de cela car, je le répète, tout ce qui a fleuri en moi a toujours été semé exclusivement par lui. Aussi les paroles des hommes n’évoquaient rien en moi, et y demeuraient comme des lampes sans huile, jusqu’au moment où mon divin Docteur ne met lui-même l’huile de nourriture sublime, pour alimenter ma lampe. Alors seulement je voyais le sens authentique des mots que j’avais entendus sans les comprendre. Il m’avait donc instruit sur la nécessité de vivre beaucoup dans la “cellule mentale” comme dit la sainte siennoise, pour connaître et aimer “la richesse de la lumière” et “dissoudre la pauvreté des ténèbres”. Vivant de la sorte en un recueillement attentif on parvient “à travailler avec la vérité que nous avons au-dedans de nous-mêmes”.
Cette connaissance de la vérité et de la justice, qui grandissait toujours davantage en moi, n’était pas un poids pour mon âme mais un secours céleste qui me rendait moins exposée à la pesanteur de la chair; à cette époque-là, j’ai moins ressenti l’aiguillon de la chair. Et grâce uniquement à l’amour de Jésus Christ, j’avais appris à m’oublier moi-même, à m’affranchir de moi-même, de toute chose, même de mes propres vertus, car je comprenais qu’elles ne m’appartenaient pas, mais qu’elles étaient de Dieu. Je savais aussi m’affranchir de “cette tendresse de nous-mêmes qui, selon Catherine, n’est que de l’amour sensible, qui fait obstacle à la vérité, l’empêche de remplir le coeur et apporte, au lieu de la vérité, l’amour désordonné qui n’est autre que l’amour propre”.
Voilà pourquoi je n’étais pas esclave même de mes vertus. C’est beaucoup plus tard que, sur les conseils de la mystique dominicaine, j’ai “su faire de ma sensualité un bouclier” au service de la victoire, “car celui qui ne se bat pas ne connaît pas la victoire. Or c’est au temps de la bataille que l’homme trouve moyen de s’élever au-dessus de l’inertie et de connaître aussi la faiblesse et la fragilité de la passion des sens”. C’est là une connaissance utile pour rester humble...
J’adhérais à Dieu par l’action de l’amour, oh! certes oui! Car il était mon amour. Ou plutôt mon Amour, car rien n’était plus grand que ce sentiment que j’éprouvais alors pour lui, sous la forme que j’étais alors capable de lui manifester, car j’étais jeune. Mon esprit pouvait donc s’ouvrir et comprendre toujours davantage la Vérité et la Justice. Et, dans la mesure où je le pouvais alors, selon les capacités de ma jeunesse, je savais déjà me perdre en cet amour, m’abandonner tout entière, m’annuler moi-même pour que lui seul vive, au point de me sentir étrangère et dépaysée dans le monde qui ne l’aime pas et ne vit pas de lui. Cela va à contre-courant des points de vue humains, comme sont à contre-courant tous ceux qui font de Dieu le seul but de leur existence.
Voilà pourquoi, à la veille de mon entrée dans le monde qui m’effrayait tant, car je prévoyais les souffrances que j’allais y endurer, Dieu se manifesta clairement à mon âme et y répandit sa lumière. Je commençais alors à comprendre quelque chose. Ce que je compris était suffisant pour me donner le la du chant que j’aurais dû chanter sur la croix qui allait être la mienne, comme le premier mot de mon acte d’offrande, le premier coup de pouce dans la pâte molle de mon âme pour la modeler selon la forme que Dieu avait choisie: la forme d’une crucifiée très haut, entre ciel et terre, et bien fixée par les clous!
Il serait impossible de vous redire maintenant, après trente ans, tout ce que Dieu me dit alors. Lorsqu’une précieuse burette, qui a conservé en son intérieur les essences les plus fines d’un millier de fleurs, se retrouve vide, elle n’est plus capable de dire à l’odorat de l’homme: “Il y avait ici une molécule d’essence de rose et là une d’essence d’oeillet. En ce point se condensaient les larmes odorantes de mille violettes et, plus bas, il y avait l’âme candide de cent muguets”. Non. Je ne peux plus faire la distinction entre les différents arômes. Mais notre odorat relève une seule et tenace fragrance, d’une grande suavité, où palpitent les essences de toutes les fleurs des jardins terrestres.
C’est ainsi qu’il m’advient qu’en me penchant sur mon âme, vase mystique dans lequel se déversèrent en ces jours-là des pluies célestes, je ne suis plus en mesure de reconnaître les différentes effluves, qui furent tantôt violentes et héroïques, tantôt douces et réparatrices tantôt enivrantes comme le vin, ou encore apaisantes comme du baume... Non, j’éprouve seulement la fragrance persistante, qu’aucun vent humain, aussi violent qu’il soit, n’a jamais pu effacer, et qui est le parfum même de Dieu, de notre Dieu, de notre Seigneur Jésus.
Un mot est cependant resté vivant à mon esprit. Un mot, ou plutôt une phrase que tout de suite je saisis comme celle que j’avais demandée avec humilité et confiance. La phrase de programme, la phrase indicative, la phrase d’avertissement pour tout l’avenir de ma vie.
“Ame qui m’aime, dit Jésus, dépose le désir de m’aimer comme Agnès et Cécile, comme Agathe et Lucie. Tu ne seras pas l’amour innocent. Tu seras l’amour pénitent. Ce ne sont pas les vierges sans taches, dont la vie ici-bas fut moins marquée par le mérite de leurs pieds que par le transport des anges, en un vol que la boue de la vie n’a pas même effleurées, qui seront tes modèles, mais les créatures qui ont connu la morsure du mal, qui ont mordu la poussière à l’heure du désarrois moral, qui ont souffert pour la créature en perdant de vue le Créateur, mais qui ensuite ont su ressusciter et renaître avec une âme nouvelle formée de repentir et d’amour, s’élevant si haut dans la vie spirituelle, qu’elles ont acquis une splendeur qui n’est en rien inférieure à celle de ceux qui sont purs par la grâce de Dieu, mais qui en ont certes plus de mérite parce que leur vie fut plus douloureuse, dure au-delà de toute mesure à conquérir”.
Oui. Aussi belle que soit la palme des martyrs qui ont confessé leur foi au Christ devant ses ennemis, elle n’est pas moins lumineuse la frondaison qui décore les bras de ceux qui témoignèrent du Christ non pas seulement face à ses ennemis — en l’instant seulement de leur martyre, dans le contexte qui est favorable à cette profession de foi, assez semblable à celui qui accompagne le soldat parmi les explosions de canons, les coups de trompette et les cris de victoire, et qui poussent le combattant à porter plus loin sa bannière, afin de témoigner de son amour pour la Patrie — mais aussi face à soi-même, à ce moi passionnel et bestial, qui ne cesse à toute heure de resurgir, car il est à l’affût des moments de distraction, de fatigue, de défaillance pour dominer la créature qui a su le fouler aux pieds.
Quelle lutte secrète et obscure, menée sans le réconfort d’aucun élément, connaissent ces créatures qui, après avoir goûté aux affections humaines, doivent les répudier, veulent les répudier parce qu’elles sont désormais absorbées entièrement par la meilleure partie d’elles-mêmes — celle qui vient de l’esprit — en un idéal de rédemption et d’amour. C’est une lutte que seuls les anges connaissent. Eux seuls regardent avec compassion et admiration la créature qui sue du sang dans la bataille si rude avec elle-même. Eux seuls comptent ses cris, ses larmes, ses sanglots. Eux seuls voient l’effort surhumain qui exerce la moelle des fibres nerveuses jusqu’à les rompre, qui broye les fibres, brise les coeurs comme peut le faire une presse, une meule, un pressoir. Eux seuls voient l’incinération, ou plutôt la dissolution de toute une personnalité qui, sous le feu du repentir et de l’amour, se consume et bouillonne comme du métal dans le four à fusion, se purifiant de toutes les scories et revenant à la lumière comme un bloc incorruptible qu’aucune veine défectueuse ne contamine et qu’aucune rouille ne peut attaquer.
Seuls les anges voient cela... Non. Dieu aussi le voit. Il le voit même avec une perfection que n’a pas le regard de l’ange.
Alors Dieu descend. Auprès de sa créature qui vient d’être façonnée par l’amour et que le repentir a éperoné jusque vers des hauteurs sublimes d’immolation. Il prend sa demeure, ou plutôt il devient lui-même la demeure de cette âme repentante et aimante. Il en recueille toutes les larmes et les dépose dans le calice de son coeur. Il écrit tous les holocaustes de cette âme dans le grand Livre de la vie. Il infuse constamment la vitalité pour maintenir une existence que l’immolation détruirait en quelques heures. Et lorsqu’il tombe profondément amoureux de cette âme, car son humilité douloureuse et sa générosité réparatrice l’attirent, au point de la considérer comme la plus belle de ses perles, alors il l’élève sur sa croix, sur ce trône dégoulinant de son sang, et la fait accéder au rôle de corrédemptrice de cette humanité qui s’est perdue dans la sensualité et le péché.
De tous ces sermons entendus au cours de ces jours-là et compris, par la grâce de Dieu, comme jamais je n’avais encore compris, il y en eut un qui comme il advint à Saul sur la route de Damas foudroya mon âme. Ce fut celui qui parlait de Marie-Madeleine.
Vous direz: “Mais quelle idée avait cet évêque! Parler de cette créature à ces fillettes!” L’esprit du Seigneur souffle comme et où il veut.
Les religieuses, les camarades et moi-même fûmes au départ toutes un peu surprises lorsque, de la petite chaire qui dominait l’autel, Monseigneur pria les religieuses de faire sortir toutes les élèves, sauf les grandes, à qui il voulait exclusivement s’adresser. Et nous fûmes encore plus surprises en apprenant qu’il entendait nous parler de Madeleine. Nous ne connaissions pas alors tous les détails de la vie de cette femme avant sa conversion. Mais le peu que nous en savions était amplement suffisant pour écarquiller les yeux et dresser les oreilles de surprise et de curiosité...
Je ne sais quel effet exerça sur mes camarades cette prédication, sublime, car Monseigneur Cazzani, qui était et reste un grand orateur sacré, atteignit ce jour-là les sommets de l’éloquence. Pour ma part, je pense que Dieu voulut que j’entendis ces paroles, et qu’il les fit prononcer pour que je les entende.
Père Didon dit en parlant de Marie-Madeleine: “Rien n’est plus puissant sur une âme écrasée par le poids de ses fautes que la mansuétude qui compatit et la voix qui pardonne... Qu’est-ce qui se passa dans le coeur de Madeleine? Nous l’ignorons. Un jour ses yeux s’ouvrirent et elle reconnut en Jésus le Sauveur qui pardonne. Ce jour-là elle n’hésita point. De pareilles créatures ne s’arrêtent pas à mi-chemin; leur grandeur est d’avancer sans cesse, dans le bien ou dans le mal, jusqu’aux limites de leur être. Celui qui aime ne réfléchit pas: il obéit, comme esclave des sentiments qui le dominent... Remetttre les fautes n’appartient qu’à Dieu. Seule la foi en Dieu sauve les âmes perdues; il n’est pas dans le pouvoir de l’homme de donner le pardon et la paix. Jésus dit cela et l’accomplit. Ceux qui l’ont senti et éprouvé, comme Madeleine, dans le secret de leur conscience le comprennent... Désormais le pécheur peut avoir confiance. Sa misère n’est plus sans espoir. Le mal a trouvé son maître. Pour le dominer il suffit à l’homme de croire et de se repentir, de pleurer et d’aimer. Aussi bas qu’il soit tombé, il lui reste encore la foi et les larmes. Qu’il imite donc la pécheresse et vienne pleurer aux pieds du Christ. Des légions d’âmes se sont levées de l’ignominie en suivant la pécheresse de Magdala. Elle ouvre la voie et conduit le cortège des convertis et des réhabilités. Elle personnifie l’humanité perdue dans le vice et qui a trouvé, aux pieds de Jésus, le Dieu qu’elle devait aimer et que l’amour transfigure, en lui donnant la miséricorde et la paix”.
Pour ma part, grâce à Dieu, je ne suis pas tombée aussi bas que Madeleine. Mais je me suis égarée après de nombreuses chimères humaines. Je vais vous le montrer. Le Christ à qui j’avais juré l’amour, avait été négligé de ma part. Même si je n’en étais point arrivée à le renier comme Pierre, à l’heure de la peur, j’avais par contre commis, à l’exemple des invités au repas de noce, distraits qu’ils étaient par leurs affaires, le refus de m’y rendre...
J’ai péché. Oui, mon Dieu, j’ai péché. Pas toujours matériellement, mais par désir et beaucoup, et toi, mon Maître, tu m’as dit: “Le mal, il ne suffit pas de ne point le faire. Il faut encore ne point désirer l’accomplir”. Pour ma part j’ai éprouvé le désir de faire le mal et j’ai enfoncé de la sorte d’autres épines sur ta tête et j’ai provoqué d’autres larmes à tes yeux...
Puis, à nouveau je t’ai rencontré et tu m’as regardée... et tu ne m’as point condamnée. Tu n’as eu aucune parole de reproche à l’égard de mes fautes... Tu m’as seulement regardée... Et, plus que tous les mots, ton regard a été pour moi un rappel de salut.
Alors je suis venue à toi pour toujours, me mettant sur les traces des âmes repenties qui ont retrouvé, dans la pénitence et dans l’amour, les vêtements de noce, purifiée dans ton sang et dans nos pleurs, dont les premières larmes pleuvant sur tes pieds provenaient des yeux de Madeleine, notre maîtresse sur la voie de la rédemption, à l’école de l’amour et du repentir, celle qui est pour nous source d’espérance car c’est à elle, qui a beaucoup aimé, que furent remis tous les péchés. Aussi, si nous aimons beaucoup, nos péchés nous serons remis.
Les larmes chastes et ardentes de la pécheresse convertie, ses gestes d’adoration sans paroles qui lui font oublier le temps qui passe et les besoins de la vie humaine — et toi, Maître, tu dois intervenir pour la défendre du monde qui la regard en secouant la tête de commisération parce que “Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera pas enlevée”, de même que tu la défendras face au pharisien dédaigneux, de même tu la défendras lorsque tout le monde lui reprochera d’avoir gaspillé trente deniers dans un parfum de nard pur, de même encore la défendras-tu toujours parce que tu as compris la générosité de cette âme ardente — ces larmes amoureuses et chastes m’ont enseigné l’art de te saisir, de faire de toi mon amour, mon époux, celui qui est raison de vie, de joie, de gloire. Elles m’ont enseigné la manière d’effacer le mal qui a abattu mon âme, que tu as créée, et le remplacer par le bien, transformant de la sorte ma pauvre âme — que l’amour pour la créature, l’amour désordonné pour les créatures avait mortifiée, au point d’en faire une caverne habitée par l’esprit de la rébellion et de la sensualité — en une chambre nuptiale, toute belle et pure, où consommer les noces entre toi et moi...
Voilà que de nouveau je me suis égarée hors sujet... Revenons à la question.
Dieu voulut que j’entendis ces mots pour me donner un guide dans l’avenir. Les mots tombaient comme des cailloux dans le lac de mon coeur et s’y enfonçaient. L’eau tranquille de ma jeunesse pure les recouvrit d’un voile marin et ils demeurèrent là, au fond, sans plus donner signe de leur présence.
Mais lorsque la tempête de la vie secoua, mordit et courut sur le lac du coeur et le bouleversa complètement, soulevant la boue à la surface et des algues collantes pour troubler les eaux et rendre difficile de se déplacer en elles, affleurèrent aussi ces mots et, imbibés comme ils étaient d’eaux profondes, ils brillèrent au soleil divin et constituèrent des phares de salut, et me servirent de guide.
Cependant, depuis ce jour-là où je les entendis, je compris que je les aurais retrouvés à l’heure où Dieu aurait voulu et que je devais en attendant méditer leurs enseignements, de toutes mes forces limitées, afin d’être à même de les comprendre totalement lorsque viendrait l’heure de la lutte et de la connaissance.
J’ai compris clairement ensuite que j’étais appelée par Dieu à une vie de souffrance et que les larmes seraient mes compagnes et la croix mon enseigne et qu’à partir de ce moment-là je devais, en renonçant au doux rêve du martyre que fut celui des premiers chrétiens, me préparer au martyre obscur du coeur, méconnu de tous sauf de Dieu. Un martyre continuel, exercé toute la vie durant et en toutes les circonstances.
Je l’ai compris aussi clairement que si l’Ange du Seigneur avait tenu ouvert sous mes yeux le grand livre des destinées humaines afin que je puisse y lire mon avenir...
Le jour suivant se célébrait la clôture des exercices. Je crois que c’est à ce moment-là que les religieuses percèrent mon secret. J’étais tellement émue, que même si j’avais, comme toujours, une excellente maîtrise de mes émotions, ces chères religieuses les pressentirent. La voix du Seigneur avait trop résonné en moi et y résonnait encore pour que ne transparaisse point sur mon visage les impressions qui habitaient mon coeur. Je m’étais trop fortement attachée, dans la révélation, à Dieu pour en recevoir réconfort et il m’était trop difficile de m’en détacher. Ce n’était pas seulement une situation symbolique, mais une authentique lacération des fibres intérieures, car la souffrance provoquée par la lacération qui avait lieu en moi, maintenant que je devais revenir à la vie habituelle, quittant cette retraite où j’étais demeurée avec Dieu, était un véritable tourment. Les soeurs ne pouvaient pas ne point s’en apercevoir.
J’avais l’impression d’être incapable de survivre... J’ai éprouvé par la suite de nombreuses séparations, et de très douloureuses, mais je puis dire par expérience que ce jour-là ce fut plus cuisant encore. Si les séparations humaines m’ont serré le coeur jusqu’à le rendre malade, ce départ m’étouffait comme si l’on me privait de tout air respirable. J’éprouvais la désolation, comme si l’on m’avait d’un seul coup privée de liberté, de lumière, de richesse, de santé, d’amitié et des liens du sang.
Mais comment rendre compte avec de pauvres mots humains de cette heure d’anxiété spirituelle?
Lorsque je relis le Cantique des cantiques j’y trouve un écho, très inférieur, de cette recherche anxieuse par monts et par vaux de Celui qui est le bien-aimé de la créature qui l’aime. Mais les mots enflammés du poème de Salomon sont encore peu de chose par rapport à ce que j’éprouvais. J’ai lu plus tard les pages ardentes de saint Jean de la Croix et de sainte Thérèse d’Avila et j’y ai trouvé une résonnance plus adéquate, mais toujours moins virulente que le sentiment que j’avais éprouvé. J’ai compris ainsi que les mots humains sont incapables d’exprimer ce qui est surhumain. Peut-être que seul un séraphin aurait pu décrire les anxiétés de l’amour divin... Mais les séraphins adorent et se taisent...
Les religieuses furent très discrètes. Elles se présentèrent avec délicatesse au seuil de mon âme, tellement anxieuse de paradis, y vénérèrent l’oeuvre accomplie par Dieu et n’insistèrent point davantage... Elles agirent avec respect... C’est la seule chose qu’il y ait à faire en pareil cas. N’importe qu’elle intrusion, voire la plus pure en son mode d’agir, serait une profanation. Les contacts divins entre l’âme et Dieu doivent toujours être respectés comme une chose sacrée.
Dans le livret qui fut distribué à tout le monde en souvenir des exercices, sur la page, ou plutôt sur les pages destinées à nos réflexions personnelles et à nos résolutions, et où mes camarades écrivaient, et écrivaient du bavardage empreint de soupirs de tourtereaux et de sentiments stériles, j’écrivis une seule phrase: mon programme pour la vie à venir, ma norme de conduite à l’égard de ma famille, de moi-même, du prochain et de Dieu. Une seule phrase, mais qui a la profondeur et l’ampleur des océans et peut remplir la plus longue des vies: “Sacrifice et Devoir à toute heure, en toute circonstance”.
J’ai été fidèle à cette résolution. Si parfois ma nature humaine a paru triompher sur mon esprit, je suis revenue cependant toujours à une pleine pratique du sacrifice et du devoir, et je peux dire que je ne les ai jamais mis à l’écart, même si les tentations furent si fortes et si faibles les joies du travail accompli que j’étais encline à penser opportun d’abandonner une telle résolution et de m’abandonner au courant dominant.
D’après ce que mon visage avait laissé transparaître, qui sait ce que... Mais je ne puis le savoir parce que je n’avais pas de glace et bien d’autres préoccupations m’habitaient ce matin-là pour qu’il me vienne à l’idée de m’observer dans une des glaces de poche que l’on nous accordait de porter. Je ne puis donc savoir ce qui transparaissait sur mon visage et ni en quoi il paraissait changé. Mais en fait, sur la base de ce qui avait transparu, la supérieure chargea une religieuse, plus capable de m’aborder, de me demander si moi aussi j’avais l’intention de me faire religieuse. Je la détrompais aussitôt.
Oh! cela aurait été agréable de prendre cette voie, de me placer à l’ombre de Marie, sous son manteau et de vivre ainsi tout le cours de ma vie... Mais ce n’était pas ma voie. Ce n’était pas la vie où Dieu me voulait. Cela était clair pour moi. Le monde devait constituer mon arène de combat. Je ne savais pas quel allait être le combat, mais je savais clairement qu’il devait se jouer dans le monde et non pas dans le cloître.
Pauvres soeurs! Elles avaient élaboré les plus belles hypothèses à mon sujet et me voyaient déjà avec la coiffe sur la tête! Dieu sait combien j’aurais préféré avoir cette vocation!... Mais je ne l’avais pas. Je savais que j’allais à la rencontre de la souffrance et je devais aller à sa rencontre.
C’est dans les larmes et le déchirement que je voyais courir le temps qui me séparait de la souffrance sans que je puisse le retenir. Je me trouvais dans la situation d’un condamné qui voit avancer inexorablement le moment de l’exécution de la condamnation. Et plus les religieuses, et mes camarades redoublaient de gentillesse à mon égard, qui étais sur le point de les quitter et de partir si loin que je risquais de ne plus les revoir, et davantage grandissait en moi, en même temps que ma gratitude pour leurs gestes d’affection, mon angoisse.
Certains trouveront cela étrange, c’était pourtant la vérité. J’ai beaucoup plus souffert à la sortie du collège que je n’avais souffert en y entrant. Cela dépendait peut-être du fait qu’en quatre ans j’étais devenue adulte. Naturellement j’étais plus mûre. Ainsi s’accentuait en moi cette sensibilité qui est l’une de mes principales qualités, sans doute la plus importante, et qui constitue ma dot et mon tourment. Car si c’est une qualité que d’avoir l’esprit gentil, sensible au moindre détail des événements, cela constitue aussi un grand tourment, car les joies sont si peu nombreuses dans la vie, alors que les circonstances douloureuses sont toujours nombreuses et toujours présentes.
Cette sensibilité, que je cachais autant qu’il m’était possible (car j’ai toujours eu en horreur d’afficher mes sentiments au regard de tout le monde, qui est un regard toujours indifférent, sinon moqueur), elle grandissait avec les années et le mûrissement de l’esprit, et me faisait craindre le pire pour l’avenir. Je pressentais, je ressentais que se terminait pour moi le bonheur, le peu de bonheur dont j’avais joui jusqu’alors et comme l’herbe sensitive qui perçoit l’approche d’une main, je frissonnais de tout mon être et me recroquevillais sur moi-même.
Oh! ce fut une créature bien mélancolique qui passait le seuil du collège pour sortir à la rencontre de la vie! Mon coeur se déchirait en se détachant de cette demeure où je n’avais connu que des moments de bonheur et éprouvé que des sentiments de sereine affection. C’était l’après-midi du 23 février 1913.
Les soeurs, qui dans les derniers temps avaient multiplié à l’infini les gestes les plus significatifs d’empressement affectueux à mon égard, pour me montrer l’amour qu’elles me témoignaient, pour me suralimenter d’amour en prévision du jeûne que j’allais devoir bientôt affronter et qui allait me déssécher le coeur et l’inonder d’une si cuisante nostalgie, m’avaient recommandé, les larmes aux yeux, d’être gentille avec maman pour chercher à la rendre gentille à mon égard.
Oh! ce n’était pas à moi qu’il fallait faire de telles recommandations! Je me tenais constamment sur la porte de son coeur, mendiante permanente, implorant son obole de compréhension et d’affection. Mais cette porte restait verrouillée, rétive, hérissée de lances de fer contre lesquelles je ne pouvais même pas m’appuyer...
Je sais qu’elles dirent aussi quelques mots dans ce sens à maman... Mais leurs paroles restèrent lettre morte; elles provoquèrent même l’effet contraire. Maman commença aussitôt à me reprocher de l’avoir dépeinte aux religieuses sous des traits arides et intransigeants.
Mais, mon Dieu! Il n’y avait nul besoin de ma part de la dépeindre de la sorte. Tout en elle montrait ce qu’elle était: plus marâtre que maman. Ses façons de faire, ses écrits, son indifférence à l’égard de ma santé, sa mesquinerie à l’égard de mes petites nécessités de collégienne, beaucoup de choses en fait avaient amplement instruit les soeurs, qui étaient devenues expertes à force de fréquenter constamment des centaines de mamans et de papas. Elles savaient donc parfaitement ce qu’était maman à mon égard. Il n’y avait nullement besoin que j’ouvre la bouche, ce que je n’ai jamais fait car certaines misères provoquent plutôt l’embarras que l’on éprouve d’un déshonneur ou d’une maladie honteuse. S’il m’arriva parfois, dans les années suivantes, d’aborder ce sujet, c’est toujours parce que d’autres avaient déjà compris en quoi consistaient nos relations entre ma mère et moi et, avec peu de délicatesse, m’avaient posé des questions qui étaient pour moi très éprouvantes, versant de l’acide sur mes plaies. Pensez qu’il y a eu même des gens qui m’ont demandé si “c’était vraiment ma mère ou si c’était une seconde maman”... C’est tout vous dire, mon Père.
J’ai très difficilement parlé de cela spontanément, et seulement avec des personnes qui avaient toute ma confiance, chose que je concède très rarement. Mais ces personnes doivent, en raison de l’habit qu’elles portent et du bon sens dont elles sont imprégnées, être telles que je puisse être assurée que mon douloureux secret puisse être confié à quelqu’un qui n’en fera pas un objet de moquerie ni de bavardage.
L’un des très rares à qui j’ai spontanément dit la chose telle qu’elle est, c’est vous, mon Père, et pour les raisons que je viens de donner à l’instant et aussi parce que, puisque vous devez diriger mon âme, en cette heure extrême de ma vie, il est de mon devoir que vous sachiez la vérité sur des choses qui apportent à mon âme tellement de souffrance et de trouble.