Autobiographie
15. 1919
Quelques jours après la fin de la guerre, l’hôpital Saint-Marc fut fermé et je fus transférée dans un autre hôpital en même temps que les malades dont je m’occupais et que je ne voulais pas abandonner.
Ce nouvel hôpital se trouvait dans le palais du lycée G.Giusti de la rue Carducci (à moins que ce ne soit le lycée Carducci de la rue G.Giusti?). Je sais que je passais devant la Basilique de l’Annonciation, et sous la porte voûtée qui relie l’hôpital des Innocents aux maisons voisines, et qu’il me fallait avancer encore pour un bon bout de chemin dans cette rue, longeant le musée d’Histoire Etrusque et Egyptienne, etc.
L’hôpital était pour moitié installé dans un bel immeuble neuf, mais l’autre moitié, installée dans un ancien couvent, était triste et vilaine: elle présentait de hautes fenêtres étroites, qui donnaient un air de prison, des cloîtres et des cours maussades, avec des admonestations sculptées dans les arcades au-dessus des portes, ou bien des sabliers, des chouettes, des têtes de mort... et puis c’était plein d’escaliers, de passages en gradins, de marches... c’était un secteur en dénivellations continuelles qui mettaient à rude épreuve mon coeur déjà essouflé.
Au début du mois de janvier, après une seconde grippe espagnole, je n’en pouvais plus. J’allais d’abord consulter un médecin, puis le médecin-chef de l’hôpital où je travaillais. Avec le premier j’inventais quelque mensonge. Je racontais que j’étais orpheline et que je voulais savoir clairement quel était mon état de santé, avant de répondre aux avances d’un jeune homme qui voulait m’épouser. Mais il me fallait absolument connaître la vérité. Et il me la fit connaître. Avec le second je ne pouvais répéter le même mensonge car il savait que j’avais père et mère. Mais cet excellent homme, qui était aussi père de famille, d’une famille qui n’était pas heureuse, avait deviné beaucoup de choses et fut très paternel à mon égard. Après m’avoir attentivement examinée, il me dit ce qu’il pensait et qui correspondait à ce que l’autre m’avait déjà dit. J’avais assisté au miracle de rencontrer deux médecins qui, à l’insu l’un de l’autre, tiraient le même diagnostic!!!
Le professeur, médecin interne de l’hôpital, voulut ensuite parler avec ma mère. Rappelez-vous qu’à la visite médicale, je m’étais présentée toute seule, parce que je ne pouvais plus continuer de la sorte et que maman ne se rendait pas compte de mon état et que, si je lui en avais parlé, elle ne l’aurait pas accepté. Je ne sais pas ce que le professeur lui a dit. Ce que je sais c’est qu’elle rentra à la maison toute penaude et que pendant quelque temps elle fut assez gentille.
Mais le traitement ne m’apportait pas d’amélioration. Le coeur était de plus en plus fatigué. Et l’insomnie augmentait également. Cela provenait peut-être des importantes palpitations du coeur dont je souffrais en permanence et qui augmentaient la nuit, quand j’étais couchée. Pourtant je n’avais pas peur de la mort, au contraire...
Mais j’aurais quand même voulu revoir les religieuses et mes camarades de collège. J’étais convaincue que si je pouvais me rendre au collège pendant quelques jours, comme le faisaient mes camarades, mes dernières inquiétudes se seraient dissipées en une paix surnaturelle. Cela je l’avais toujours compris, même dans les moments les plus troubles, et j’avais toujours éprouvé le désir de me réfugier dans ce nid de paix pour y retrouver la paix. Cependant je n’avais jamais osé en parler à maman, d’autant qu’elle s’opposait déjà à la correspondance que j’entretenais avec les religieuses. Maintenant que j’avais l’impression que j’allais mourir, ce besoin se faisait encore plus évident. De plus je me disais qu’une fois rendue sur place, si l’on avait voulu me garder comme professeur, j’aurais pu pour finir accepter de me faire religieuse.
Désormais je regardais à nouveau beaucoup vers Dieu et j’éprouvais le désir de me mettre entièrement sous sa coupe, à l’abri d’un couvent et sous l’habit de moniale.
Je ne voyais pas encore clairement quelle était pour moi la volonté de Dieu. Mais je percevais déjà qu’il m’attirait, qu’il m’attrayait, qu’il m’aspirait à lui. Cependant je me trompais lorsque je croyais qu’il voulait que j’entre au couvent. Cela était une adjonction qui répondait à un désir de ma part: comme la mort, le couvent aurait dû me libérer de toutes les luttes menées à la maison. A bout de forces, incapable de souffrir encore, je ne désirais plus rien d’autre que de sortir du monde d’une façon ou d’une autre. Et cependant il me fallait rester dans le monde et souffrir démesurément davantage.
Je dus d’abord abandonner le service à l’hôpital parce que je n’y arrivais plus. Je dus renoncer à ces garçons, qui étaient tous condamnés à des infirmités irréversibles. Cela me coûta beaucoup.
Au mois de mai ma cousine Clotilde vint à Florence, avec son fils de huit ans. Ils arrivaient de Regggio Calabria. Elle venait de perdre de façon tragique un fils encore jeune et celui qui lui restait était désormais fils unique. Il était atteint de mastoïdite, du moins c’est ce que l’on croyait. Ils avaient été orientés sur Florence pour consulter quelques experts pédiatres de l’Hôpital Mayer des enfants malades.
Je connaissais très bien le médecin-chef de l’hôpital et je me mis à l’oeuvre. Heureusement, ce que l’on croyait être une mastoïdite se révéla n’être que l’inflammation d’une glande salivaire. L’enfant s’en tira avec une incision de trois centimètres et vingt jours d’hospitalisation. Il n’y eut même pas de cicatrice. Et il fut guéri. Quant à moi j’avais passé ces vingt journées à l’hôpital Mayer auprès du petit, qui venait d’être opéré, et de sa mère. Ma cousine, qui m’aimait beaucoup, me comprenait à la perfection car, étant une parente, elle connaissait le tempérament de ma mère et donc... même si je ne disais rien, elle comprenait quand même beaucoup de choses. Elle voulut parler également avec le spécialiste qui me soignait et comme ce dernier lui avait dit que ce qu’il y avait de mieux à faire pour faciliter l’action du traitement c’était de “me porter hors du milieu familial, qui était la raison principale de mon mal et source permanente de troubles aptes à aggraver mon état”, elle travailla dans ce sens et en parla courageusement à maman.
Elle n’a pas de poil sur la langue ma cousine Clotilde et personne ne lui fait peur. C’est une piémontaise tout d’une pièce. Certains disent qu’elle est méchante. Peut-être. Elle a beaucoup souffert et cela a altéré son système nerveux, mais avec moi elle s’est toujours montrée affectueuse et maternelle. Et je parle en connaissance de cause car j’ai vécu chez elle pendant deux ans!
Ma cousine demanda donc à maman de pouvoir s’occuper de moi. Nous serions allées d’abord à Turin, sa ville natale, puis elle m’aurait accompagnée à Monza chez les soeurs. Maman céda. Ce fut bien sûr contre son gré et en proférant des imprécations contre ma cousine. Mais elle céda. Elle écrivit à la supérieure et dès qu’elle reçut la réponse que j’étais attendue nous partîmes pour Turin.
Ce furent des journées splendides. Clotilde m’amena non seulement à Turin, mais me fit aussi visiter Racconigi, Stupinigi, Moncalieri, Superga, etc. Le fait d’être avec elle et son petit enfant, tous deux très attentionnés à mon égard, améliora immédiatement mon état. L’amélioration fut plus morale que physique, mais contribua à me donner un aspect moins maladif.
Après quelque temps nous partîmes pour Monza. A Turin j’avais reçu une lettre très gentille de la supérieure, écrite avec difficulté — car elle était très malade du coeur —, mais débordante d’affection. Elle me disait que les religieuses et elle-même avaient hâte de me revoir...
J’étais heureuse! Heureuse après des années! J’allais revoir mon collège, mes religieuses, j’allais revivre un mois ou deux, peut-être pour toujours, cette vie calme, ordonnée, pieuse. J’allais revoir mes camarades, dont une partie était déjà mariée avec des enfants, d’autres étaient encore célibataires comme moi! Je les avais toutes averties...
Mais pouvais-je vraiment être heureuse? Ce n’est pas pour rien que je m’appelle “Maria”. C’est un nom prédestiné, mais un nom voué à la souffrance. Moi aussi, conformément à l’étymologie de mon nom, je devais être “myrrhe de la mer et mer amère”. Il me fallait donc trouver la souffrance même là où — en un lieu tout à fait licite et saint — j’étais en droit de m’attendre à y rencontrer un peu de joie...
En arrivant à Monza, le soir du 10 juin, je me rendais immédiatement au collège. Quelle émotion et quelle joie de sonner à nouveau à ce grand portail! Quelle marée de souvenirs lorsque je passais la porte et que je me retrouvais dans la cour d’honneur, et pénétrais dans le salon de réception! Quelle émotion lorsque j’entendis approcher le pas d’une religieuse, rythmé par le léger tintement de son long chapelet! Encore maintenant, quand la fenêtre est ouverte et que passent des religieuse ou que vous arrivez, je perçois immédiatement le bruit du chapelet suspendu à la ceinture et je pense à mes religieuses...
C’est d’abord la vice-supérieure qui se présenta. A dire vrai, elle me salua avec une certaine froideur. Mais elle n’avait jamais été très expansive, aussi je n’y fis pas attention. Puis arriva ma pauvre supérieure, haletante et enflée par son mal au coeur. Elle fut, comme toujours, très gentille.
La vice-supérieure m’avertit qu’au collège il n’y avait pas de lits et que j’aurais dû aller dormir auprès d’autres religieuses qui étaient chargé du service de la cathédrale. La ville de Monza est dotée en effet d’un Archiprêtre mitré et d’un chapitre, comme s’il s’agissait d’un siège épiscopal.
A vrai dire, comme le fit remarquer ma cousine, il aurait été préférable que je reste au collège, où l’on me connaissait. On avait écrit exprès longtemps à l’avance pour savoir s’il était possible de me recevoir, en payant naturellement le séjour. Mais moi, prise par le désir d’être près des religieuses, j’acceptais n’importe quelles conditions. Je saluais Clotilde et Memmino et je restais au collège.
Je ne vis pas d’autres religieuses. Près d’une demi-heure plus tard on manda quelqu’un pour me conduire au petit couvent où je devais aller dormir. Les religieuses de cette communauté m’accueillirent avec une grande gentillesse, s’excusant de ne point pouvoir m’offrir une chambre moderne. Mais que m’importait? On me conduisit en effet dans une grande chambre dont le mobilier devait se souvenir de Radetzky et des cinq journées de 1848. Il y avait un lit tellement élevé que pour me coucher je dus prendre une chaise et l’utiliser comme une échelle pour grimper jusqu’en haut. Je priais mon ange gardien de m’empêcher de tomber pendant la nuit...
Mais enfin j’étais à Monza, tout près des religieuses. Tout le reste ne comptait pas à côté de la joie que cette proximité me procurait.
Je ne dînais pas puisque, dès cette époque-là, je mangeais très peu. Je pris seulement une tasse de café, que le médecin m’avait prescrite pour soutenir le coeur. Je me couchais donc et je dormis, jusqu’à ce que les cloches de la cathédrale, qui étaient toutes proches, me réveillèrent pour l’Ave Maria.
Je descendis de mon... catafalque, je m’habillais en vitesse et j’allais écouter la messe. Je ne reçus pas la communion parce que je n’avais pas trouvé de confesseur. Mais je décidais de communier le lendemain matin au collège. Car au cours de la journée je pensais pouvoir m’organiser en conséquence... Je bus un autre café, comme petit déjeuner, et je filais jusqu’au collège. Je connaissais parfaitement la ville de Monza, je n’avais donc pas besoin que l’on m’accompagne.
Je sonnais, j’entrais, et on me conduisit au salon. Puis je me mis à attendre, à attendre longtemps. Personne ne venait. Neuf heures sonna. Puis neuf heures et demie... Enfin se présenta la vice-supérieure. Elle était très sérieuse, presque courroucée. Elle me demanda si j’avais bien dormi, si j’avais pris le petit déjeuner... Puis elle se lança aussitôt dans un long discours entremêlé de “vous savez bien”, “le règlement”, “il ne faut pas créer de précédent”, etc., dont la conclusion était claire: “Nous ne voulons pas de toi ici”.
Je fis remarquer que l’on avait écrit d’avance, que le règlement prévoyait justement de recevoir les anciennes élèves désireuses de passer quelques jours au collège comme pensionnaires, en règlant la note de frais, que donc je ne créais pas de précédent, mais que je suivais au contraire des habitudes existant depuis plus d’un demi-siècle, que je n’étais pas une malade contagieuse (je portais avec moi le diagnostic et les prescriptions médicales), que je n’avais pas une mauvaise réputation et que je ne pouvais donc pas être cause de scandale et puis enfin, que j’étais là, seule, puisque ma cousine était partie pour Bologne et qu’il fallait me garder jusqu’à ce qu’elle revienne. Au moins jusqu’à cette date.
Mais la religieuse fut inexorable. Elle me répondit que je n’étais plus une enfant, que j’avais 22 ans et que je pouvais donc voyager seule. Je la suppliais de me laisser rester au moins le temps de saluer mes anciennes camarades qui devaient arriver dans la semaine. Rien à faire. Je la suppliais de me permettre au moins de téléphoner à celles qui étaient à Monza et qui m’auraient accueillie volontiers chez elles pendant quelques jours. Car elles m’avaient invitée à plusieurs reprises. Il n’y avait rien à faire: il me fallait partir.
Devant un tel et inexplicable entêtement, une telle dureté qui me repoussait, je baissais la tête et me mis à pleurer. C’était un autre rêve, caressé depuis des années, qui fondait, au moment où je croyais qu’il allait se réaliser...
La vice-supérieure me demanda si je voulais me rendre à la chapelle. Il était inutile de me le demander! J’oserais dire que c’était une demande stupide si je ne portais pas encore un grand respect à l’égard de celle qui m’adressait cette proposition.
Elle m’accompagna dans notre belle chapelle. Le Sacré-Coeur de l’autel majeur me tendait les bras. Il n’y avait que lui et la soeur organiste, qui jouait de l’orgue à la tribune, répétant une messe chantée...
Je me réfugiais près de l’autel et me mis à pleurer longuement... Jusqu’à ce que la vice-supérieure revienne pour me dire que ma cousine était revenue. Clotilde qui était une femme experimentée dans l’art de juger les autres (elle possède un hôtel important et dans les hôtels, on le sait, on devient maître dans l’art d’apprécier les caractères), aussi ne s’était-elle pas fiée aux paroles mielleuses de la vice-supérieure le soir précédent et avait décidé de rester à Monza un jour de plus.
Dès qu’elle me vit elle me dit clairement selon son habitude: “Ma chère tu dois te faire une raison: les soeurs ne veulent pas de toi. Je le regrette pour toi, mais tu n’y peux rien!”
“Mais, Madame, il ne s’agit pas de ça! Nous voudrions bien la garder, mais vous comprenez...”
“Je comprends que vous ne voulez pas d’elle. Mais il aurait été plus correct de le lui mettre aussitôt par écrit ou tout au moins de le lui dire clairement hier soir. Si j’étais partie, croyant que tout était en ordre, vous étiez capables d’amener Maria à la gare et de l’y laisser seule, au milieu des grèves des transport et avec son mal de coeur...”, puis, s’adressant à moi: “Allons-nous-en. Il n’est pas bon de s’attarder là où on ne nous aime pas”.
La vice-supérieure comprit qu’elle avait mal agi et insista pour que je reste — ô comble de magnanimité — jusqu’au soir, afin qu’elle puisse me présenter les soeurs. Vous aurez noté que je ne les avais pas encore vues. Entre temps, disait-elle, elle aurait fait avertir mes camarades de Monza. Mais elle se garda bien de faire ce qu’elle avait promis, par peur que mes amies ne me retiennent.
Clotilde accepta. Je restai donc jusqu’à dix-sept heures. Mais je crois qu’un délinquant particulièrement dangereux, ou un pestiféré, n’aurait pas été traité différemment. On me relégua au fond du jardin toute la journée, sauf à l’heure du repas, que l’on me servit dans une salle isolée...
Impossible de manger. Je ne pouvais pas. La déception m’avait noué l’estomac. Je pris en souvenir un morceau de pain, que j’ai gardé jusqu’à il y a quelques années à peine. Puis il commença à être rongé par les vers et j’ai dû le jeter. Le père Christophe, dans Les Fiancés, conserve dans son panier de moine le pain du pardon. Pour ma part, j’ai conservé pendant plus de vingt ans le pain du rejet.
Les religieuses ne mangèrent pas non plus ce jour-là par solidarité avec moi. Elles n’approuvaient pas la manière de faire de la vice-supérieure, de la super-puissante vice-supérieure qui agissait, commandait et n’en faisait plus qu’à sa tête depuis que la supérieure était presque complètement abrutie par la maladie. Mais elles ne pouvaient pas intervenir.
La supérieure arriva, soufflant comme un phoque, pour s’excuser. Et elle pleura... Pauvre femme! Elle était finie désormais! Je n’ai jamais éprouvé de rancune à son égard, mais ce serait mentir que de dire qu’auprès de la vice-supérieure je n’ai pas senti l’odeur du vinaigre. Aujourd’hui elle est morte et la mort met fin à tout. J’espère que Dieu lui aura aussi pardonné sa dureté à mon encontre. Car il est évident que l’on ne peut pas dire qu’elle fut très charitable à mon égard. Vous en conviendrez!
Comme ma vie d’ascension vers Dieu aurait été facilitée si j’avais pu m’arrêter dans cette maison! Mais tant pis. Je puis affirmer avec joie que ce que je suis devenue, je le dois à moi seule, sans l’influence du milieu et d’une vie en commun avec des épouses du Christ. C’est Jésus qui a travaillé mon âme, et lui seul. Quant à moi j’ai répondu et sollicité son action en moi.
Je bénis Mario et les blessés de l’hôpital qui m’ont donné le coup de pouce initial, mais ensuite toutes les louanges je dois les adresser à Dieu seul et quelques compliments aussi à mon âme qui, après avoir commencé à se mettre en route, avança sans répit et en accélérant sa course.
Je rentrai à la maison tellement triste et déçue que j’en tombais malade. Je pouvais dire vraiment que “le passereau se trouve une maison et la tourterelle un nid, mais que moi je ne trouve nulle part une demeure où souffrir en paix mon tourment”. Aussi, déçue par tout et par tout le monde, après avoir constaté “dans mon égarement, que tout homme est menteur”, j’ai tourné vers Dieu mon visage blessé.
Je dois reconnaître que ce n’était pas exactement ce que l’on aurait dû appeler un vol: c’était plutôt un flottement maladroit, un sautillement, mais l’important était d’aller vers Jésus. Si deux ans auparavant j’avais su émerger de la boue gluante, si un an auparavant je m’étais laissée entraîner devant l’autel parce que de moi-même j’avais honte de m’y rendre fréquemment... — et il n’y a pas de pire moment que celui où la conscience s’éveille! Que ce soit le démon, que ce soit n’importe quoi, nous sommes portés à exagérer la valeur de nos fautes, à les juger impardonnables, à nous éloigner de Dieu par honte, au lieu de nous jeter à ses pieds pour dire humblement: “Seigneur, sauve-moi, parce que j’ai péché! Seigneur émonde-moi parce que je suis un lépreux! Seigneur, souviens-toi de moi dans ton royaume!” —. Si autrefois je m’étais comporté de la sorte, de façon si mesquine et imparfaite, maintenant, sous l’impulsion de cette souffrance nouvelle, je trouvais en moi-même la force d’avancer, comme un cheval fatigué sous la violence des coups de fouet.
“Que le méchant abandonne sa voie et l’homme criminel ses pensées. Qu’il se convertisse à Yahvé, qui aura pitié de lui, à notre Dieu, qui est large en pardon”.
“Je chercherai la brebis perdue, je ramènerai celle qui est égarée, je panserai celle qui est blessée, je guérirai celle qui est malade. Celle qui est grasse et bien portante, je veillerai sur elle. Je ferai paître avec justice”.
Ces paroles ne semblent-elles pas écrites pour moi? Et pour toutes les âmes malades comme l’était la mienne?
Quant à moi, clopin-clopant, je me traînais vers le Seigneur et lui, généreux dans sa miséricorde, banda mes membres fracturés, soulagea ma faiblesse, me prit sur ses genoux pour me faire dormir douillettement et bien au chaud, car j’étais blessée de partout. Lui seul m’aimait et il me fallait guérir pour le servir, pour le suivre, pour l’imiter, pour l’aimer dans la lumière pleine, complète, libre, forte, d’un amour absolu et sans faille ni réserve, ni distraction humaine.
Maintenant maman, et n’importe qui d’autre, pouvait me faire ce qu’il voulait. J’allais souffrir encore, bien sûr, mais chaque souffrance, au lieu de m’éloigner de Dieu comme s’il était coupable de cette souffrance, m’aurait rapprochée plus étroitement de lui, car je savais désormais que Dieu seul m’aimait, que lui seul me voulait du bien et que de lui ne pouvait me venir que du bien et que le mal n’était donné que par les créatures.
Toute souffrance a été comme un coup de marteau qui a enfoncé davantage les clous qui m’unissent à la croix du Christ. Et puisqu’il s’agit de la croix, je ne l’échangerais pour aucun lit royal. Car la croix est le lit nuptial de l’âme avec le Christ, de même que, comme l’affirme Ruysbroeck, la souffrance est l’habit nuptial du Christ.
Comme vous l’aurez remarqué, un bon nombre des ponts qui m’unissaient aux créatures avaient été brisés et un bon nombre des branches qui s’étendaient à la rencontre des autres arbres avaient été émondées. Dieu oeuvrait en sorte de m’isoler afin de me posséder entièrement pour lui. Il ne restait plus qu’un seul pont: l’amitié qui m’unissait à Mario. Je lui étais très attachée.
Ce jeune homme insistait encore dans ses projets, alors que de mon côté je restais ferme sur ma position. Mais plus j’insistais et lui disais que je n’étais plus capable d’aimer dans le sens le plus courant de ce terme et plus il s’obstinait à me répondre que cela ne lui importait pas que je l’aime comme un mari et qu’il lui était suffisant que je me laisse aimer par lui. Car peu à peu mon amour se serait développé à son tour.
Mon attitude était-elle due au souvenir de Roberto? Très bien! Lui aussi s’en souvenait. Et à notre premier enfant nous lui aurions donné son prénom. Etais-je triste? Peu importe. Il se serait débrouillé pour me rendre tellement heureuse que j’en serais obligatoirement devenue joyeuse. Etais-je souffrante? Cela n’avait pas d’importance. Son amour m’aurait guérie à force de tendresse, car je n’étais malade en fin de compte que de trop d’abandon. Et sur ce point il avait raison.
Durant le mois d’octobre c’est un véritable assaut qu’il me fit subir. Mais je restais sur mon refus, même si tant d’affection de sa part commençait à me secouer et à m’attendrir. Le colonel unissait ses initiatives à celles de son fils pour me faire capituler. Un jour il me dit que son fils avait besoin de partir rassuré pour soutenir sereinement les derniers examens qui approchaient et qu’il fallait en finir avec les interdits absurdes de ma mère. Il n’était pas juste que je me sacrifie à de pareilles lubies. Il me réprimanda même, mais avec beaucoup de délicatesse, me disant que j’étais en train d’exagérer à propos de l’intransigeance de ma mère. Que j’en avais peur sans raison, comme les chevaux ont peur des ombres.
Moi je continuais à dire: “Attendez encore un peu!”. J’avais peur. J’avais le souvenir de la scène du 5 janvier 1914 et je ne voulais pas la voir se répéter. Mais Mario ne m’écouta pas. Avec la hâte des amoureux, un matin, et précisément le 3 novembre 1919, profitant d’un moment où il se trouvait seul avec maman, il lui parla. Et lui présenta sa demande en mariage en bonne et due forme.
O ciel! Le pauvre Mario! Maman ne s’attaqua pas physiquement à lui, car il était plus robuste qu’elle, mais il s’en fallut de peu. Il advint comme j’avais prévu: il fut invité à ne plus remettre les pieds à la maison.
Dans l’après-midi le colonel me rattrappa dans la rue pendant que j’amenais le chien faire sa promenade. J’étais toute triste parce que j’avais dû subir reproches sur reproches et parce que j’étais persuadée d’avoir maintenant perdu aussi cette amitié. Le colonel apparaissait tout à fait dégoûté et me dit sa pensée sans détours. Je regrettais beaucoup de le voir aussi troublé. Et il se rendait compte que je n’avais point exagéré à ce sujet.
Il me dit que de toute façon il me considérait comme la fiancée de son fils. A moins qu’il n’y ait un refus absolu de ma part. Auquel cas il aurait été obligé de reconnaître que moi aussi j’étais, comme ma mère, une hypocrite, car j’avais toujours laissé croire à Mario, qu’avec le temps, j’aurais pu lui appartenir, alors que je voulais simplement me moquer de lui comme le faisait ma mère, qui venait tout gâcher dans ce garçon à un moment crucial de ses études...
Cela n’était pas vrai. J’avais toujours exprimé clairement ma pensée à Mario et à son père. Mais la peine parfois vous fait prononcer des mots qui ne correspondent pas à la vérité. Et le colonel était très affligé.
Il me pria de ne point persister dans mon refus et me dit qu’un jour je l’aurais remercié d’avoir insisté auprès de moi, parce que Mario m’aurait rendue heureuse. Il me dit encore que mon amitié si fidèle était la meilleure préparation à un amour fidèle et que, sans connaître les vertiges de la passion dans l’amour, j’aurais cependant joui du grand don qu’est une affection constante qui dure et reste ferme dans son intensité et sa tendresse.
“L’amour d’amitié est destiné à durer plus longtemps, ma chère. L’habitude ne le flétrit pas. La vieillesse ne l’éteint pas. C’est un amour qui résiste à toute épreuve, qui survit à tout événement. Ni l’âge, ni l’altération de la beauté physique, ni même l’émergence des défauts de l’âmes, qui sont le propre de l’âge mûr et de l’âge avancé, ne le font vaciller. Lorsqu’elle est authentique, l’amitié n’est susceptible d’aucune infirmité, et l’amitié de Mario était authentique, non seulement parce qu’elle durait depuis un grand nombre d’années, mais encore parce qu’elle avait donné des fruits, qui étaient la preuve que cette amitié faisait du bien.”
Si son fils, en effet, était devenu un si bon garçon, c’était parce que dans son travail, dans ses études, dans les efforts qu’il faisait pour s’améliorer, il avait chaque fois un seul but à atteindre: moi. Quelle autre plus grande preuve d’amour pouvais-je exiger? Où aurais-je pu trouver quelqu’un qui soit comme lui capable de m’aimer ainsi pour mon âme, qu’il avait attachée à la sienne depuis sa plus tendre jeunesse en un lien si pur et si constant, qui est la caractéristique d’une amitié fidèle?
Mais moi aussi, qui croyais de ne point l’aimer, je n’étais qu’une pauvre petite cruche. Car Mario, je l’aimais de l’amour le plus authentique, puisque la pensée de le perdre me mettait dans une telle agitation intérieure. J’étais seulement un peu troublée et intimidée par la crainte de ma mère, par une quantité de scrupules qui allaient de l’idée de porter offense au souvenir de Roberto à celle de me croire trop malade pour rendre un homme heureux. Pour ce qui est du souvenir de Roberto, il fallait que je me tranquillise. Ce serait une catastrophe si toutes les jeunes filles qui ont perdu un amoureux étaient condamnées au célibat! Quant à ma santé, avant de donner entièrement son accord à son fils, il avait interrogé personnellement le spécialiste qui me soignait et en avait reçu l’attestation la plus ferme que mon mal n’était rien d’autre qu’une dépression nerveuse, due à tout ce que j’avais dû et devait encore endurer. Dès que je commencerais à être heureuse chez moi, auprès d’un mari qui m’aimerait vraiment, je serais complètement guérie.
Il fut vraiment très éloquent, le colonel, pour quelqu’un qui parlait habituellement si peu! En dernier lieu il me suggéra de solliciter l’avis de quelqu’autre personne en qui j’avais confiance, avant de donner un refus définitif.
C’est ce que je fis. Car au fond je ressentais bien moi aussi que l’amitié d’autrefois s’était transformée en une affection plus profonde. Le soleil parvient à réchauffer même la glace lorsque son rayonnement est constant... Or Mario, depuis des années maintenant, réchauffait mon coeur engourdi de froid, avec toute la délicatesse et le soin d’un véritable amour.
Avant d’accepter je décidai d’interroger trois personnes. D’abord un prêtre jésuite qui nous connaissait très bien, Mario et moi. Puis une amie que nous avions en commun, qui avait une foi profonde, droite et fervente, et qui était au courant de toutes les idées de ma mère et des conséquences de ces idées à mon encontre. Enfin un sénateur, magistrat émérite, qui avait été Premier Président de la Cour Suprême de Cassation, époux, père de famille, grand-père et citoyen exemplaire, doté d’une conscience droite, d’un esprit équilibré et d’un coeur ouvert à l’amour, comme je n’en ai pas retrouvé ailleurs. Il m’aimait beaucoup et souvent il choisissait de sortir avec moi plutôt qu’avec ses petites-filles, qui avaient l’esprit trop moderne disait-il, c’est-à-dire qu’elles étaient un peu trop légères. Ce sénateur connaissait également Mario, qu’il avait rencontré quelquefois chez nous.
Eh bien! le prêtre, la dame agée et pieuse, le sénateur juriste et bon m’exortèrent tous les trois à accepter cet amour sans avoir peur des “excommunications” de maman. Et ils m’apportèrent tous les trois des arguments d’une justesse indiscutable.
Je restai encore quelques jours dans mon indécision, priant beaucoup et méditant profondément sur la décision à prendre, puis je me décidai. J’acceptai.
Le colonel m’appela “ma fille” et me promit de s’occuper lui-même de ma mère et de ses idées égoïstes. “J’ai gagné bien des batailles dans ma longue carrière de soldat, où j’ai combattu trois guerres. Tu verras que je gagnerai aussi cette bataille. Quant à vous deux, aimez-vous toujours davantage. Ecrivez-vous comme entre fiancés maintenant. Le courrier t’arrivera chez moi, ou bien, si tu préfères, chez Madame Paola, qui est votre voisine. Au printemps, Mario sera officier et alors nous déclencherons la bataille rangée et nous la gagnerons.”
Mario était heureux. Moi, je tremblais un peu. Mais ce serait un mensonge, si je disais que je n’étais pas heureuse. Je pensais que j’allais bientôt avoir ma maison, où je pourrais vivre et refleurir en paix, sans être continuellement oppressée par le despotisme de maman. Et puis j’aurais des enfants!... Oh! oui! des enfants! L’argument qui m’a convaincue, par-dessus tout, c’est les enfants. C’est l’idée d’avoir des créatures à moi, auxquelles donner toute l’affection que je n’avais pas eue, pour les rendre heureux, oui vraiment heureux!...
Chaque semaine nous nous écrivions. Les lettres de Mario débordaient d’amour. Les miennes étaient plus froides. L’habitude de le traiter comme un ami persistait en moi. Mais je sentais mon coeur congelé qui, lentement, se réchauffait un peu plus chaque jour.
Maman était convaincue d’avoir remis ce garçon dans sa couche. Elle n’avait donc pas insisté dans son interdiction à ce qu’il m’écrive et que je lui réponde. Mais la correspondance officielle, courtoise et guindée, la seule qui apparaissait officiellement, n’était qu’un accompagnement de notes basses, qui servaient de cadre à l’hymne d’amour retentissant que Mario chantait dans ses lettres, que j’appellerais, officieuses, ou privées, et qui alimentaient désormais mon âme comme un beaume de vie.
Je priais énormément, afin que tout se passe bien jusqu’au bout. Afin que le bon Dieu touche le coeur de ma mère... Oui, je priais beaucoup. Mais je priais comme presque tous les mortels qui invoquent Dieu pour lui demander de faire notre volonté et de nous donner ce que nous lui demandons. Mais on ne lui demande pas, à vrai dire, de mauvaises choses. Parfois cependant le bon Dieu juge opportun de ne nous donner pas même les bonnes choses. Heureux sont ceux qui, en de telles circonstances, savent lui dire: “que ta volonté soit faite!”. Et plus heureux encore sont ceux qui, avant même d’implorer Dieu pour quelque chose, disent toujours: “Seigneur, pourvois-y. Quant à moi je ne demande rien, sinon que ta volonté rayonne et opère!” Mais je n’en étais pas encore arrivée là. Il fallait que je trempe encore dans les larmes, dans beaucoup de larmes, avant de parvenir à annuler en Dieu toute ma personnalité humaine, au point de ne lui demander rien d’autre que son amour et de le prier d’user de moi comme bon lui semble. Lorsque j’aurais su accéder à ces hauteurs, je connaîtrais la parfaite sérénité car, comme l’affirme sainte Catherine de Sienne: “Celui qui adhère à la Volonté de Dieu trouve la paix intérieure”.
L’hiver passa de la sorte. Ma santé s’améliorait un peu car je mettais maintenant tous mes efforts à aller mieux, afin de pouvoir rendre heureux Mario, qui me voulait un tel bien!
Le 24 janvier 1920, Mario vint en permission. Il nous rendit visite au compte-gouttes et avec circonspection, courtois plus que nécessaire, afin de ne point provoquer d’autres colères de ma mère. Mais il trouva la manière, sur terrain neutre — en fait chez notre amie commune — de me parler, non pas comme ami, mais comme futur époux. Il y eut un seul colloque et un seul baiser. Un honnête, délicieux et chaste colloque et un très chaste baiser. Ce fut notre viatique pour les batailles que nous nous apprêtions à déclencher très bientôt.
Mario retourna à ses études. En fait je devrais dire à ses derniers examens, quant à moi... je me dirigeais, sans le savoir, vers un malheur qui fut à l’origine de bien d’autres malheurs. Je commençais à aller assez bien, ma foi. J’avais encore beaucoup de palpitations cardiaques, mais j’avais grossi et j’avais retrouvé des forces. Le spécialiste était satisfait.
Le 17 mars je sortis avec maman pour aller remercier une de nos amies très âgées, une grand-mère qui m’aimait bien et qui m’avait fait un cadeau pour mon vingt-troisième anniversaire, qui avait eu lieu le 14 mars. A notre retour, nous nous trouvions près de chez nous, et je marchais en donnant le bras à maman qui avait la vue si basse qu’elle trébuchait et tombait à la moindre aspérité, lorsque je fus frappée aux reins par un petit délinquant, fils d’un communiste et de notre modiste. Avec une barre de fer extraite du montant d’un lit, il arriva par derrière et cria: “A bas les riches et les militaires!” tout en m’assénant, de toute ses forces, un coup terrible.
Le bruit fut tel que maman crut qu’il avait tiré un caillou et que ce caillou, en rebondissant, avait tinté contre le trottoir. C’était au contraire le bruit du fer contre mes vertèbres. Il faut dire qu’à cause de ma défaillance cardiaque je ne portais pas de buste, c’est pourquoi je n’avais même pas cette protection. Je ressentis une douleur si forte que je tombais à genoux par terre. Mes jambes ne tenaient plus. Il me fut très difficile de me relever et de me traîner jusqu’à la maison.
Une fois déshabillée, on constata que j’avais une forte contusion dans la région rénale. En partant de la colonne vertébrale jusqu’au foie, j’avais une marque rouge, la peau était presque écorchée. On m’appliqua des pansements qui calmèrent la douleur. Probablement, et même sûrement, je commis une grave maladresse de ne pas faire appeler de suite le médecin. Mais je ne croyais pas avoir été frappée de façon aussi dangereuse. Et puis je n’ai jamais été très douillette. A l’exemple de papa, j’ai toujours été presque un peu trop stoïque devant le mal physique.
Pendant les deux jours suivants, le vendredi et le samedi, à la souffrance du coup reçu, et qui me faisait mal si je touchais l’endroit où j’avais été frappée, ou bien lorsque j’appuyais le dos dans mon lit, je percevais aussi d’autres douleurs étranges: des étourdissements, des étincelles devant les yeux, de la nausée, mais surtout une grande, une immense fatigue. Pourtant j’étais levée de neuf heures du matin jusqu’au soir.
Le dimanche matin je me rendis à l’église et reçus la communion. Ce fut très pénible parce que la position à genoux m’était insupportable. Maman essaya de me préparer des plats particulièrement savoureux parce que je ne parvenais pas à m’alimenter. Tout me donnait la nausée. A midi je mangeais un quart de pigeon rôti et rien d’autre.
L’après-midi maman et moi aurions dû nous rendre avec cette dame de nos amis, que j’avais consultée à propos de Mario, et une autre dame, pour visiter une exposition. J’aurais préféré rester à la maison et, à vrai dire, maman ne me força point à sortir. Mais ce sont les deux dames qui insistèrent: ce n’était pas très loin, disaient-elles, et cela m’aurait fait du bien... Nous sommes donc sorties ensemble. Je me traînais avec difficulté et je m’arrêtais pour m’asseoir sur tous les bancs que je trouvais.
Je ne pus dîner et j’allais directement me coucher, plus fatiguée que jamais. Et je m’endormis.
Vers trois heures du matin j’étais réveillée par une douleur atroce. C’était tellement horrible que je n’ai jamais plus connu quelque chose de semblable. Et pourtant cela fait longtemps que je connais toutes sortes de souffrances. J’avais l’impression que l’un des reins, ou quelque chose d’autre, était arraché de ses ligaments et dégringolait vers l’aine. Mais la douleur, la douleur était abominable. Je me pliais comme une pelote de laine. J’étais baignée de sueur froide, toute recroquevillée, avec des haut-le-coeur. Je ne pouvais ni parler, ni bouger, ni crier. J’étais en train de mourir.
Mon petit chien, qui dormait dans sa couche dans un coin de ma chambre, s’en aperçut et se mit à hurler. C’est lui qui me sauva la vie parce que maman accourut, puis papa, ils appelèrent la voisine et firent venir le médecin. Ce médecin était le propriétaire de la maison et habitait au rez-de-chaussée. Il intervint de façon opportune et me tira de l’agonie. Puis je me mis à grelotter avec une fièvre de cheval.
Je suppose qu’un abcès s’était formé dans mon rein et, qu’en s’ouvrant, il avait pollué le sang, puisque j’avais des attaques de septicémie. A l’hôpital j’avais appris à reconnaître les symptômes d’une fièvre septicémique qui alterne plusieurs fois par jour entre une température minimale, accompagnée de frissons irrépressibles, et d’une poussée maximum de la température. Je dis que je suppose parce que personne parmi les médecins et les spécialistes consultés n’y comprit quelque chose. Chacun tirait une conclusion différente. Toutes ces visites, examens et analyses, ne permirent pas d’accéder au résultat souhaité d’un diagnostic fondé.
Pendant trois mois de lit, avec des assauts de fièvre qui atteignaient une température de 40 degrés centigrades et de terribles souffrances, j’ai couru à trois reprise le risque d’être tuée par des traitements qui maltraitaient mon coeur encore faible et m’ont fait passer tout près de la paralysie cardiaque. Cependant personne ne comprit ce que j’avais. Personne n’imagina que j’avais pu être atteinte à la moelle épinière. On ne s’en aperçut que quatorze ans plus tard...
Et Mario? Il avait été averti par son père. Il était très préoccupé. Au prix d’un immense effort, durant mes nuits interminables, je lui écrivais pour lui dire que je n’allais pas si mal que ça... Et de lire mes lettres le persuadait, plus que tout autre chose, que ce n’était pas trop grave. Je lui écrivais donc et je donnais les lettres au colonel pour qu’il les poste, ou bien à notre amie commune. La nuit je restais seule, parce que je ne voulais pas que l’on veille à mon chevet. Aussi pouvais-je écrire librement mes messages de réconfort.
Mais en réalité j’allais très mal et j’étais persuadée plus que les autres de ce que tout le monde, y compris les médecins, étaient convaincus, c’est-à-dire que j’allais bientôt mourir.
Le regrettais-je? Pas du tout! Peut-être était-ce à cause de ma grande faiblesse, ou parce que la mort résolvait tous mes problèmes, y compris celui de la lutte imminente en vue d’obtenir la liberté d’aimer, ou encore par une grâce spéciale du bon Dieu, ou simplement parce que Dieu le voulait ainsi, peu importe la raison, le fait est que j’étais résignée à mourir. Mieux encore: plutôt que résignée, j’étais heureuse de me sentir disparaître.
J’avais l’impression de flotter au-dessus d’un fleuve calme qui m’emportait doucement. A l’embouchure se trouvait l’éternité. Je ne peux pas dire qu’alors j’avais les pensées d’aujourd’hui, et que je pensais la chose avec l’intensité d’une vision qui disait: “Il y a là Dieu qui t’attend!”. Non, ce n’était pas aussi fort que ça. Cependant je pensais que ce moment éternel qui m’attendait m’aurait donné la paix de l’âme, car j’étais déjà arrivée au point d’espérer profondément en la miséricorde de Dieu. Lorsqu’une âme espère fortement dans le Seigneur elle est déjà très avancée dans la voie du salut.
L’idée de la miséricorde de Dieu comporte aussi l’idée de confiance, de gratitude, de sérénité, d’amour, d’humilité. On reconnaît avoir manqué en quelque chose et cela nous maintient dans la sainte humilité, qui est la vertu nécessaire pour que Dieu travaille dans notre âme. On est serein parce que même si on a le souvenir de nos manquements, on est réconforté par l’idée que Dieu est celui qui désire la miséricorde plutôt que le sacrifice et que dans son amour miséricordieux il nous pardonne et nous absout si nous élevons vers lui notre cri et notre espoir d’absolution. On est reconnaissant; comment ne le serions-nous pas avec un Père aussi bienveillant qui est disposé à nous pardonner avant même que nous ne pensions à lui demander pardon? Comme un bon papa qui se préoccupe des fautes de son fils, mais qui dans son amour les excuse et devine par la pensée la joie que lui procurera le moment où cet enfant lui dira: “Père, je ne suis pas digne d’être appelé ton fils!”. Alors vraiment, ce bon père pourra lui donner le baiser de paix qui n’attend rien d’autre que d’être donné. On est confiant parce que dès que nous apprenons que nous devrons nous présenter en présence d’un bon juge, on est mis en confiance, et ici nous savons que nous allons rencontrer celui qui est bon par excellence!
Tout cela produit l’amour, car l’amour attire et engendre l’amour. Or quel amour plus grand que celui de Dieu pourrions-nous rencontrer? L’amour prédispose enfin notre âme à une attitude toujours plus grande d’humilité, de sérénité, de gratitude et de confiance. Ce sont là des vertus qui se complètent l’une avec l’autre et mettent en un mouvement d’ascension notre âme comme l’ensemble des engrenages d’une montre contrôle le mouvement des aiguilles.
Aujourd’hui encore, après vingt-trois ans, je me souviens de cette période de ma vie, comme d’un grand moment de grande résignation. Mais aujourd’hui il est encore plus grand l’amour conscient que j’ai pour la croix et pour le Dieu de la croix. Mais justement parce que mon amour a désormais atteint le sommet au-delà duquel on ne peut aller, à moins de n’être foudroyé par l’incendie de la charité, la cime sur laquelle on goûte la souffrance comme la plus grande des joies, sur laquelle on voit la vérité en toute sa plénitude, sur laquelle comme “hostie avec l’Hostie et comme hostie pour l’Hostie” nous choisissons volontairement de nous placer, nous choisissons la Croix et avec Jacopone de Todi nous crions:
“O Croix je me pends et à toi je me suspends
que je puisse en mourant la vie goûter!
Car pour toi je veux brûler,
Amour avec toi toujours rester,
Amour, par pitié, fais-moi mourir d’amour”.
Voilà pourquoi je n’ai plus besoin de résignation. Car elle a été résorbée dans l’amour.
Si bien que je ne me résigne plus à souffrir et à mourir, mais il faut plutôt que je demande à Dieu la grâce de me résigner à vivre et à ne point souffrir car pour moi la mort est vie, la souffrance est joie, et je n’ai pas de crainte sinon celle d’être déclouée de ma croix. Voilà ce que j’ai demandé et que j’ai obtenu. C’est sur la croix que je désire rester, sur elle que je désire mourir, avec elle, comme mon blason, mes armes de noblesse, que je désire entrer au ciel.
Maria Valtorta est morte depuis des années. Il n’existe plus maintenant que Maria de la Croix. Voilà quel est mon royaume, ma couronne de gloire, ma richesse. Tous les palais de cette terre, les propriétés, les richesses, les couronnes ne valent plus rien pour moi... Tout cela n’est plus que du rien, tellement bon à rien que je ne le prends même pas en considération. Par contre ce bois saint, cette abondance de plaies, cet épanchement pourpre de sang, ce domaine sacré formé d’un échafaud, cette couronne faite d’épines, cette agonie faite de chant et de réparation, voilà le Tout qui compte, le Tout sur lequel je pose constamment mon regard avec un soin jaloux et avec une ferveur plus jalouse encore, voilà le Tout que je presse sur mon coeur où je le tiens serré afin que l’on ne me prenne pas mon trésor...
Jésus me parle tandis que nous souffrons ensemble sur le bois, et me dit: “N’aie pas peur de ce que tu devras souffrir encore. Sois fidèle jusqu’à la mort et je te donnerai la couronne de vie. Conserve ce que tu as afin que personne ne te prenne ta couronne”. Et moi, en le regardant dans ses yeux emplis d’amour, en l’embrassant sur ses lèvres divines, en buvant ses larmes, en me nourrissant de son sang, en rythmant mes battements de coeur sur les siens, coeur contre coeur, je lui réponds: “Oui, Seigneur, mon Dieu, mon Rédempteur, mon Roi et Maître, oui, mon Amour! Avec ta grâce je serai fidèle jusqu’à la mort. Merci de la joie de souffrir”.
Je me sentais si mal que le colonel pensa opportun d’offrir à son fils la joie de me voir une dernière fois.
Ce brave homme avait sans doute pensé: “Si Maria meurt, mon fils aura ainsi eu la satisfaction de pouvoir la saluer une dernière fois. Si elle se sauve, c’est le moment ou jamais d’arracher à sa mère son consentement. Elle est tellement accablée qu’elle n’aura pas la force de réagir!” Oh! le pauvre! Comme il se trompait!
Le brave homme parla à ma mère dans le salon des invités, puis il vint vers moi radieux et triomphant, sûr d’avoir gagné la partie et résolu toutes les difficultés. Il me caressa d’un geste d’authentique affection paternelle et me chuchota : “Sois heureuse, guéris vite. Tout est résolu!”
Et de fait... dès qu’il fut parti maman vint me trouver. Elle ne m’agressa pas d’invectives, ce qui était déjà beaucoup pour son tempérament. Mais elle brisa tout.
Elle me dit qu’elle n’était pas du tout contraire à la chose, mais qu’après une maladie comme la mienne elle voulait d’abord s’assurer que je guérisse tout à fait avant de donner son consentement. Elle me demanda si j’étais convaincue que cette attitude de sa part était bonne. Je répondis affermativement. J’étais tellement épuisée, que je voulais éviter à tout prix qu’elle ne me torture par l’une de ses colères habituelles. Et au fond son raisonnement était juste. Je donnai donc mon accord.
Alors elle m’annonça qu’elle se serait occupée personnellement d’écrire à Mario et qu’elle se serait aussi occupée de tout avec le colonel, etc. Là aussi elle voulut mon accord. J’acceptais. J’étais émue d’une telle douceur, tellement inattendue et, étant donné le peu de forces que j’avais, au fond du coeur j’en remerciais le Seigneur. Les larmes coulaient sur mon visage. Larmes de faiblesse, de joie, de gratitude.
Maman ajouta: “Maintenant il faut que tu me dises clairement où vous en êtes, comment vous avez fait pour correspondre entre vous, quand est-ce que vous vous êtes fiancés et qui vous a encouragés à persévérer dans cette voie. Je ne fais de reproches à personne, je veux seulement que l’on soit sincère”.
Cela paraissait plus que juste, n’est-ce pas? A mon tour avec l’auteur du psaume je déclare: “J’ai eu foi et c’est pourquoi j’ai parlé, mais j’ai été humiliée outre mesure”, car plus encore qu’avec la vice-supérieure de Monza qui avait prononcé des paroles dures, je dus ensuite reconnaître qu’avec moi tout le monde était menteur.
Je me confiais donc à maman. Mais quel en fut le résultat! Je ne sais pas trop ce qu’elle déclara au colonel lorsqu’il vint aux nouvelles le jour suivant. Mais à partir de ce que j’ai pu ensuite reconstruire elle se servit de mon nom pour assurer que je désirais qu’on me laisse tranquille et que je l’autorisais à parler à ma place pour retirer la promesse faite à Mario, jugeant qu’il était bon d’agir de la sorte, maintenant plus que jamais, étant donné que mon état aurait pu avoir des séquelles. Voilà comment Mario fut liquidé.
Le colonel voulait me parler. Mais maman l’en empêcha de la manière plus catégorique. Comme vous avez pu le constater j’ai encore aujourd’hui l’honneur... de bénéficier de la surveillance de ma mère lorsque quelqu’un est près de moi. J’ai l’impression de ressembler à un prisonnier qui ne peut rester au parloir sans la surveillance des geôliers... Mais aujourd’hui j’habite au rez-de-chaussée et je parviens quelques fois à m’entretenir en tête-à-tête avec quelqu’un. A l’époque j’étais au deuxième étage, dans un appartement dont la porte était toujours fermée à clef et le verrou tiré. Maman ne me laissais jamais seule et ne quittait jamais la maison. C’est pourquoi il ne me fut pas possible de revoir le colonel. C’est ainsi qu’elle se débarassa aussi de lui.
La troisième personne dont elle devait se débarasser était cette amie qui avait été la confidente de Mario et moi. Il y eu une violente scène de colère et tout se termina en mettant définitivement cette dame à la porte.
La quatrième victime fut l’amie de cette dame, par crainte qu’elle ne puisse encore servir d’intermédiaire. Et ainsi de suite. A l’exception du médecin, je ne vis plus personne, car maman avait fait savoir à tout le monde que je ne recevais plus personne. Cela a alimenté beaucoup de racontars dans le voisinage et notamment que j’étais sur le point d’avoir un enfant...
Lorsque trois mois plus tard je me levai — parce que je décidai de me lever même si j’avais encore de fortes fièvres et des douleurs — après à peine huit jours maman m’amena à Montecatini. La maison de Viareggio avait été vendue en 1918. Et puis la ville de Viareggio était trop fréquentée par les amis que nous avions, Mario et moi... Nous étions donc partis à Montecatini, sous le prétexte qu’il me fallait changer d’air et que maman devait faire une cure thermale. La vérité était qu’il était impossible de me tenir totalement claquemurée dans la maison et qu’en juillet Mario, devenu officier, serait venu à Florence en permission...
A Montecatini maman voulait même me faire subir je ne sais quelle sorcellerie pour enlever Mario de mon coeur. Maman y croit à ces choses... Mais j’ai refusé catégoriquement. J’ai une peur noire de ce genre de procédés...
Nous restâmes à Montecatini 50 jours. Le temps nécessaire d’être sûr que Mario se soit déjà embarqué et que son père soit parti faire sa cure de boues thermales à Salsomaggiore ou ailleurs. Je dus rester enfermée dans la maison les jours suivants jusqu’au 20 septembre, lorsque nous partîmes pour Reggio de Calabre. On ne pouvait espérer aller plus loin!...
Maman n’avait jamais accepté l’invitation de nos parents de là-bas. Mais maintenant que cela l’arrangeait elle nous fit mettre en voyage. Florence ne facilitait pas ses manigances. Papa risquait de rencontrer Mario, ou bien le colonel. Or papa n’obéissait à maman qu’en sa présence. Car, même sans le faire exprès, dès qu’elle n’était plus là, il oubliait ce qu’elle lui avait recommandé de faire et risquait de dire ce qu’elle lui avait interdit. De plus je ne pouvais pas, moi non plus, rester toujours enfermée. Donc... il nous fallut partir. Et cela alimenta encore davantage le bruit qui courait que j’étais sur le point d’avoir un enfant.
Humainement parlant je vous dirai que d’une certaine manière cela aurait mieux valu. J’aurai eu mon bébé et puis maman, devant le fait accompli, aurait dû enfin renoncer à son attitude despotique. Et dans ce cas, elle n’aurait rien trouvé de mieux que de me faire épouser Mario...
Nous partîmes donc sans laisser d’adresse à personne. Seul le propriétaire de la maison, le médecin, connut l’adresse à cause des impôts. Mais maman pensa qu’elle pouvait avoir confiance en ce vieillard.
C’est ainsi qu’à partir du 17 mars je n’avais mis le nez dehors que pour partir à l’aube pour Montecatini et pour partir à 23 heures pour Reggio de Calabre. Et en rentrant de Montecatini il était 22 heures. Si bien que je puis dire que depuis le 17 mars je n’ai plus vu ni les rues et ni les habitants de Florence.