Autobiographie
23. “Lorsque je serai élevé de terre, j’attirerai tout le monde à moi” – (Jn 12,32)
J’étais de plus en plus souffrante, mais j’allais quand même de l’avant. Je croyais que bientôt tout allait être consumé. Impatience humaine, comme tu es stupide devant le calme divin de l’Eternel!
La troisième conférence fut, comme l’année précédente, sur la “Lutte antituberculeuse”. C’est-à-dire que non; la troisième fut sur soeur Benigna Consolata Ferrero et la quatrième porta sur la journée contre la tuberculose unie à la journée de l’Université Catholique, dont les journées se suivaient de près. Enfin il y avait les examens du concours, qui furent très réussis.
Les membres de l’Association m’aimaient énormément. J’étais une maman pour elles plus qu’une maîtresse. Elles n’avaient pas de secret pour moi.
Et même si elles avaient eu quelque secret, cela n’aurait servi à rien. Un don de Dieu me permettait de déceler tout ce qu’il y avait de neuf, si bien que j’appelais l’intéressée et je lui disais: “Que t’arrive-t-il?”. Et se voyant découverte, et croyant que j’étais déjà au courant de tout par quelque don surnaturel, elle se confiait. Mais moi, je ne savais pas tout. Je comprenais seulement, de façon générale, si l’une ou l’autre était affligée, inquiète ou tentée. Et c’est tout. Leurs confidences me donnaient cependant le moyen de prendre soin de leurs âmes, de les guider et de les réconforter.
Je bénis le bon Dieu d’avoir permis que le prochain me désaltère de toutes ses souffrances. Ainsi puis-je comprendre les souffrances des autres, y compatir, les réconforter.
Comprendre les coeurs... Quel art difficile! Cela ne s’apprend dans aucune école humaine. Seule une lumière provenant de sources non humaines et qui donne du fruit grâce à l’aide d’un esprit nourri de méditation et alimenté par la bonté du coeur, peut enseigner cette science qui est un tel réconfort.
Etre compris en un moment difficile cela signifie souvent être sauvés. Etre sauvés de mauvaises surprises, sauvés de dangereuses chutes, sauvés d’intimes désespoirs qui brisent l’âme même s’ils ne la tuent pas. A tout âge on a besoin d’être compris, mais surtout à l’âge délicat qui va de l’adolescence au seuil de la maturité. C’est alors que les coeurs sont plus exposés aux séductions, aux chimères et aux tempêtes. Ils sont alors comme de jeunes arbres, qui s’apprêtent à fleurir pour la première fois: ils peuvent être facilement arrachés par une main brutale, cassés par un coup violent, brûlés par une chaleur trop forte, ils risquent de pourrir s’ils stagnent dans une trop grande quantité d’eau morte, et être complètement effeuillés s’ils sont exposés à un vent violent qui les entortille dans les tourbillons d’une tempête. Ces coeurs ont besoin d’être vivifiés à l’époque de leur première floraison, ils ont besoin d’être instruits sur ce qui peut leur nuire, ils doivent être soutenus s’ils sont trop faibles afin qu’ils ne plient pas, ils doivent être émondés quand ils sont trop exubérants de feuillage (et d’attachements) et se répandent trop en une prodigalité qui les épuise avant qu’ils ne donnent du fruit, et leur sol doit aussi être fertilisé lorsqu’il est trop aride, et épuré s’il y a des parasites, mais surtout il faut les aimer, les aimer, oui les aimer.
Un coeur qui se sent aimé se confie. Et en se confiant il donne le moyen, à celui qui l’aime et qui a plus d’expérience que lui, de le conduire. Il faudrait avoir toujours un coeur de père ou de mère pour ceux qui sont plus jeunes que nous. Parfois cela est nécessaire aussi pour ceux qui sont plus âgés, car les âmes n’ont pas d’âge. Elles sont éternelles comme Dieu et ont toujours besoin de tendresse, de conseil, de réconfort, à tous les âges de la vie.
Dans les faits, peu nombreux sont les coeurs qui savent aimer et, en aimant, comprendre. Et rarissimes sont aussi ceux qui, étant déjà âgés, savent se souvenir qu’ils ont été jeunes. “De mon temps cela ne se faisait pas, de mon temps personne n’agissait de la sorte”, voilà la phrase méprisante qui est toujours sur la bouche des adultes à l’égard des plus jeunes! C’est un mensonge! Et je ne parlerai pas des grandes fautes, qui ont toujours existées; il suffit pour preuve de penser aux Hôpitaux des Innocents, aux Roues, etc. qui étaient en usage dès le Moyen-Age, comme le montre l’exemple de Françoise de Rimini, de toutes les favorites des rois, de toutes les... nymphes ou Egéries des poètes et des chefs d’Etat, pour ne citer que des faits extrêmement connus. Mais parlons de choses moins graves: les amours faits en cachette de papa et maman, les amitiés et les lectures troublantes, commises en fraude elles aussi, la légèreté de certaines toilettes ou coiffures, etc. C’est évident! Je crois que depuis l’époque d’Eve, tout cela existe en tous continents et sous tous méridiens et parallèles du globe.
Alors pourquoi gronder comme autant de Savonarole contre les générations d’aujourd’hui quand hier nos braves mamans et avant-hier nos chères mamies connurent et échangèrent avec notre cher petit papa et notre cher papie, qui étaient alors de solides garçons, moyennant... un téléphone et un télégraphe sans fil, fait de clins d’oeil, d’allumettes allumées et éteintes selon un langage conventionnel, ou l’envoi de billets doux grâce à l’entremise d’un fil très fin qui, dans les rues mal éclairées d’il y a quarante ans, servait de vaurien de facteur? Alors pourquoi se scandaliser aujourd’hui pour une permanente, du rouge à lèvres, quand de son temps on avait sur la tête toute une architecture de cheveux postiches, que l’on s’enfarinait le visage de poudre comme un poisson à frire? Alors ce qui était à la mode c’était la pâleur des héroïnes du romantisme. Aujourd’hui on préfère ressembler à des mulâtresses ou à des peaux rouges. Eh bien! La teinte a changé, mais le fard existe aujourd’hui comme il existait autrefois.
Au lieu de gronder et de sermonner en disant de solennels mensonges, avec pour résultat que les filles redoublent de subterfuges et au lieu d’un billet doux reçu en cachette elles reçoivent en fraude le jeune homme lui-même, avec toutes les conséquences sérieuses que cela entraîne, ou encore elles vont se farder à l’extérieur de la maison, qui sait où. Il est préférable de faire réfléchir ces jeunes filles. Il faut donc s’efforcer de devenir une amie des créatures qui nous sont confiées plutôt qu’une mère investie de toute son autorité. Il nous faut être pour nos jeunes associées comme de grandes soeurs, plutôt que des maîtresses, et ouvrir notre coeur si nous voulons qu’elles s’ouvrent à leur tour. Comme il est bon de savoir que la maman, ou que la maîtresse nous comprend! Comme il est agréable de voir que nos enfants par le sang ou par l’esprit ont confiance en nous et ne nous cachent rien, que dans leurs rêves elles cherchent notre coeur pour y déposer les espérances qui les font palpiter, et dans les moments douloureux elles cherchent encore notre coeur pour pleurer dessus! L’on obtient tellement plus de résultats en faisant preuve d’une compassion qui dirige sans blesser!
Encore aujourd’hui, et cela fait onze ans que je suis enfermée, encore aujourd’hui ces jeunes filles, mes jeunes filles, viennent me voir, dans les moments de bonheur ou de malheur, pour me dire leur émotion d’être amoureuse, leur joie d’être épouse, leur bonheur d’être mère. Toutes m’amènent les fruits de leur chair, dès les premières fois qu’elles portent leurs enfants dehors, et elles veulent que j’embrasse leurs trésors, et elles apprennent mon nom à ces tout-petits, comme si j’étais une grand-mère qui leur était affectionnée. Encore aujourd’hui, elles passent me voir ou m’écrivent quand une maladie les frappe, qu’une mésaventure les touche, qu’un deuil les prive d’un être cher. Comme c’est bon pour elles de venir pleurer avec moi qui les comprends toujours! Après, elles s’en vont plus tranquilles, plus sereines, ou si elles écrivent de loin, elles se sentent plus soulagées et confiantes... Quant à moi je reste là, avec leurs souffrances dans mon coeur, et avec ma fatigue de malade... Mais mon âme chante parce qu’elle sait qu’il y a quelque part un coeur qui vient d’être soulagé!
Je vous avoue que parfois j’enverrais volontiers promener tout le monde. Je suis physiquement si fatiguée, si éreintée, si souffrante! Mais je pense que Jésus a été bien des fois fatigué, et pourtant il n’a jamais renvoyé personne. Sur la croix, à l’heure de l’agonie, il a encore su réconforter le bon larron et lui redonner espoir, de même qu’à sa Mère, à l’Apôtre, et aux femmes fidèles...
Les dirigeantes également, à l’exception de la présidente, étaient toutes de mon côté. La présidente a même essayé, avec l’appui de la présidente diocésaine, de m’envoyer chez les femmes de l’Action Catholique, sous prétexte que j’avais passé les trente ans. Mais il y eut une levée générale de boucliers de la part des associées: “Si l’on me mettait dehors, alors la présidente devait aussi s’en aller, puisqu’elle avait 33 ans”. C’est ainsi que je pus rester. Mais rester était un geste héroïque! Car j’étais de plus en plus malade. Et donc de plus en plus sensible aux injustices dont j’étais objet.
Lorsque je bénéficiais encore des paroles spirituelles de Jésus, à l’une de mes prières dans laquelle je lui demandais de me briser par son Amour pour m’ouvrir le chemin du ciel, il m’avait répondu que je devais commencer par briser mon propre moi, détruire tout ce qui constitue mon amour propre, tout plaisir humain que je peux avoir dans mon coeur avec le marteau d’un parfait amour, c’est-à-dire d’un amour qui ne dispose d’aucun réconfort surnaturel. Alors j’aurais été prête pour le ciel.
Maintenant je pouvais dire que j’avais accédé à ce degré. Mon amour propre était piétiné par tout le monde, et surtout par moi-même qui, par amour pour Dieu et pour le prochain, m’étais rendue semblable au raisin dans la cuve que le vendangeur écrase sous ses pieds. Aucun réconfort ne me venait du ciel ni aucun non plus de la part des créatures. Je n’avais que mauvaises plaisanteries, critiques, reproches, trahisons, et de la fatigue que personne ne remarquait ou que l’on ne remarquait que pour en faire l’objet de nouvelles plaisanteries. Que je prie ou pas, que je parle ou me taise, que je sois immobile ou en mouvement, j’étais toujours en faute, selon l’avis de la plupart. Seules les âmes que j’avais ramenées vers Dieu me gardaient de la gratitude et me restaient fidèles. Cela évoque en moi les passages de l’évangile à propos de la foi et de la reconnaissance dans le Christ de ceux qui étaient païens...
L’été arriva. C’était devenu maintenant une véritable fatigue pour moi que de marcher seule... Je me souviendrai toujours du 2 août 1932. Quel mal ai-je eu d’aller jusqu’à l’église Saint-Antoine pour la fête du Pardon d’Assise! Je suis rentrée à la maison avec la maman de Marta qui me tenait par le bras. Elle qui était déjà atteinte d’apoplexie et moi brisée par mon mal au coeur, nous formions un couple exceptionnel. Nous marchions en chancelant... L’on a dû nous prendre pour deux femmes soûles. Dès que j’arrivais à la maison je me sentis mal. Mais à l’époque je me sentais mal presque tous les jours.
L’Association reprit ses activités. Et je repris mon rôle d’oratrice, de “voix”. Seulement l’amour de Dieu pouvait me donner la force de continuer.
La maman de Marta me donna à lire la vie de Galgani, une de ses concitoyennes: c’était la “Grande Vie” écrite par le père passionniste Germain de Saint-Stanislas. Elle voulait que je parle de Gemma à l’une de mes conférences. Je le lui promis. J’avoue que je n’étais pas du tout attirée par Galgani. Pour ce que j’en savais, elle me paraissait un peu exaltée, née à une époque qui n’était pas la sienne, elle était en retard de quelques siècles sur le moment où elle aurait dû naître. Je ne cessais de dire: “Aujourd’hui la sainteté est différente. Ce genre de choses étaient bonnes au Moyen-Age!” Mais en lisant sa vie, je changeais d’avis. Maria de la Croix pouvait comprendre la Gemma de Jésus, comme la Petite Violette de Jésus, la violette qui mourait de nostalgie du soleil éternel, pouvait unir son léger parfum et sa petite tête voilée de pénitence au parfum mystique et à la couronne d’étoiles, décorée par les emblèmes de la passion, de la Passiflore du Christ.
Mais il me fallait d’abord parler de sainte Jeanne d’Arc. Elle était la protectrice de la jeunesse féminine, il me fallait donc en parler. Et mes camarades en avaient manifesté le désir. C’est pourquoi je la mis en tête de la liste des conférences à faire.
Cette année-là j’avais prévu de parler de Gemma, de la pucelle d’Orléans, des bienheureuses et vénérables de la maison de Savoie, et d’alterner ces conférences avec d’autres sur la bonne presse, dans lesquelles je me promettais d’illustrer tel ou tel auteur, dont j’aurais ensuite distribué trois livres à des membres de l’assistance tirés au sort. Ces livres bien sûr, je les avais achetés à mes frais, à prix d’usine, grâce aux bons offices d’une chère demoiselle, qui était autrefois athée et qui s’était convertie à mes conférences. J’ai dit qu’elle avait été athée. Disons anticatholique. C’est plus exact.
Mais cela m’effrayait un peu de devoir parler de sainte Jeanne d’Arc. Pourquoi donc? Parce que je sentais que lorsque j’aurais parlé d’elle il me serait arrivé quelque chose d’irréparable. C’est pourquoi cela faisait trois ans que je renvoyais cette conférence. D’où me venait cette appréhension? Je ne sais! C’était l’un de ces nombreux avertissements que mon psychisme percevait d’ailleurs. Je voulus faire fi de cet avertissement et je me mis à préparer cette conférence. Je prévoyais de parler de Gemma la fois suivante.
Le 21 novembre, après trois heures d’agonie, mourut la maman de Marta. Elle ne put m’entendre parler de Gemma... et partit au ciel, car c’était une femme juste, pour entendre les louanges du Séraphin de Lucques chantées par les anges. J’en ressentis une grande douleur. La maman de Marta m’aimait beaucoup et était pour moi une véritable amie: maternelle, fraternelle, sainte.
Et j’aime beaucoup Marta parce qu’elle est la fille d’une pareille mère... Et encore aujourd’hui je l’aime davantage pour cela que pour ses qualités personnelles, car je continue à aimer en elle l’âme d’une sainte, qui est retournée à Dieu, mais qui ne m’a pas oubliée. J’en suis sûre.
J’ouvre une parenthèse pour répondre à votre lettre qui... m’a beaucoup surprise, pour plusieurs raisons.
Je vous le dirai demain de vive voix, mais dès à présent je vous demande: “Pourquoi, pourquoi donc m’avez-vous fait cette surprise? Ah! ne me gâtez pas, mon Père, car après je regretterai trop de devoir mourir!”, mais sans blague, merci, oui encore merci! Ma main vous dit merci et ma bouche également. Mon âme saura vous le dire mieux encore par la prière. Voilà pour le cadeau.
Mais je vous dois un autre merci parce que vous me comprenez si bien, moralement et spirituellement. Et tandis que vous êtes encore occupé dans l’excellente mission de consoler les malades, moi, pour vous prouver combien je vous sais gré de l’étude patiente et bonne que vous faites de mon âme, et j’essaierai donc de répondre à vos questions.
Les prédicateurs sont nécessaires. Et il faut qu’ils aient une excellente forme physique, sinon ils ne pourront pas prêcher l’Evangile! Mais les prédicateurs doivent être soutenus par des pénitences: une radio ne peut être allumée sans électricité. Ceux qui font pénitence, les âmes qui s’offrent en holocauste forment... la prise de courant qui branche l’électricité de Dieu dans l’âme de son crieur public et de ceux qui l’entendent. L’exemple n’est pas très joli, mais il est exact.
Je pense en particulier encore que lorsqu’un ministre de Dieu se consume lui-même, incessamment, dans l’exercice de son ministère, sans marquer d’impatience, de fatigue, de répugnance, de crainte, ni trop se soucier de son corps, mais faisant preuve de fidélité à toutes les exigences de sa tâche sacerdotale, avec la volonté joyeuse de faire, avec la charité vibrante qui est capable de presser contre son coeur un grand pécheur comme on sait embrasser une âme pleine de pureté, parce qu’en tout homme on voit Dieu, alors ce prêtre-là est une âme-hostie. Dieu se charge lui-même de lui fournir, à chaque instant, le sacrifice et cela suffit.
Quant à nous... fainéantes que nous sommes et qui ne sommes bonnes qu’à souffrir et à prier, nous mettons tout le reste pour accomplir quotidiennement la juste mesure de sacrifice qui doit être versée dans la banque des cieux et qui se transforme, avec beaucoup d’intérêt, en soutien aux travailleurs de la vigne du Christ. Nous sommes des Marie et vous, les âmes sacerdotales, vous êtes des Marthe de Jésus. Oui, bien sûr, il a bien dit que la meilleure part avait été choisie par Marie, dans son acte permanent d’adoration, mais il ne manquait pas non plus d’être très reconnaissant à Marthe, active et pratique femme de maison qui pourvoyait à tous ses besoins humains.
Le prêtre ensuite, en montant chaque matin les marches de l’autel pour célébrer le sacrifice, devient à la fois Marthe et Marie, parce que dans un même acte il adore et il agit.
Pour ce qui est des lectures que j’ai faites et qui, quelles qu’elles aient été, m’ont toujours procuré la lumière et fait du bien, je pense que plus encore que mon bon sens qui se projette sur tout ce que je vois, et rend acceptable ce qui est moins bon, il faut plutôt en attribuer le mérite à Jésus, qui ne permet pas que quelque chose de mauvais entre en moi. De quelle façon? Oh! c’est très simple! Il remplit tout mon être de lui-même jusqu’à ras bord et cela suffit.
Si vous, mon Père, vous remplissez un verre jusqu’à ras bord et que vous essayez d’ajouter doucement quelque chose en plus, ce surplus déborde, n’est-ce pas? Eh! bien! Jésus a rempli jusqu’à ras bord la coupe de mon coeur! Rien d’autre ne peut le pénétrer, cela se pose dessus un instant puis glisse dehors. Mais ça glisse dehors après avoir été le plus souvent purifié par le contact avec Jésus. Il n’y a donc aucun mérite de ma part. Je suis tellement fascinée par Jésus, que je vois écrit “Jésus” là même où il est écrit “démon”, que j’entends parler Jésus même lorsque c’est Lucifer qui parle, que je vois Jésus, en tout, en tout, en toute chose.
L’amour de Mario, qui je pense est mort depuis des années — je vous dirai ensuite d’où me vient cette conviction —, est dépouillé de tout désir et de tout regret humain. J’aime son âme, que j’ai, me semble-t-il, rachetée par ma souffrance. C’est le plus beau cadeau que je pouvais faire à cette personne que j’ai aimée. Ne le croyez-vous pas?
Et maintenant je passe à l’explication de la fameuse phrase qui vous a étonné: “J’en suis venue à comprendre que les seules et véritables douleurs du coeur sont celles qui proviennent de Dieu soit pour nous mettre à l’épreuve, soit pour nous punir”.
Je réponds à chacune de vos questions.
1°. “A quoi reconnaît-on qu’une souffrance vient directement de Dieu?”
Réponse: grâce à ce que l’âme éprouve, car lorsque une souffrance vient directement de Dieu, elle se distingue de toute autre souffrance provenant de n’importe qu’elle autre source.
Avant tout, une souffrance qui vient de Dieu, aussi âpre et mordante qu’elle soit, est toujours accompagnée de la paix de l’âme. C’est un signe qui ne manque jamais. Même s’il peut arriver que cette paix ait l’air de manquer, elle est présente. Dès que l’âme regarde au fond d’elle-même, et cela advient toujours, ne serait-ce qu’un instant, mais c’est suffisant, elle voit qu’au sein de sa souffrance elle demeure dans une grande sérénité. Mais paix ne veut pas dire résignation, loin de là! Non, cela signifie beaucoup plus que cela. Cela signifie béatitude. La souffrance qui vient de Dieu est toujours accompagnée d’une béatitude superspirituelle.
Voilà l’un des mots qui affleure spontanément à nos lèvres lorsqu’il s’agit de parler de l’indescriptible. Quand je formule l’adjectif de “superspirituel”, que j’ai créé pour la circonstance, je veux parler d’une béatitude située dans la partie spirituelle de notre esprit. Ce n’est pas un jeu de mots. C’est une réalité. Prenez cet exemple: l’église est un édifice construit pour le culte de Dieu. Dans l’église il y a aussi des chapelles, et dans les chapelles des autels, et sur les autels un tabernacle et, dans le tabernacle, le ciboire qui contient Jésus-Eucharistie. Si j’entre à l’église je ne touche pas Jésus-Eucharistie, mais si je monte à l’autel et que j’ouvre le tabernacle, et ouvre le ciboire, je peux dire que je touche Jésus.
Dans le corps il y a l’âme et dans l’âme il y a l’esprit. Il y a la paix de l’âme qui peut être présente dans toute souffrance supportée avec résignation, et puis il y a la paix qui règne sur l’esprit: c’est-à-dire une superpaix. Or celle-ci est toujours là lorsque la souffrance vient de Dieu pour nous élever à un degré plus haut de notre esprit, pour nous purifier des ombres et nous fortifier contre les faiblesses qui encore nous affligent.
“En quoi consiste une souffrance-épreuve?”
Réponse: c’est un processus croissant d’amour de notre part tandis que Dieu a l’air de retirer son amour et de nous laisser seuls. Nous l’appelons et il ne répond pas. Nous l’implorons et lui a l’air de ne point entendre notre requête, et même souvent il nous humilie en nous privant justement de ce qui nous est le plus cher et que nous avions la conviction d’avoir déjà obtenu. Dire cela n’a l’air de rien, mais le subir est une expérience très douloureuse. Je vous ai déjà décrit dans le cahier que je vous ai donné aujourd’hui ce que signifie souffrir dans la solitude, sans l’aide de Dieu qui nous sourit et répond à nos lamentations...
Enfin, une souffrance-punition, on la reconnaît immédiatement parce que la conscience nous avertit qu’on l’a méritée. Ah! Quant à moi, je m’en aperçois immédiatement! Avant même qu’elle ne m’arrive, la conscience me dit: “Tu as commis une erreur. Maintenant, si Dieu te punit, sois prête à pencher la tête sous le fouet qui te frappera et prépare-toi à lui dire merci, parce que tu l’as méritée et parce que, en expiant tout de suite, tu n’auras pas à la payer dans l’au-delà”.
Mais, je le répète, que ce soit une épreuve ou bien une punition, la paix demeure. Vous n’entendrez jamais dire qu’un saint, malgré les épreuves terribles qu’il peut avoir subi — je parle bien sûr d’épreuves spirituelles — ait perdu l’espérance. Là où il y a l’espérance il y a la paix, et là où il y a la paix il y a Dieu.
“A quoi reconnaissez-vous qu’une souffrance a les caractéristiques d’un châtiment?”
Réponse: c’est la voix de la conscience qui, comme j’ai dit, nous a déjà avertis que nous n’avions pas bien agi, et puis également parce que au fur et à mesure que nous subissons cette souffrance, nous nous apercevons que notre âme devient plus lucide et plus légère, si bien que l’on comprend que cette étreinte que nous avons ressentie avec douleur, nous a servi d’expiation et de bain de réparation.
“Vous me parlez de l’abandon de Dieu qui constitue la plus grande des peines. C’est vrai. Mais cette absence de Dieu peut aussi bien être le fruit d’une passivité coupable de la part de la créature. Disposez-vous suffisamment de lucidité en vous-même pour pouvoir identifier les cas où ce vide n’est produit que par la seule initiative divine, même si c’est selon ses desseins miséricordieux?”
Réponse: Lorsqu’une âme est dans une inertie coupable elle ne s’aperçoit absolument pas si Dieu est présent ou absent. Il s’agit d’un état où l’âme est abrutie, aboulique et végète sans réfléchir ni percevoir. Le péché, ou plus simplement la tiédeur, l’engourdissent au point qu’en elle s’éteignent la faculté de percevoir, le besoin de voir, le désir de se nourrir elle-même de la nourriture surnaturelle. Dieu punit alors, parce qu’il est juste qu’il punisse, et parce qu’il a la charité de punir, afin que sous le coup qui lui est assené, l’âme ait l’opportunité de se reprendre, de revenir à elle-même.
Mais je ne m’occupe pas pour le moment de ce genre de situation des âmes. Je parle des cas où l’âme plus ou moins vive s’efforce d’opérer, à la mesure de ses capacités, en faveur du bon Dieu. Sans doute pourrait-elle faire davantage, si elle y mettait vraiment toutes ses forces, mais elle n’est pas entièrement inanimée. Il s’agit donc de cas où l’absence de Dieu en elles n’est pas causée par les âmes elles-mêmes, mais par la volonté de Dieu, qui, comme je viens de le dire, a recours à cette arme puissante soit pour rappeler l’âme à l’ordre pour une plus exacte exécution de son devoir filial, soit pour lui demander de s’améliorer, à travers la souffrance de l’épreuve, et l’entraîner de la sorte vers des envols toujours plus hauts. Or l’âme qui sent la justice de la souffrance que Dieu lui inflige, trouve dans la souffrance sa joie et sa paix.
La souffrance au contraire qui vient des hommes, ou pire de l’enfer, est toujours injuste et nous trouble plus ou moins. Mais c’est une souffrance cependant qui n’atteint pas les sommets de l’intensité douloureuse; c’est-à-dire qu’elle ne blesse pas l’esprit en son point le plus élevé, ni dans sa partie la plus vive. Cela peut nous faire crier, pleurer, voire maugréer, parfois même devenir fou ou encore mourir. Mais nous mourrons à cause d’une maladie de la chair, mais nous deviendrons fous à cause d’un bouleversement mental, mais nous maugréerons à cause d’une convulsion morale, mais nous hurlerons et pleurerons par faiblesse générale.
Alors qu’une souffrance qui vient de Dieu et qui traverse notre esprit ne nous fait en aucune façon exploser hors de nous-même: elle nous fait pénétrer en un état de paix, de solennité, de charité plus élevé. Nous souffrons intensément, très intensément. C’est comme une faim insatiable qui grandit d’heure en heure et que rien ne peut apaiser. Toute nourriture que nous offrons alors à notre esprit pour tenter de plaquer la langueur qui le vide, que ce soit des oeuvres de miséricorde, des sacrements, des prières, des lectures spirituelles, rien ne peut satisfaire son désir. C’est Dieu, c’est Dieu qu’il veut, et lui seul. Et il reste toujours caché, il se retire toujours plus en hauteur, tandis que nous, les bras levés par l’intensité de notre désir, nous agonisons d’amour en l’invoquant... Combien de mots sont nécessaires pour décrire un état que l’on éprouve à chaque battement de coeur!
“Quel est votre comportement, aux heures de ténèbre, vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis du prochain?”
Réponse: plus Dieu se retire et plus je l’aime de tout mon être, avec un esprit d’humilité, de patience et de soumission, reconnaissant que je mérite ce qui m’arrive, et faisant des actes permanents de foi car je sais, même si je ne le sens pas, que lui est près de moi et je le lui dis. Je formule également des actes d’espérance, parce que j’espère que sa bonté abrégera le temps de l’épreuve et que grâce à cette épreuve j’obtiendrai une plus grande récompense. Je formule des actes de charité, car pour l’inciter à revenir je lui dis que je l’aime à n’importe quel prix et que je l’aimerais quand bien même il ne s’occuperait plus de moi. Des actes de contrition, en reconnaissant que j’ai péché et donc mérité ce châtiment. Vis-à-vis du prochain je tire profit de mon épreuve en offrant à Dieu ma souffrance afin que d’autres âmes, qui ne le cherchent pas ou bien qui le cherchent mal, soient amenées à une recherche fervente de Dieu. De la sorte mon heure de ténèbre devient une heure de lumière.
“Ressentez-vous de l’inquiétude et éprouvez-vous le besoin de manifester cette inquiétude autour de vous?”
Réponse: non! Il m’arrive de ressentir de l’inquiétude (parce que je suis un être de chair et pas seulement d’âme) pour les choses qui peuvent blesser la chair. Mais je ne m’inquiète jamais pour le genre de souffrance dont je viens de parler. J’ai dit et je répète que la souffrance qui vient de Dieu est très aiguë, c’est la seule qui soit vraiment de la souffrance pure, simple, parfaite comme Dieu, mais elle est toujours unie à la paix de l’âme. Où réside la paix, il n’y a pas de place pour l’inquiétude. Je ne force jamais Dieu à se montrer par mes caprices. Je le supplie à nouveau de me concéder encore de voir son visage qui constitue la joie de notre esprit. Mais ensuite j’attends avec patience ce moment bienheureux.
Voyez-vous, aujourd’hui par exemple, je n’ai pas d’union sensible avec Dieu. Ces jours derniers cela n’arrêtait pas de faire des étincelles entre les deux pôles que constituent Dieu et mon âme. Ce fut quelque chose d’ineffable. Aujourd’hui, mon âme seulement jette des étincelles. C’est pourquoi je vis une désolation. Mais comprenez-moi. Je suis désolée comme une mère ou une fille qui a vu partir son fils ou son père. On reste là avec une grande envie de pleurer et on voudrait que le temps s’arrête pour abréger le temps de la séparation parce que l’on sait que le fils ou que le père n’est pas parti pour toujours, mais pour un temps limité et pour notre bien, pour sauvegarder nos intérêts. On est mélancolique mais plus amoureux encore qu’avant, car nous savons que son éloignement n’est pour nous qu’une nouvelle épreuve de notre affectivité.
Aujourd’hui j’aime dans la solitude... c’est pourquoi je connais la désolation, mais je ne suis pas inquiète. Une certitude sainte me dit que, lorsque je m’y attendrai le moins, Dieu reviendra. Il reviendra d’autant plus vite que j’aurai été plus amoureuse et plus patiente. Quel torrent de joie il versera alors dans mon esprit!!!
“A l’égard de Dieu, est-ce que vous continuez à faire toute chose comme s’il était encore présent?”
Réponse: mais bien sûr! Et même je me comporte encore mieux, car son absence me sert de rêne et me remet au milieu du chemin, si je m’étais écartée à renifler des fleurs le long des bords, ou me remet au trot, si je m’étais entêtée à examiner quelques bagatelles le long de la route. Je suis sûre que si je cours droit et vite, le regard fixé sur le but que petit à petit je dois rejoindre, le bon Dieu reviendra plus rapidement faire sentir sa présence.
“Avez-vous en ce moment des tentations sur la foi?”
Réponse: Il ne manquerait plus que ça! Une brave fille, une épouse amoureuse doit savoir respecter toujours son père et son époux et ne pas les ennuyer avec des réclamations ou des requêtes stupides lorsqu’elle a l’impression que son père, ou bien son mari ne l’aime plus autant qu’avant. Il ne faut jamais être méfiant ou égoïste dans l’amour, car la méfiance et l’égoïsme tuent l’amour. Pourquoi donc moi, avec mon Père et mon Epoux, devrais-je être inférieure à une bonne fille et à une bonne épouse? Pourquoi devrais-je perdre mon assurance, ou bien caresser des doutes sur la foi du simple fait que le Seigneur a jugé bon de se retirer? Mais s’il est fatigué de parler avec moi et d’habiter avec moi et s’il préfère se rendre auprès d’autres âmes meilleures que la mienne, je dois le laisser libre d’agir, sans me mettre à murmurer, ni faire des caprices comme un enfant obstiné ou une épouse névrosée. Mon Seigneur doit pouvoir affirmer: “Je retourne auprès de Maria qui est tellement peu ennuyeuse. Auprès d’elle je me sens bien, parce que je peux faire ce qui me plaît.”
“Ces moments d’abandon sont-ils fréquents? Sont-ils de courte ou de longue durée?”
Réponse: je ne crois pas qu’ils soient très fréquents. Mais je ne pourrais pas vous l’affirmer avec une certitude mathématique, car la joie que procure le retour du Seigneur est telle qu’elle efface tout souvenir d’abandon. Voilà pourquoi à chaque fois j’ai l’impression d’être abandonnée pour la première fois tellement la souffrance est cuisante, puis à chaque rénovation de sa présence en moi la douceur, la joie, l’extase éprouvées sont telles que j’ai la sensation de les expérimenter pour la première fois. Si ce genre de situation est de courte ou de longue durée ce n’est pas à dire, car chaque minute de séparation dure un siècle... Mais je crois pouvoir affirmer que j’en ai expérimentée de durées différentes. Parfois cela peut durer quelques heures, d’autres fois plusieurs jours, mais cela cesse d’un seul coup et je passe subitement d’un état de désolation à une joie qui est toujours plus grande que celle que j’éprouvais précédemment, et à une union qui est toujours plus étroite, à une vision de Dieu qui est toujours plus nette, au point d’en devenir presque réelle, sensible, et non plus seulement intellectuelle.
“Ces épreuves vous semblent-elles orientées vers un dessein particulier comme, par exemple, l’obtention d’une grâce demandée?”
Réponse: je crois en effet que ces moments-là sont toujours orientés vers un dessein particulier. Un dessein voulu par Dieu pour sa petite hostie, à qui il cache son visage pour pouvoir ensuite lui donner au ciel un plus long baiser lorsque tout sera fini pour moi ici-bas et que je serai plongée dans la lumière de la très sainte Trinité, que j’ai toujours aimée et louée sur terre. Un dessein voulu par moi en vue de quelque grâce que j’ai demandée. Car si je ne souffre pas, je n’obtiens rien. La prière ne suffit pas. Et y a-t-il souffrance plus grande que celle-là? Que sont les tortures de tout un corps malade en comparaison à une heure seulement de séparation, d’abandon de Dieu? C’est moi-même qui dis à Dieu: “Fais-moi souffrir mais concède-moi ceci ou cela”. Je ne le demande pas pour moi, bien sûr. J’ai déjà renoncé complètement à tout désir personnel. Pour moi je ne demande que la vie éternelle. Pour le reste je m’en remets au Seigneur. Mais pour ce qui est des autres, je suis une quémandeuse insistante et insatiable. Souvent lorsque je demande la lumière pour une âme qui est dans les ténèbres, ce sont les ténèbres qui viennent sur moi. Mais je suis tellement heureuse d’être martyrisée par elles!
“Ces moments d’abandon sont-ils suivis par une plus grande lucidité sur les choses divines?”
Réponse: toujours. De même que quelqu’un qui est resté dans l’obscurité, trouve ensuite la lumière encore plus brillante que quelqu’un qui est toujours resté à la lumière, de même moi aussi, après avoir connu la privation de mon Soleil, lorsqu’il se remet à briller sur mon esprit, je me trouve envahie par un océan de lumière... tellement fulgurant qu’il me donne des vertiges célestes. C’est comme si dans ma prison une main charitable en ouvrait la porte et laissait pénétrer, par la fente, un faisceau de lumière. Je dis par la fente, car si toute la lumière de Dieu se précipitait sur moi, j’en mourrais... A la lumière de ce rayon, je vois beaucoup de choses qui auparavant m’étaient obscures, et je procède avec assurance comme si le Maître me tenait par la main et doucement me conduisait.
J’ai donc répondu à votre interrogatoire. J’ai très mal répondu, car pour vous faire comprendre exactement il me faudrait vous enfermer pendant une heure dans mon coeur. Alors vous verriez comment ce pauvre coeur qui est le mien, ne vit ni ne meurt que pour le Père, le Fils et l’Esprit-Saint. Et qu’il en soit ainsi pour l’éternité.
Maintenant avançons encore une peu pendant que Jésus se repose. Il est tellement fatigué, tellement las, notre Sauveur de constater l’aveuglement des hommes, leur refus d’être guéris, et leur marasme spirituel qui est en continuelle extension!
Ce matin vous m’y faisiez allusion... Ce doit être une grande souffrance pour les prêtres que d’assister à cette atrophie croissante des esprits détruits par les microbes de l’indifférence, du scepticisme, des joies illicites, de la révolte...
Mais si cela est une souffrance pour tous ceux qui sont avec Dieu, imaginez donc ce que ce sera pour Jésus lui-même! Oh! Quelle passion ne sommes-nous pas en train de faire subir à nouveau à notre Sauveur, alors que nous piétinons son amour, et alors que nous négligeons son souvenir!
Le visage de Jésus est extrêmement triste... C’est véritablement le visage de quelqu’un qui est triste à en mourir face au spectacle de l’effondrement de ses plus chères espérances. Certaines constatations douloureuses procurent une grande fatigue, plus qu’un travail éreintant qui serait couronné de succès. Donc Jésus dort, avec son visage divin et triste posé sur son bras replié. Il ne m’a pas adressé un seul mot ce matin. Mais de mon côté je ne le lui ai même pas demandé. J’ai déposé à ses pieds cette pauvreté de ma part, due à son silence, comme un premier bouquet que je lui ai offert pour le consoler un peu. Puis je lui offre et souffre pour lui et pour les âmes, qui sont tellement alourdies par tant de matérialisme...
Ce matin, vous m’avez demandé si j’avais eu des révélations à propos de la situation actuelle. Il me semble que je vous ai déjà répondu — mais je n’en suis pas tout à fait sûre — que les prémonitions dont je souffre présentent différents aspects.
Le premier, le plus confus, est un songe dans lequel je vois les choses sous des images particulières, que j’appellerai symboliques. Par exemple si je vois tomber quelqu’un dans l’eau et que l’eau le recouvre jusqu’à ce que mort s’en suive, vous pouvez être sûr qu’à brève échéance cette personne va mourir. Mais ce n’est là qu’un exemple parmi tant d’autres.
Le second aspect est quand je rêve les choses exactement comme elles adviennent. Mais à mon réveil je ne reçois pas cet avertissement particulier qui me dit: “Fais attention, c’est une information”. C’est pourquoi j’oublie aussi le rêve, et je ne m’en souviens que lorsque la chose advient exactement de la manière dont je l’ai rêvée.
La troisième forme se présente sous la forme d’un rêve d’une lucidité telle qu’à mon réveil je perçois nettement cet avertissement: “Rappelle-toi cela.”
Quatrième forme: sans aucun rêve, tout en étant éveillée, je sens, je ne saurais vous dire comment, que quelque chose de douloureux et de pénible est sur le point d’arriver. Par exemple: je m’aperçois que quelqu’un est en train de me trahir, ou essaye de me nuire ou de nuire aux autres.
Pour ce qui est de la situation actuelle, j’ai expérimenté depuis 1931, de façon extrêmement vive le quatrième cas. C’est pourquoi je savais que bientôt allaient arriver des choses terribles qui auraient nui à notre pauvre humanité. J’ai eu aussi des informations très claires sous le troisième mode à propos de situations particulières et de façon très évidente aussi selon le premier cas.
Je me souviens par exemple d’avoir vu, sous forme symbolique, l’occupation de la Belgique, de la Hollande, de la Norvège et l’entrée en guerre de la Russie. Dans ce cas l’image perçue avait pris l’aspect de formations d’avions noirs, tous noirs et aux apparences monstrueuses, provenant d’un point qui était Berlin ou Moscou, et qui s’ouvraient en évantail, chaque ligne aboutissant au point d’impact final. De la façon que voici:
Pardonnez le gribouillage, mais j’ai toujours été un âne pour le dessin, mais ce schéma, qui est assez mal fait, me permet de vous montrer ce que je veux dire.
Puis, en novembre 1941, je fus informée que d’ici un mois l’ennemi serait arrivé jusqu’à Benghazi. Trois jours plus tard se déclencha l’offensive anglaise et en l’espace d’un mois ils occupaient Benghazi.
Au mois de mars 1942 la même voix encore (durant le sommeil) m’annonça: “La ligne de défense n’est plus à Palerme mais plus au Nord car la Lybie est perdue”. C’était hélas vrai...
Pour ce qui est de notre avenir à nous, habitants de la métropole, j’ai déjà reçu deux ou trois informations, mais elles ne sont pas claires. Mais je dois dire que les informations reçues me préoccupent déjà car, même si je n’ai pas vu avec exactitude le lieu, je crois bien qu’il y aura quelque chose.
Voilà pour le moment. Cependant, avant que ne commencent les grands bombardements sur les populations civiles (en automne), je les avais vus en rêve et je l’avais dit à Marta.
Avant que la guerre d’Ethiopie ne fut engagée, et exactement la nuit du 23-24 mai 1935, je vis avec une merveilleuse netteté l’entrée de nos troupes à Addis-Abeba, et précisément des carabinieri et des zaptiés sur leurs camions. En ville, les toucouls étaient en flamme. Je le racontais à la maison (où on me décerna mon habituel brevet de folie) et à deux amis qui étaient venus me voir l’après-midi du 24 mai. Ces deux amis sont toujours vivants et s’en souviennent encore. Un an plus tard, le 9 mai 1936, nos troupes, et justement celles des carabinieri et des zaptiés, entraient victorieuses en camions à Addis-Abeba, qui venait d’être conquise. La ville était en flamme. A cause de ce rêve, qui avait été si évident et qui avait été corroboré du signe particulier des informations prémonitoires, tout au long des neuf mois de la guerre d’Ethiopie, je n’ai jamais douté de l’issue des combats. Je savais que la victoire allait bientôt venir.
Il en fut de même pour la guerre d’Espagne, dont je pus connaître tous les actes d’héroïsme et de perfidie. Mais à ce porpos... je préfère vous en parler de vive voix.
Je vous ai cité ces exemples simplement pour vous signifier clairement de quoi il s’agit.
La première sorte d’informations prémonitoires dont je bénéficiais était la terreur de mes camarades et des dirigeantes dont la conduite était répréhensible... Elles ont dû aussi me haïr à cause de ça. Vous comprenez! J’abordais le sujet de la façon suivante: “Les filles! Comportez-vous correctement! Vous m’avez saisie? Comportez-vous honnêtement à mon égard car il faut que vous sachiez que je n’ignore pas vos manigances contre moi. Même en ce moment vous êtes en train de manigancer. Mais vous n’obtiendrez rien. Sinon que vous allez salir votre âme...”
J’insiste cependant pour dire que de ce don, pour lui donner un nom, je m’en passerais volontiers.
Mais je poursuis maintenant mon récit.
Je fixais dont ma conférence sur Jeanne d’Arc au 18 décembre 1932.
A l’église, ce matin-là, je me sentis un peu mal. Mais un peu plus tard, grâce à des médicaments appropriés, cela allait déjà mieux. Et même j’en étais heureuse car, habituellement, après une attaque angineuse, je bénéficiais de quelques heures de répit. Et comme en été le ciel se dégage de tout nuage quand l’orage est passé, il en était de même pour moi: après mon... orage, j’avais le coeur mieux dégagé de toute palpitation.
Vers 10 heures je me rendis au siège de l’Association où je trouvais tout le monde en grande agitation parce que M. le Curé venait d’être nommé Monseigneur à la Cathédrale de Lucques, et aurait donc bientôt quitté notre paroisse. Cette nouvelle ne me préoccupa pas outre mesure, car elle était prévisible, ce n’était là que la juste récompense donnée pour un long travail paroissial de la part de cet excellent prêtre.
En rentrant à la maison, à midi, je mangeais comme d’habitude; pas beaucoup, mais avec goût.
A 15 heures, je me rendis à l’Institut Sainte-Dorothée où devait se tenir ma conférence. A 15h30, je prenais la parole.
J’avais prononcé à peine quelques mots lorsque se déchaîna une attaque de coeur si rapide que je fus sur le point de mourir. A la première contraction, je m’arrêtais de parler en souriant, comme si je voulais laisser à quelques dames, qui arrivaient en retard, le temps de prendre place. J’espérais que mon coeur se serait contenté de cette première contraction qui m’avait couverte de sueur glacée. Je souriais... mais mon visage s’était altéré au point que la supérieure s’approcha de moi pour me demander si je me sentais mal. “Ce n’est rien, lui répondis-je, ça va passer”.
J’attendis quelques minutes. Je restais debout, héroïquement debout, pendant que j’avais l’impression de sentir la mort souffler sur ma tête. Comme Jeanne d’Orléans, je disais: “Sire Dieu, premier servi!” Mais Sire Dieu voulut être servi par l’agonie de sa pauvre servante.
L’attaque se renouvela en s’accentuant si fortement que je dus accepter de m’asseoir. Je ressemblais à un cadavre qui respire. Cela dura deux heures... Savez-vous ce que cela signifie, deux heures d’un pareil martyre? On vint à mon secours. On m’amena à l’air libre... Je fixais mon regard sur la Madone dont la statue semblait s’animer, en l’observant comme je le faisais, entre des assauts convulsifs... et je regardais et j’embrassais mon crucifix...
Je ne voulus pas de docteur. Il m’aurait fait emmener à l’hôpital. En pareil cas il n’y a qu’une chose à faire, c’est de vous hospitaliser, mais je ne voulais pas, car je pensais à papa et maman. Je priais Dieu de ne point me faire mourir comme ça. Je le lui demandais pour eux, pour leur épargner cette inquiétude.
Mais en ce qui me concerne... ah! comme je serais partie avec joie! J’avais communié ce matin-là. Et nous étions en pleine neuvaine de Noël... Comme cela aurait été beau d’aller fêter Noël au ciel! Mais quel acte énorme d’égoïsme cela aurait été... pensé-je maintenant. Cela n’avait rien de beau, c’était de l’égoïsme. Aller au ciel pour Noël sans avoir connu la Passion! D’abord, il me fallait passer par la Croix, il me fallait connaître une longue, très longue agonie sur la croix! Ensuite serait venue l’heure de la gloire dans le paradis.
Enfin, à 17h45 je commençais à me sentir capable de rentrer à la maison. Et j’y revins soutenue par deux amies charitables.
“Comme tu es en retard! Tu es de plus en plus en retard! Il est presque six heures et nous n’avons encore rien pris”. C’est par ces mots que maman m’a saluée. Maman était en train de causer avec une dame très âgée qui venait presque chaque jour passer l’après-midi chez nous. Et nous avions l’habitude, à 5 heures, de lui offrir du thé, du café, ou du chocolat. Et bien sûr, c’était moi qui devait le préparer. Voilà pourquoi elle me reprochait d’avoir tardé.
Vous imaginez avec quelles difficultés je me suis affairée à la cuisine. Je mélangeais le chocolat, le versais dans les tasses et l’amenais sur un plateau. J’étais à l’extrême de mes forces. Je m’assis sans dire un mot. Je n’en avais pas la force.
La dame s’informa: “Beaucoup de monde?”
“Enormément”. De fait la salle était comble.
“La conférence a été appréciée? Voulez-vous me la lire?”
“Elle a été très appréciée. Mais maintenant je suis fatiguée. Je vous la lirai demain.”
“Mais qu’est-ce qui te prend? Tu as l’air absente! Tu es énervée?” demanda maman.
“Je me suis sentie mal, très mal. Regarde-moi, et tu le verras bien”.
“En effet, dit la vieille dame, j’ai tout de suite remarqué que vous aviez la mine défaite, mais je ne disais rien pour ne pas vous impressionner...” Elle était si gentille cette pauvre grand-mère!
Qu’aurait-elle fait si elle avait été ma mère? Je suis sûre qu’elle m’aurait soignée, servie, ce soir-là et aimée. Il n’en fut pas question. Maman acheva de m’étourdir en me reprochant mon hypocrisie; le fait de me taire dans l’intention de lui dévoiler les choses peu à peu pour ne point l’effrayer était pour elle un signe d’hypocrisie. Et elle me tourmenta en accusant l’Association de tous les maux possibles et en me traitant de parfaite idiote, parce que j’y allais, etc. Mais elle se garda bien de diminuer mes tâches à la maison.
Après avoir préparé leur dîner — car à cette époque, déjà, je ne mangeais jamais le soir —, débarrassé la table et fait la vaisselle, je me mis enfin au lit. Grandes fièvres nocturnes, sensations d’étouffement, crampes et un sentiment infini de mélancolie...
Je sentais “que mes voix ne m’avaient pas trompée”, comme disait la pucelle d’Orléans, et que si “ma mission venait de Dieu”, Jeanne d’Arc, dont j’avais renvoyé la conférence pendant deux ans parce qu’une voix intérieure me disait que ce jour-là il me serait arrivé quelque chose d’irréparable, avait maintenu de son côté son engagement d’être celle qui m’aurait avertie à l’heure de ma mise en prison, de mon supplice.
Plus de batailles ni de victoires à remporter, mais seulement la prison et la souffrance. Plus d’étendard du Christ à agiter au-dessus des foules, mais seulement la croix où il me fallait monter. Plus de flamme d’apostolat public, mais seulement la flamme d’un bûcher de souffrance qui me consume depuis onze ans sans jamais me consommer. Maintenant j’étais devenue tout à fait Maria de la Croix. La sainte guerrière, qui a couronné à Reims le faible Dauphin, venait me couronner de la couronne d’épines.
Lorsque l’on nous enlève notre chère tâche dans la vigne du Seigneur, on souffre intensément. J’avais défendu à tout prix ma liberté d’oeuvrer pour le Seigneur. Et maintenant c’est lui qui me l’enlevait... Après on comprend le grand honneur qui nous est fait lorsque Dieu nous témoigne de la sorte sa confiance et son amour. Mais au début on souffre énormément. C’est l’une des heures du Gethsémani qu’il nous est donné de vivre en premier au cours de notre Passion. Ah! Comme il nous est difficile de dire entre les larmes: “Que ta volonté soit faite!”
Dans la nuit de souffrance physique, morale, spirituelle, aux côtés de maman qui dormait béatement, n’ayant même pas la possibilité de pleurer ouvertement, je me réfugiais dans le Christ, et lui, comme il avait fait avec Catherine de Sienne, me dit: “Tu demandais de faire face et de punir les défauts d’autrui au-dessus de toi et tu ne t’es pas aperçue que tu as demandé amour, lumière et connaissance de la vérité, car je t’ai déjà dit que l’amour était d’autant plus grand là où grandissait la souffrance et la peine, en sorte que celui qui grandit dans l’amour grandit aussi dans la souffrance”. Et comment aurais-je pu espérer grandir davantage dans l’amour alors que Dieu me donnait son propre lit, son propre trône, son propre autel: la croix?
Après les premières heures d’angoisse, cette idée descendit en moi comme un baume qui inonda mon âme et la rendit désireuse d’accomplir le sacrifice. “Ce n’est pas celui qui dit: “Seigneur, Seigneur” qui entrera dans le Royaume des cieux, mais celui qui fait la volonté de mon Père”. En modifiant un peu le texte, il me semblait, que l’on pouvait m’attribuer les paroles qui avaient été adressées à l’apôtre Pierre: “Lorsque tu étais jeune tu mettais toi-même ta ceinture et tu allais où tu le désirais. Lorsque tu seras vieux tu tendras la main et quelqu’un d’autre te mettra la ceinture et te conduira là où tu ne voudrais pas”. Ainsi, entraînée et encouragée par mon Maître, je tendais les mains pour prendre la croix que le Père m’imposait, et aussitôt la maladie me vieillissait, je devenais incapable de bien des choses, et je me trouvais à la merci de tous à cause de mes besoins physiques, moraux et spirituels.
Ah! Si les gens pouvaient se rendre compte combien la maladie nous laisse désarmés entre les mains de tous, nous les pauvres malades qui dépendons constamment de la bonne grâce d’autrui! Des besoins physiques avec tout ce que cela comporte d’avilissant. Des besoins moraux avec tout ce qui les accompagne de mélancolie et de solitude, que si peu de gens savent soigner. Des besoins spirituels avec toute la nostalgie qu’ils éveillent en nous à l’égard des liturgies que nous ne verrons plus, pour les sacrements que l’on nous donne avec une telle parcimonie, pour les maîtres spirituels qui nous manquent, pour tellement de choses dont nous aurions besoin, tandis que les épreuves s’accumulent et que la maladie crée en nous des tentations nouvelles et de nouvelles faiblesses... Combien de choses y aurait-il encore à dire sur la maladie! Mais elles viendront sous ma plume à l’occasion. Je ne veux pas aller trop vite.
Au matin, lorsque j’essayais de me lever à l’heure habituelle, ce fut impossible. Je restais donc au lit jusqu’à 9 heures et j’y serais encore si maman ne m’avait pas appelée et ordonnée péremptoirement d’aller acheter le lait que la laitière n’avait pas apporté. Je me levais au prix d’une immense fatigue. Mon coeur était dans des conditions épouvantables. La tête me tournait, les jambes tremblaient, j’étais toute courbatue comme si on m’avait fait subir une flagellation. Je descendis au rez-de-chaussée. J’avais la respiration haletante et le coeur battait avec précipitation dans toutes mes veines. Chaque marche que je franchissais me donnait l’impression que mon coeur était plus lourd que jamais, et il se balançait comme si j’allais le perdre.
Je sortis de la maison en m’appuyant aux murs. Heureusement que la laitière se trouvait quatre maisons plus loin et que je ne devais pas traverser la rue. J’avais le teint tellement de cire et les lèvres tellement livides que la laitière me demanda si je me sentais mal et qu’elle m’aida à rentrer à la maison. Sur le chemin du retour je rencontrais une personne... bien pensante qui s’empressa de me dire: “Maintenant vous allez vous calmer, n’est-ce pas? Vous allez laisser tomber tout ça, n’est-ce pas? Vous voyez bien que vous êtes au bout du rouleau!” Hélas! J’en étais plus que convaincue! Désormais j’allais me taire, mais sur le moment je n’ai pas su me taire et je lui ai dit: “Je ferai ce que j’aurai envie”, et je le lui dis d’un air pas du tout angélique!
Je pus rentrer à la maison, grâce à l’aide de cette brave laitière. Et je me mis à me reposer un peu... Mais il y avait encore des courses à faire. Maman ne me laissait pas tranquille. J’amenais le chien avec moi, pensant que, si je tombais en route, il aurait monté la garde. Je fis quelques pas hors de la maison, jusqu’au coin de la rue Léonard de Vinci. Je ne tenais pas sur mes jambes. J’entrais dans le magasin de papeterie qui se trouvait là à l’époque. “Vous vous sentez mal? Comme vous avez changé!” C’était partout la même question! Tout le monde s’apercevait que je portais l’agonie sur mon visage, à l’exception de maman. Quelques minutes après, il me semblait que j’allais mieux. Je sortis du magasin et je me mis à marcher dans la rue Léonard. Il me fallait aller place Piave. Je chancelais. Après quelques pas j’éprouvais de nouveau la terrible douleur de la veille. Un monsieur et une dame réussirent à me saisir juste à temps, avant que je ne tombe au sol. Ils me ramenèrent à la maison.
Croyez-vous que maman ait compris, au moins à ce moment-là, la gravité de la situation? Pas du tout! Dès que je pus parler, je formulais: “Je veux voir le docteur. Je me sens mourir”. Notre médecin soignant — à l’époque c’était Armellini — habitait dans la maison d’en face. Je m’étais toujours rendue moi-même à son cabinet. Mais ce jour-là je voulais que ce soit lui qui vienne me visiter. Mais maman déclara: “Vas-y donc. C’est à quelques pas et tu peux les faire sans dépenser le double à le faire venir”.
Maudit argent! Papini a bien raison de le définir comme la “crotte du diable”! Pour cinq lires, cinq lires de différence, je dus sortir à nouveau et me sentir mal au milieu de la rue. Une femme m’accompagna chez le docteur et, après la visite, c’est le docteur qui chargea sa domestique de me raccompagner.
J’étais très mal. Et le médecin le déclara non pas seulement à moi, mais aussi à maman, qui ne m’avait pas accompagnée chez le médecin. C’est le médecin qui vint le lui dire directement à la maison. Sans doute espérait-il que ma mère m’aurait alors un peu épargnée. Mais pas du tout! Je dus continuer à m’affairer dans la maison, en soufflant comme un phoque, tombant de temps à autre, souffrant constamment l’agonie. Sortir? Non! Cela m’était impossible. Mais à la maison c’était comme avant. Maintenant, lorsqu’on reparle de tout ça, maman affirme le contraire, mais de nombreux témoins attestent que je dis la vérité et que ce qu’affirme maman n’est pas vrai.
Des mères Marie de Gonzague, comme était la prieure de la petite sainte Thérèse, il y en a des tas! Mais au moins celle-là n’était pas sa mère! La mienne au contraire est bien ma mère, mais elle n’est pas une maman...
Mon papa, le pauvre, était très ennuyé de me voir de la sorte... Je crois que c’est à ce moment-là qu’il a commencé à mourir. Car chaque fois qu’il voyait que je me sentais mal, c’est-à-dire au moins une fois par jour, puisque désormais mon coeur cédait à ce rythme-là, il perdait complètement la tête. Pauvre papa, combien de larmes n’a-t-il pas versées sur Maria, son enfant, brisée de la sorte à 35 ans! C’était le seul qui avait de l’affection pour moi. Au ciel il y avait Jésus et sur la terre papa.
A l’époque très peu de personnes venaient à la maison. Car très peu osaient avoir à faire avec maman. Je restais donc seule et j’étais triste. Il y avait bien cette vieille dame, mais elle était tellement timide que, pour ne point heurter l’hyper-susceptibilité de ma mère, elle n’osait pas prendre ma défense.
La veille au soir de Noël je voulus aller à l’église pour la messe de minuit. Je ne pouvais me résigner à ne plus aller à l’église, à ne plus assister à la messe, à ne plus recevoir mon Jésus maintenant, surtout maintenant que plus que jamais j’avais besoin de lui.
Nous nous rendîmes chez les soeurs de sainte Dorothée. La nuit était remplie de brouillard. Nous formions un groupe de six femmes. Moi, je portais dans ma poche de la digitaline et du cognac. Je m’assis au fond de la petite église. Je souffrais énormément car les quelques pas que j’avais dû faire dans la rue et dans le froid avaient ravivé la douleur cardiaque. A la communion je me levai et en chancelant et en m’agrippant aux bancs j’avançai jusqu’à l’autel. De retour à ma place, les battements de coeurs s’accentuèrent. Je bus la digitaline et le cognac pour ne point m’évanouir. Dès que je sentis un moment de répit je voulus rentrer à la maison. Ah! Tout mon recueillement préparatoire et toute mon action de grâce ne fut rien d’autre qu’une infinie souffrance! Dans la crèche, où Jésus nouveau-né criait, je déposais toute la myrrhe dont je me rassasiais...
Et ce fut la dernière messe à laquelle j’assistais. La dernière! J’en ai souffert intensément. Puis j’ai compris que désormais je ne devais plus assister à la messe, mais que je devais la dire moi-même, continuellement, par mes souffrances, par mon sacrifice. Mon sang devait pour toujours se mélanger à celui de l’Homme-Dieu dans le calice et je devais moi-même élever ce calice pour l’offrir à l’Eternel, je devais moi-même me consumer, comme une petite hostie avec la grande Hostie. Lorsque j’ai compris cela je n’ai plus regretté d’être tenue en clôture par la maladie, de vivre comme l’une des enterrées vivantes que connut le moyen âge et qui vivaient des dizaines d’années emmurées dans une cellule pour souffrir et prier pour ceux qui s’amusent et ne prient pas.
Elle est restée très vive ma faim de me nourrir de Jésus... et à ce propos, c’est vous qui êtes intervenu et avez eu pitié de la faim qui tenaillait mon âme, vous-même et le père Giosué. Auparavant il m’arrivait de devoir passer même une centaine, je dis bien cent journées sans que l’on me porte l’Eucharistie. J’ai enduré cela en esprit de pauvreté... mais cela a été tellement difficile! Pensez donc! tout ce que le mal et le démon ont suscité en moi pour troubler mon esprit, j’ai dû le subir toute seule, sans l’aide d’une communion fréquente qui est un puissant fortifiant pour le coeur, meilleur que n’importe quoi d’autre. Rester sans communion, moi qui aurais voulu la faire plusieurs fois par jour! Rester sans avoir la possibilité de regarder la sainte Hostie qui est mon Dieu, mon Roi, mon Epoux, moi qui avais trouvé moyen, quand je la recevais, de l’effleurer d’un baiser avant de lui ouvrir la bouche.
Quelle relique pourrait remplacer l’hostie consacrée? Ici il ne s’agit pas d’un morceau d’os ou de vêtement, d’un cheveux ou d’une dent, ou d’une goutte de sang; ici c’est Jésus vivant, vrai, total, tel qu’il était dans le sein de la Vierge Marie, tel qu’il était dans la maison de Nazareth, tel qu’il était dans les contrées de la Palestine, tel qu’il était sur la croix, tel qu’il est au ciel. Quand je pense à cela je voudrais devenir le ciboire ou l’ostensoir qui le contient sous la forme du pain, pour pouvoir le toucher, le tenir en moi, devenir son écrin et briller d’or et de pierres précieuses. Mais je pense ensuite que lui, mon doux Jésus, préfère notre coeur comme ciboire, surtout si ce coeur est rendu beau par sa pureté, ou rendu pur par l’amour et précieux par le sacrifice. Voilà pourquoi je cherche à transformer mon coeur de la sorte et je vis pour cette heure de joie, quand Jésus vient dans ma maison pour s’unir à moi avec son corps, son sang, son âme et sa divinité. Et dans cette attente, je l’adore dans tous les ciboires où il réside, dans tous les calices où son sang innocent est élevé vers le ciel, dans tous les tabernacles où il attend ses enfants...
Ah! Que de mystiques attentes! Ah! Que d’adorations secrètes! Ah! Que de saintes immolations pour préparer la demeure de mon roi! Qui pourra vous les décrire avec la précision requise? Qui pourra vous redire les fruits de joie, de paix, de bien-être que procure sa venue? Et d’un bien-être pas seulement spirituel, mais physique aussi. Bien des fois, alors que j’étais mourante, j’ai voulu recevoir immédiatement l’Eucharistie, et dès que se fut réalisée l’union de Jésus avec moi, j’étais ressuscitée. Et je peux affirmer qu’après chaque communion, je me trouve toujours mieux qu’avant. Même ce matin, lorsque vous êtes venu, je me sentais terriblement mal. Après, j’allais mieux. C’est pourquoi, vendredi, lorsque vous m’avez dit, qu’après la messe vous alliez mieux, cela ne m’a pas du tout surpris. C’est le fruit naturel de l’union avec Jésus, le médecin par excellence, le guérisseur par antonomase.
Mais revenons à mon récit.
Le jour suivant, c’était Noël. En bonne franciscaine, j’avais l’habitude, chaque année, d’apporter beaucoup de nourriture aux oiseaux de la pinède, pour qu’ils puissent eux aussi louer le Créateur le jour de la naissance du Christ. Je voulus y aller également cette année-là.
Vis-à-vis de la création tout entière j’ai toujours ressenti un très grand accord. Je n’ai jamais pu comprendre ces croyants dans le Dieu un et trine qui n’aiment pas les choses qu’il a créées. Et je comprends moins encore certains saints. Il y a parmi eux des athlètes de la rigueur, disons, ascétique, qui les rend aveugles à tout ce qui nous entoure: ils ignorent ce qui fleurit, chante, vit, resplendit et qui de cette manière célèbre nuit et jour la Puissance qui les a faits. Aux yeux de Dieu un tel renoncement, poussé à l’extrême, aura certainement du mérite. Mais je ne saurais vraiment pas l’imiter.
Il me semblerait, dans ce cas, manquer de gratitude envers mon Créateur, qui m’a accordé d’admirer ces nuits sereines où le ciel ressemble à un immense rideau de velours sombre tout parsemé d’étoiles, qui écrivent dans le firmament les paroles mystérieuses du poème de la Création. Et de manquer de gratitude aussi à l’égard de la lune vierge, qui habille de candeur même le moindre caillou d’un chemin forestier. Manquer de gratitude encore à l’égard du miracle toujours nouveau du retour de la lumière, à l’aube de chaque matin, pour consoler l’homme après la nuit obscure, à l’égard de ces aurores qui répandent sur les nuages en forme de cirrus des teintes légères et délicates au pastel et transforment les bois et les champs en un immense coffre-fort de brillantes pierres précieuses, suspendues aux feuillages, aux corolles, aux tiges baignées par le soleil. De manquer encore de gratitude à l’égard de toute la soie répandue sur les milliers de milliers des fleurs de la création dont l’apparât est plus beau que celui de Salomon. A l’égard de tous les fruits de la terre, depuis l’avoine ondoyant jusqu’aux grappes juteuses, aux pêches veloutées et aux pommes colorées... A l’égard de toutes les eaux qui chantent par les voix riantes des ruisseaux, qui gargouillent dans les torrents, qui soupirent dans les fleuves et jouent sur les plages et les écueils un puissant et incessant hosanna à Dieu. Un manque de gratitude à l’égard des vents aux mille voix et aux mille parfums qui sont emportés par leur cours rapide. Un manque de gratitude encore à l’égard des joyeuses tribus des êtres emplumés qui gazouillent, sifflent, babillent, chantent, aiment en remplissant de vie le royaume des feuillages... A l’égard enfin de tous les animaux qui offrent leurs peines et leur amour à l’homme pour le réconforter, et à l’égard aussi de tous ceux qui sont sauvages et vivent dans les forêts vierges et témoignent eux aussi de la grandeur de la Force qui les a faits.
Combien m’est-il arrivé de méditer, avec un sentiment d’adoration, devant la petite pâquerette au coeur doré au sein d’une auréole blanche, devant la poussée de la tige qui se transforme en épi et en futur pain, devant le nid plein de petits oeufs parmi les plumes et les bouts de peluche prélevés dans les champs pour en faire un lit à la douce progéniture, devant les petits oeufs qui ressemblent maintenant à des cailloux et qui contiennent pourtant déjà une vie et formeront demain un petit tas tiède de chairs, un désir palpitant de nourriture, une joie prochaine d’envol et de chants... Combien m’est-il arrivé de méditer devant les horizons sans fin de la mer, et de regarder les horizons encore plus illimités des cieux, contemplant ces deux horizons qui sont comme les plus magnifiques autels qui ont pour célébrants les anges, pour orgues les eaux et les vents, pour chandelles les astres... Ah! Réalités matérielles, vous êtes les paroles vivantes de notre foi en l’existence de Dieu, vous êtes des mots qu’aucune tromperie du démon et aucun orgueil humain ne sauraient effacer. Vous êtes les paroles éternelles qui avez assisté au premier éveil d’Adam et qui verrez le sommeil du dernier homme, vous êtes des paroles fidèles, des paroles de louange, et vous avez toujours été pour moi une source de lumière, car vous m’avez toujours parlé de mon Roi, “par qui tout a été fait”!
Maintenant je ne vous vois plus avec mes yeux mortels. Hélas, je ne vous reverrai plus, choses splendides que mon Dieu a faites! En réparation de la souffrance faite à Dieu, qui a été bâillonné et raillé par des soldatesques sacrilèges, j’ai accepté de ne plus jamais vous revoir. Et pire encore qu’une aveugle, qui encore voit au moins par l’entremise de l’odorat et du toucher, moi je ne peux plus, je ne pourrai plus jamais vous sentir odeurs de bois et de foin, bruissements de forêts et d’avoine, mouvement des eaux et caresses des astres. Jamais plus. Jamais plus je ne pourrai vous regarder, arbres qui fleurissez au printemps, bois qui vous habillez de pourpre à l’automne, champs qui vous décorez de panicules dorées sous le volettement des colombes, et troupeaux tranquilles qui ressemblez à des mers de laines ondoyantes et écumeuses comme la crête des vagues! Jamais plus, couvées dorées qu’une mère caquetante réunit sous ses ailes prévenantes. Jamais plus! Parfois je suis saisie d’un tel désir de vous revoir, ô espace infini du ciel, ô espace infini de la mer, que les larmes me montent aux yeux. Oh! Quelle nostalgie de l’infini qui a été créé par Dieu! Nostalgie qui ne s’apaisera plus désormais que lorsque je m’unirai moi-même à l’infini lui-même!
Mais je vous ai tellement regardées, choses de Dieu, que maintenant encore je vous vois... et je t’ai tellement aimé, toi mon Dieu qui as fait toute chose, et je t’aime tellement, que j’accepte volontiers cette situation qui est aussi l’un des martyres qui m’est assigné.
Je me rendis donc sous la pinède soutenue par papa. Mais je dus jeter mon cadeau aux oiseaux de Dieu juste là, à l’entrée. Il ne me fut pas possible de marcher plus loin.
Jusqu’au 4 janvier je ne suis plus sortie. Mais ce jour-là maman voulait faire des visites, c’est pourquoi, capricieuse comme elle était, elle revendiqua mon aide comme... dame de compagnie. Rien que le fait de m’habiller me coûtait... Je faisais deux pas et il me fallait m’arrêter, encore deux pas et un nouvel arrêt... Les gens nous regardaient... Puis... maman aussi dut se rendre à l’évidence que son pauvre petit âne n’avait plus la force de marcher... Et je ne suis jamais plus sortie depuis le 4 janvier 1933.
A dire vrai, j’aurais dû adopter un régime de repos absolu à la maison... Mais je ne me reposais pas. Je me levais à sept heures et travaillais toute la matinée. Puis, après manger, ou après avoir vu manger les autres — ce qui est plus exact — je me couchais jusque vers 17 heures, l’heure où je me levais pour préparer le dîner aux autres. Le lundi venaient me voir les jeunes filles qui se préparaient au concours de l’A.C. et je leur donnais une leçon. Et c’est ainsi que j’ai achevé de m’occire. De temps en temps je me retrouvais à deux doigts de la mort à cause des attaques cardiaques, puis je reprenais vie. Mais j’étais de plus en plus malade.
Je ne revis plus de prêtre jusqu’à Pâques. A l’occasion de cette fête, la présidente, fut prise sans doute de remords pour m’avoir tellement tourmentée et pour avoir empêché Barelli et d’autres membres du conseil central de venir me trouver, malgré le désir qu’elles avaient exprimé de venir me voir. Elle accompagna le prédicateur de carême de Saint-Paulin. Je ne connais pas son nom. Je sais seulement qu’il était alors curé à Montelupo. Il fut très gentil avec moi et me conseilla de prier beaucoup l’ange consolateur de Jésus agonisant.
C’était ce dont j’avais besoin, car lorsque je vivais mes agonies, j’avoue que j’avais peur. Oui, la mort que j’ai déjà sentie très proche, est venue à moi dans toute son âpreté. Et avec la partie inférieure de mon être, j’ai éprouvé de l’horreur à son égard. Cela ne doit pas surprendre. J’ai demandé en effet d’être victime non pas seulement à l’Amour. Car lui m’aurait fait mourir dans une très suave langueur d’amour. Mais j’ai demandé aussi à la Justice de m’immoler. Et comme Jésus, qui a d’abord été victime de la Justice éternelle, j’aurai une mort douloureuse, en conformité avec le nombre infini de mes agonies qui ont toujours été douloureuses.
Depuis lors j’ai toujours invoqué l’ange de Jésus agonisant et lorsque, ensuite, j’ai su que l’on suppose que c’était l’archange Gabriel je l’ai invoqué avec encore plus de ferveur. J’ai été baptisée en effet le jour de la fête de l’archange Gabriel et je le considère donc un peu comme le saint protecteur de ma naissance dans l’Eglise. Il sera aussi le protecteur de mon entrée dans le ciel.
Au mois de mai mes filles allèrent à Montenero retirer le prix de leurs examens. Et elles prièrent là-bas à mes intentions, c’est-à-dire en faveur de mon immolation.
Je n’ai jamais demandé autre chose pour moi que d’être consumée et d’obtenir la vie éternelle. Je n’ai jamais demandé et je n’ai jamais fait demander autre chose. Cela aurait été une incohérence. On ne redemande pas ce que l’on vient de donner, quand on est sérieux. Ce serait une injure! Et on doit se comporter de même avec le bon Dieu. S’offrir, puis s’échapper de frayeur à la première requête qu’il nous présente me semble correspondre à un comportement comparable à ceux qui “après avoir mis la main à la charrue retournent en arrière et se rendent ainsi inaptes pour le Royaume de Dieu”. Or quant à moi je veux être apte à son royaume.
J’ai renoncé à tout dans la vie: à la santé, à la joie, à la richesse, aux joies licites de l’amitié, aux promenades, à l’observation de la nature, mais j’y ai renoncé en sorte de tout avoir dans l’autre vie. Ce n’est pas non plus une stupide présomption de ma part, car mon Maître (qui est en train de se réveiller après deux jours et demi de sommeil...) me répète des mots vieux de vingt siècles et qui pourtant restent toujours nouveaux: “En vérité je te le dis: personne n’a quitté maison, père, mère, frères et champs par amour pour moi et pour l’Evangile sans recevoir le centuple ici-bas... avec les persécutions et, dans le temps à venir, la vie éternelle.”
Moi j’ai tout abandonné. J’ai offert ce qui est le plus grand trésor humain, la santé, et la vie également car je suis près de la mort. J’ai abandonné père et mère, car mon père, je fus obligée à cause de ma maladie de ne point l’assister à l’heure de sa mort et, quant à ma mère, je ne peux plus la servir, et je m’aperçois que je deviens toujours plus un poids pour elle... C’est pourquoi je suis aussi abandonnée par elle. J’ai renoncé à mes filles spirituelles qu’avec tant d’amour j’avais pris soin de faire éclore. J’ai même renoncé à ma propre maison, puisque je ne vis plus qu’entre les murs d’une chambre, comparable à une cellule emmurée dont je ne pourrais plus sortir pour le reste de ma vie. Je ne possède même plus rien qui soit à moi, comme mes chers livres et mon piano... J’ai tout abandonné par amour de Dieu et j’ai reçu le centuple de son amour qui est maintenant voix, caresse, présence. J’ai enduré les persécutions parce que le monde persécute toujours, quand il s’y met, même si le mal fait de nous des enterrés. Or dans le monde, se sont nos propres parents, pour qui nous sommes un poids et qui nous le disent, ce sont nos propres amis qui nous prennent pour des fous et se moquent de nous, ce sont les médecins qui nous tourmentent de mille façons, ce sont les personnes qui nous sont étrangères qui, n’étant au courant de rien, veulent déblatérer des critiques inclémentes... Je suis donc assurée de posséder un jour la vie éternelle. Car Dieu ne se dément pas. Car le Christ ne peut s’être trompé dans ce qu’il a affirmé. Car la très sainte Trinité ne peut manquer à sa parole.
Il me revient à la mémoire le dialogue du scribe avec le Maître: “Quel est le premier des commandements?”, “Aime ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de tout ton esprit, de toutes tes forces, et aime ton prochain comme toi-même”, “Maître, tu as bien parlé... et aimer Dieu de la sorte, aimer le prochain de la sorte vaut plus que tous les holocaustes et tous les sacrifices”. Alors je sens descendre en moi une confiance infinie. Oui, j’ai aimé Dieu de toutes mes forces, et plus encore qu’avec toutes mes forces puisque je l’ai aimé jusqu’à en mourir. J’ai aimé le prochain plus que moi-même puisque je prie et que je souffre pour lui, abandonnant le soin de mon avenir éternel à la bonté divine, sans accumuler pour moi-même d’égoïstes trésors. Voilà pourquoi j’entends la voix divine, qui m’est chère, me dire: “Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu”.
Viens, viens donc Royaume de paix, après tant de souffrances et rends-moi, oh! oui alors! rends-moi tout ce que je t’ai donné... Rends-moi les étoiles et les fleurs, rends-moi le chant des oiseaux et de l’eau, et la chaleur du soleil, rends-moi tout puisque tout est en Dieu et lorsque je serai unie dans le Tout, j’aurai tout à nouveau et pour l’éternité. Viens, viens donc divine Beauté, à laquelle je me fixe pour souffrir toujours mieux. Que disparaissent les voiles qui me cachent encore ta Perfection, ô mon doux Amour, et qu’après la croix vienne la joie d’être avec Toi.
Vous direz peut-être: “Mais celle-là répète toujours les mêmes choses!”. Peut-être. “Frère Masseo, interrogé par frère Jacopo de Fallerone sur la raison pour laquelle sa joie ne cessait de répéter le même refrain, répondit dans un grand accès de joie que lorsque l’on trouve tout son bien en une chose il ne faut pas changer de refrain”, lit-on dans les “Fioretti” de saint François. Moi non plus je ne change pas de refrain dans mon chant d’amour.
Les mois passaient donc de la sorte... Je croyais que cela allait durer des mois... Mais ça a duré des années.
Il m’arriva alors une chose inattendue. J’avais circulé dans les rues jusqu’au mois de décembre et jamais personne ne m’avait cherchée. Je n’attirais pas parce que je m’habillais mal, selon un style vieillot, je parlais peu et j’étais une nullité médiocre qui se confondait avec tout. Même les conférences que j’avais prononcées en public ne m’avaient pas attiré d’amitié. Mais des âmes avaient été orientées vers Dieu. Quant à moi, pauvre voix qui parlait de Dieu, je n’en avais rien reçu. Et par ailleurs je ne l’avais même pas désiré car c’est pour lui seulement que je travaillais. Alors que j’étais enfermée à la maison, commença une série de visites de la part d’inconnus qui venaient à ma recherche. Et ce n’est pas encore fini. Cela augmente même constamment, au pris d’un rude effort de ma part, un effort de patience et de paroles...
Il y a quelques instants, je me suis presque mise à pleurer à cause de ça. J’ai tellement besoin de silence et de paix. Et on ne cesse de me déranger. Il m’arrive presque de m’évanouir à force d’entendre tellement de voix différentes et de devoir répondre à tellement de paroles... Mais... tant pis! Une jeune dame, une vieille dame de l’aristocratie, d’autres encore... Qui donc les envoie? Qui sait! Et personne de ma connaissance! Aucune de mes auditrices d’autrefois parmi ces visites! Ces gens venaient parce que, disait-on, l’on voulait me connaître. Et c’est ainsi que commença cette sorte d’apostolat à la minute, qui dure encore, et qui me coûte tant de mots et tant d’écrits.
A la mi-juillet arriva le nouveau curé. J’avais obtenu de l’ancien curé, avant son départ, l’intronisation du Sacré-Coeur. J’avais bien besoin de vivre comme dans une église, étant donné que je ne pouvais plus aller à l’église. Je fis avertir immédiatement le nouveau curé qui vint me voir et m’apporta la communion le 28 juillet. J’étais restée privée de communion depuis Pâques.
Le jour de la fête de saint Laurent j’étais très mal. Un traitement erroné avait augmenté mes malaises. Depuis ce jour-là j’empirais rapidement. Malgré toute ma meilleure volonté, je me traînais désormais, épuisant ainsi mes toutes dernières forces.
Mais j’eus encore l’occasion de boire au calice de la méchanceté humaine à cause du comportement indigne de la présidente qui m’était toujours contraire... Heureusement que j’étais une franciscaine convaincue! J’entendis mon père séraphique me chanter l’hymne du pardon par amour de Dieu: “Bienheureux sont ceux qui pardonnent par amour pour toi, et souffrent peines et tribulations”.
J’avais demandé la souffrance. Et la souffrance m’arrivait de tous les côtés. J’avais l’impression d’être une citerne où se jetaient les eaux de nombreux canaux. Il s’y jetait le canal de la maladie, celui de la calomnie, celui de l’indifférence, celui des exigences, celui de la convoitise. Tous, ils s’y jetaient tous. “Ecris, frère Léon, brebis de Dieu: au-dessus de toutes les oeuvres et de tous les dons avec lesquels l’Esprit-Saint ennoblit notre âme, il est grand de souffrir les peines et les tribulations par amour du Christ. En cela réside la joie parfaite”. Et moi j’étais et je suis, par mon esprit, dans la joie parfaite, car Jésus, en me traitant comme une amie, me donne la joie de souffrir volontiers par amour pour lui, peines, croix et toutes sortes de souffrances.
Au mois de décembre, à cause d’un autre traitement encore plus inadéquat que les autres et qui était à base de bromure, ingurgité selon des doses bonnes pour un cheval, je me retrouvais toute tremblante et comme paralysée. Je ne pouvais même plus écrire et moi, qui ai toujours eu l’esprit robuste, j’avais des amnésies épouvantables. Les examens de laboratoire montrèrent que je perdais mes phosphates dans une proportion de 70%. Et alors... nous revoilà repartis pour d’autres traitements, toujours plus... barbares. Et il me fallut engloutir du “cardiazolo” à hautes doses, comme on en donne aux fous.
Entre temps notre jeune ami, celui qui était venu à mon secours le 10 août pendant la crise terrible que j’avais eue, avait achevé ses études de médecine. Il voulut m’ausculter lui aussi. Il donna l’ordre de suspendre tous les traitements, car il les considérait comme meurtriers. Mais lui, il devait partir, tandis que moi je restais et le médecin soignant persistait dans son point de vue. Alors on continua le traitement. J’avais jusqu’à deux crises par jour. C’était une continuelle agonie.
Désormais je passais beaucoup de temps au lit, ne me levant que pour m’occuper du ménage de la maison. Maman ne m’en dispensa jamais, tant que j’eus la force de me tenir debout. Ce qui cessa le 1er avril 1934. Un beau poisson d’avril n’est-ce pas?
Mais je dois vous dire, à vous qui êtes mon Père spirituel, ce que je n’ai dit à personne, à savoir que les traitements étaient... des âneries! Ils auraient rendu malade n’importe qui. Mais il y avait quelque chose d’autre en moi qui, malgré les médecins, me faisait mourir et me faisait vivre: c’était l’Amour.
En consultant, pour retrouver la date avec précision, un journal que je tenais à l’époque, je retrouve des phrases enflammées qui me rapportent le reflet de l’ardeur que j’avais à cette époque. J’ai vécu une période si intense de transport d’amour qu’il me semblait que je vivais hors de moi-même, de mon pauvre petit être si déficient. Un séraphin avait pris possession de moi et me faisait brûler des flammes de son amour. Je me sentais suffoquer, tellement mon coeur se dilatait dans cette incandescence. Je chantais, avec des paroles que j’avais inventées sur des rythmes qui m’étaient venus spontanément à l’esprit, pour soulager le tourment qui me saisissait. J’avais mis aussi en musique le Chant à frère Soleil et de nombreuses poésies de la petite sainte Thérèse. Je répétais des chants sacrés. Car j’avais besoin de m’épancher pour ne point exploser...
Au cours de la soirée du 10 février, j’écrivis mon Chant d’Amour.
“O mon Amour, comme a soif de toi mon âme, et comme elle te cherche partout avec une anxiété amoureuse !
“Où donc es-tu? Ah ! Qui pourra donc me soulager dans la recherche anxieuse de mon Bien?
“Je voudrais parler de l’amour qui m’agite et qui m’opprime, je voudrais découvrir d’autres coeurs dans lesquels verser la plénitude de douceur qui gonfle mon coeur. Mais, hélas! Le monde est sourd et sans réaction face à la grande voix de l’amour!
“C’est l’une des croix les plus grandes des amoureux que d’avoir un coeur, un esprit, des paroles pleines de l’Aimé et de voir l’indifférence et l’entêtement qui les entourent et les bâillonnent .
“Seules avec lui Seul, toujours anxieuses de toi, Amour, voilà comment vivent ces âmes au milieu des hommes, elles vivent en un désert parce que les hommes ne les comprennent pas.
“Alors c’est à toi qu’elles s’adressent, à toi si éloigné, à toi présent dans 1’âme qui adore, à toi qui seul peut les comprendre et les rassasier de leur grande faim.
“Oh ! Rassasie donc toi cette faim insatiable, toi qui seul le peux, répands-toi, déborde en elles qui sont tournées vers toi comme des bouches désireuses, comme des coupes qui attendent d’êtres remplies.
“Immerge-les dans les flots de ton amour, enflamme-les par l’ardeur de ta flamme, anéantis-les dans la fulguration de ta puissance.
“Elles ne demandent qu’a être par toi immolées sur un bûcher spirituel qui les transforme par le martyre.
“Viens, mon bien-aimé, viens, n’attends plus davantage. Mon âme a soif de toi !
“Mon âme te demande 1’amour, un incendie sans cesse renouvelé de ton amour. Elle souffre pour toi, cette âme qui est la mienne, et sent grandir sa peine en voyant grandir son amour.
“Et cependant tandis que par instants elle t’implore d’avoir pitié d’elle parce que la flamme qui traverse son coeur est trop ardente, tandis qu’elle t’implore de lui accorder un répit parce que l’amour l’envahit de façon trop violente, en même temps elle te crie: viens, viens donc vers celle qui t’adore !
“Mais que sera donc au ciel l’amour, si sur la terre il est déjà aussi doux?
“Mais que sera donc la rencontre avec Toi, si lorsque tu es encore si loin d’elle l’âme fond à ton passage furtif?
“Mais que sera donc la connaissance de toi, Amour Eternel, que sera donc l’Amour parfait, l’éternel baiser avec toi, si est déjà si grand, si puissant, si suave, si profond aujourd’hui mon pauvre amour de créature?
“Mon bien-aimé m’appartient et moi je lui appartiens.
“Oh! N’essayez donc pas, vous les créatures, de m’arracher à lui, ne tentez pas de vous mettre entre moi et mon bien-aimé. Car même si lui aussi m’abandonnait et me cachait son visage, je ne cesserais pas pour autant de l’aimer et de l’attendre.
“C’est vers lui que je me tourne, comme une fleur tournée vers le soleil, en attendant sereinement que passe l’épreuve et que vienne l’instant le plus doux, lorsque il reviendra à nouveau et qu’il adressera encore à son esclave son rire divin.
“Rien sur terre ne peut m’écarter de lui, car il est la douceur même, il est la bonté même, il est la lumière, il est la chaleur, il est la vie, il est le réconfort, il est la béatitude, ce doux Christ qui m’a volé mon coeur.
“A cause de lui et en lui s’adoucit chaque tourment, en lui s’apaise toute angoisse, à partir de lui toute faiblesse retrouve vigueur.
“Il est le bien-aimé. Il est mon Amour!”
Comme vous le voyez, depuis neuf ans, je répète toujours les mêmes choses. Il en est ainsi, je n’y puis rien changer. Il me faudrait devenir folle ou passer sous l’emprise du démon pour changer mon refrain. Mais j’espère que Jésus ne le permettra point. J’ai confiance en lui.
L’ardeur ne cessait de croître. En consultant mon journal, après si longtemps, je m’aperçois que l’hymne de joie que je chante au sein de la souffrance retentit d’une joie de plus en plus haute.
Le carême commença, puis la semaine de la Passion et la semaine sainte. Puisque Maria ne pouvait plus se rendre auprès de Jésus crucifié, ce fut Jésus crucifié qui vint auprès de Maria.
Un sculpteur m’amena une grande croix de marbre noir avec un magnifique Christ en marbre de Carrare. C’était une véritable oeuvre d’art, d’où émanait une puissante expression. Il voulait le vendre car il avait besoin d’argent pour faire un traitement ophtalmique. Il était en train de perdre la vue. Il s’était adressé à nous pour que nous puissions le montrer à nos amies, et en particulier à la comtesse Melzi d’Eril, dans l’espoir de trouver un acheteur.
Je fis installer le Christ sur le divan, qui est aujourd’hui le lit de Marta. A l’époque, la pièce était encore un salon. Il y resta durant tout le carême et jusqu’au lendemain de Pâques, si je ne me trompe. J’allais le voir à tout moment, sous prétexte de m’abriter dans cette pièce silencieuse où l’odeur du charbon ne pénétrait pas. En réalité j’y allais pour lui dire mon amour. Combien de baisers n’ai-je pas laissés sur ce marbre froid qui représentait mon Dieu! Je m’agenouillais à côté du divan et je lui parlais pendant des heures, en écoutant la Voix qui me répondait et qui provenait du profond des cieux et qui résonnait dans mon coeur.
Si j’avais été riche, j’aurais acheté moi-même cet objet d’art. Il avait un air si naturel ce visage ridé par la souffrance et creusé par la mort, avec un tel abandon dans les membres, et son thorax déchiré dans un dernier souffle après son dernier cri! Il portait la main gauche serrée sur son clou, comme si une dernière convulsion l’avait recroquevillée de la sorte, et la main droite au contraire portait le pouce, l’index et le médius bien droits, comme s’il bénissait encore.
L’amour grandissait en moi par la contemplation de mon Dieu mourant... Il grandissait tellement qu’il me procura un tourment physique qui eut son paroxysme le vendredi saint. Ah! J’ai bien cru que j’allais mourir d’un déchirement du thorax tellement fut intense l’amour en moi! J’ai senti que quelque chose se déchirait en moi, comme si une lance fouillait dans ma poitrine. Mais il y a vraiment quelque chose qui s’est déchirée, car même les sages esculapes élucubrèrent à propos d’une lésion que l’on devinait dans le médiastin, ou bien entre le médiastin et le coeur, et dont ils ne savaient s’expliquer la présence.
Je crois que c’est seulement la main qui m’avait procuré cette blessure qui soigna la plaie, en sorte qu’elle reste là sans que j’en meure. Je crois que cela s’est passé de la sorte car la douleur que j’éprouvais, supérieure à tout ce que peut supporter un être humain, je le ressens encore, surtout aux heures de plus intense union avec mon Seigneur. Je suppose que cela s’est passé de la sorte puisque aucun remède humain ne parvient à calmer cette douleur. C’est ce que je suppose encore, car cette douleur ne manque pas de survenir lorsque j’accède à une force tellement absolue dans la prière que j’obtiens du ciel quelque grâce. Je le suppose encore parce que cette douleur disparaît tout d’un coup lorsque la grâce a été obtenue, quitte à revenir avec une force toujours plus grande, à des moments d’amour plus intense ou de prière plus intense... S’il s’agissait d’une douleur humaine, ce serait une chose qui rendrait fou!
Quelques jours avant d’éprouver cet épanchement si suave et si cruel, j’avais composé une prière que je répétais après celle de saint François et qu’il avait formulée de la sorte: “Mon Seigneur Jésus Christ, je te demande de m’accorder deux choses avant de mourir: la première est de sentir dans mon âme et dans mon corps, pour autant qu’il soit possible, la douleur que toi, doux Jésus, tu as endurée à l’heure de ton amère Passion. La seconde est de ressentir dans mon coeur, pour autant que cela soit possible, cet amour extraordinaire dont toi, le Fils de Dieu, tu étais animé au point de soutenir volontiers une si grande passion pour nous pécheurs.”
Ma prière, qui s’adressait au père séraphique, s’exprimait de la sorte: “O mon Père saint François, à cause de l’amour par lequel le Christ t’aima et par lequel tu l’aimas, donne-moi, je t’en prie, la souffrance et l’amour que tu imploras sur toi. Je ne te demande pas la gloire visible des stigmates, dont je ne suis pas digne, mais une participation intime aux peines et à l’amour de Jésus et de toi, en sorte que moi, comme vous, puisse mourir d’amour pour Dieu et pour les âmes.”
Le bon Dieu me donnait donc tout ce que je lui avais demandé: la blessure intérieure qui était faite de peine et d’amour, une blessure qui m’aurait conduite à la mort après une marée de souffrances traversée avec tant de bonne volonté pour le Seigneur et pour les âmes.
Ah! Je puis bien le dire! Le Seigneur ne m’a jamais refusé ce que je lui ai demandé. Parce qu’il avait pitié de ma petitesse, parce qu’il avait compassion de ma vie sans aucun soulagement ou gentillesse de la part de mes parents, parce ce qu’il appréciait ma bonne volonté qui était tout ce que je pouvais lui donner, il m’a toujours comblée de tendresses, de dons, de pensées délicates comme seuls savent le faire un père qui aime et un époux très amoureux. Il m’a donné beaucoup plus que ce que je lui demandais. Il s’est toujours penché avec attention pour écouter non seulement mes requêtes, mais aussi mes désirs inexprimés et les a fait devenir réalité.
J’aimais les fleurs, mais je ne pouvais pas m’en acheter. Eh bien! la petite cour de la maison était un véritable panier comble de fleurs ramassées dans la rue: bulbes d’iris, violettes, géraniums dont les boutures, jetées par je ne sais qui, prenaient aussitôt produisant une grande quantité de fleurs, les unes après les autres. J’avais trouvé une petite repousse de passiflore, l’une de mes fleurs préférées, et c’était devenu une plante vigoureuse. Roses, muguets, freesias, violettes, toutes sortes de géraniums, pélargoniums, iris blancs et violacés, oeillets... j’avais de tout et durant tous les mois de l’année. Les gens qui venaient en étaient très étonnés. Mes quarante et plus vases étaient tous fleuris. Les plantes se remplissaient constamment de corolles comme dans un éternel printemps. Mais depuis que je suis alitée, elles sont toutes mortes...
J’aimais les colombes et j’avais pu obtenir quelques races splendides qui me témoignaient un tendresse humaine, plus qu’humaine. Maintenant elles sont presques toutes mortes et sont redevenues sauvages.
Je désirais avoir des petits oiseaux et Jésus ne cessa de me les fournir, et il me les envoya de telle façon que maman ne puisse jamais dire non!
Mon chien était mort et j’en souffrais parce que, malade comme je suis, j’éprouve le besoin d’une compagnie fidèle durant les longues heures de la nuit et durant les heures où je suis seule pendant la journée: et quelqu’un m’a offert un chien.
Et ainsi de suite. Des petites joies matérielles jusqu’aux grandes choses spirituelles, Jésus met ses cadeaux dans la main de sa petite esclave d’amour. Il m’accorde des grâces pour tous ceux qui me disent de prier et aussi des grâces spirituelles pour moi. Et il m’accorde un réconfort qui n’en finit pas. Sans doute agit-il de la sorte parce que lui seul sait ce que je souffre, lui et moi le savons avec exactitude. Tous les autres sont très loin d’imaginer la consistance de ma souffrance.
Et à force de me donner toujours tout ce que je lui demandais, il m’accorda aussi la blessure interne que l’on ne voit pas mais qui est douloureuse comme une lance crochue, incandescente, qui arrache et brûle la chair vive.
Si le vendredi saint 1930 j’eus droit à ma première heure d’agonie avec le Christ, en 1934, le jour du vendredi saint, je fus transpercée par l’amour pendant que je contemplais mon Jésus sur la croix. Dès que j’ai pu me lever j’ai composé le texte ci-dessous, que je répète souvent, surtout aux heures les plus douloureuses, ou pendant le carême.
“Il est l’Homme des douleurs, le bien-aimé de mon coeur. Et pour ressembler à Dieu il me faut souffrir moi aussi.
“Venez donc à moi chères épines, et clous suaves. Frappez-moi, car l’épouse veut s’orner des bijoux de son Roi.
“Vois comme son regard languit, comme brûle sa bouche tandis qu’il prie sur la croix pour la méchante humanité.
“Entends-tu, mon coeur, la voix qui murmure parmi les sanglots les mots de l’amour?
“Il meurt pour nous et pardonne et promet le paradis et, penchant son doux visage, prononce: “J’ai soif!” et il attend notre acte charitable.
“A tes lèvres bénies, à ton coeur souffrant, quels soins puis-je donner pour calmer ton dernier souffle? Quel baume dois-je utiliser pour te soulager, ô mon Rédempteur?
“ ‘Ton affection est fidèle et ta souffrance est généreuse’.
“Ah! Venez donc à moi douces épines et chers clous! C’est moi qu’il faut saisir, c’est moi qu’il faut frapper, c’est moi qu’il faut clouer sur ce bois, afin que sur ma poitrine et sur mon coeur, mon Roi puisse reposer sa tête.
“De mon affection et de mon amour je veux essuyer ses larmes, désaltérer sa fièvre, réconforter l’agonie.
“Bénie soit la souffrance qui me rend semblable à toi! Bénie soit la croix qui m’élève jusqu’au ciel! Béni soit l’amour qui donne des ailes à ma souffrance!
“Béni soit le jour où ton regard m’a accrochée! Et plus bienheureux encore soit le moment où à toi je me suis consacrée!
“Mais séraphique est le tourment qui m’unit, ô Rédempteur, à la croix, à la douleur, pour ta gloire, ô mon Dieu!
“Ah! venez donc à moi douces épines et clous adorés, ornez-moi, et sculptez en moi les traits de mon Roi.
“Viens donc, bois de la croix, dur et ensanglanté, toi seul es mon soutien, et c’est toi seulement que je désire ici-bas.
“Là-haut dans le ciel, parmi les splendeurs, m’attend le Rédempteur. Il n’a plus de langueur ni de gémissements, mais il resplendit éternellement.
“C’est vers lui, qu’ornée de la croix, la tête entourée d’épines, consumée de son amour, un jour je m’envolerai. Et au milieu du chant des anges et des éblouissements séraphiques il transformera mes tourments et mes souffrances en autant de pierres précieuses.
“Bénie soit la souffrance, bénie soit la croix, béni soit l’amour qui dans le ciel aura son achèvement!”
Ecrire de la sorte, seulement l’écrire, n’aurait rien de méritoire. Ce pourrait même n’être qu’un vain exercice de mots. Mais quant à moi ces paroles, je les ai certifiées et je les certifie encore par ma souffrance que j’aime bien plus que moi-même. Et cela donne toute sa valeur à ce cri, qui s’est exprimé en un moment d’union profonde avec mon Roi crucifié.
Ma maladie n’a cessé de s’accentuer en profondeur et en quantité de malaises, mais de mon côté je n’ai pas changé de refrain et je ne cesse de dire: “Bénis soient la douleur, la croix et l’amour”. Et je ne cesse d’appeler: “Venez donc à moi épines, clous, fouets, car ce que le monde fuit constitue mon repos, car lorsqu’augmente l’emprise de la souffrance, augmentent en même temps la paix et la béatitude, et pour toute cellule de mon corps qui se brise et pour toute force qui s’anéantit, je sens que s’ajoute pour moi une cellule de mon nouveau moi qui vivra au ciel, car le ciel appartient à ceux qui ont su mourir à la chair avant que la chair ne meure en eux.”
Je souffre avec le Christ et c’est avec lui que je serai glorifiée. Sa vie et sa passion se manifestent en moi qui ne demande qu’à rester fixée sur la croix, sur cette croix qui est une folie pour les fils de perdition, mais qui constitue une force divine pour ceux qui sont entrés dans la voie du salut, comme le dit l’apôtre dont la parole est percutante et le coeur ardent.
Deux jours après ce moment d’extase et ce cri de désir qui me fendit la poitrine, je fus mise en croix. Le Christ en descendait, dans la gloire de sa Résurrection, moi j’y montais par amour pour mes plus chers amis: Jésus et les âmes.
J’avais fait un effort contre moi-même, pour ne pas donner d’inquiétude à papa, et pour éviter de rester au lit ce jour-là. Mais je ne tenais pas sur mes jambes. J’entendis, d’une radio voisine, la bénédiction papale, impartie après la canonisation de don Bosco. C’est avec ce viatique que je revenais au lit. Désormais nous avions transformé le salon en chambre à coucher et j’en pris possession... et c’est encore là que je suis.
Une neuvaine d’années. Combien devrais-je en faire encore? Il me semble que je suis près de la fin. Mais qui oserait désormais s’abandonner à de telles espérances quand il a été si souvent déçu?
Eh Bien! Qu’il soit fait encore une fois selon ta volonté!