Autobiographie

24. “Qui aime sa vie la perd; et qui hait sa vie en ce monde la conservera en vie éternelle. (...) Et que dire? Père, sauve-moi de cette heure! Mais c’est pour cela que je suis venu à cette heure” – (Jn 12, 25-27)


Lorsque quelqu’un devient complètement impotent il subit d’étranges réactions. J’ai ressenti les premières durant le mois d’avril 1934. Les secondes, plus féroces, au mois d’août de la même année.

Passer du mouvement, même s’il était désormais très limité, à l’immobilité, est toujours douloureux pour ceux qui sont actifs. Or j’avais été très active. Devoir maintenant dépendre d’autrui et me faire servir était une expérience avilissante, alors qu’auparavant j’avais toujours tout fait par moi-même et c’est moi qui servais les autres. Ceux qui nous servent ne se souviennent pas toujours de la façon dont nous les avons servis tant que nous étions capables de le faire. Et ils s’en souviennent d’autant moins qu’ils étaient plus exigeants à se faire servir, lorsque nous étions en mesure de le faire. Les premiers jours, c’est très pénible. Mais là aussi les réactions sont différentes et leur durée dépend de notre entraînement spirituel.

Chez ceux qui sont complètement éloignés de Dieu, plongés seulement dans le culte des sens et de l’argent, l’impotence chronique provoque une révolte qui se manifeste des plus violentes façons et qui peut même aboutir au suicide. Parfois, puisque tout est possible à Dieu, même contre notre propre vouloir, ces personnes sont sauvées par leurs propres souffrances et reviennent à Dieu. En général, ces résurrections spirituelles adviennent chez des âmes qui ne sont pas tout à fait détachées de Dieu, mais qui ont été seulement séduites par la religion “du plus commode et du plus agréable”. Ce sont des personnes qui se sont égarées, plutôt que des âmes qui sont mortes. Et sous le coup de la souffrance, elles se rendent compte qu’elles ont construit leur bien-être sur du néant et lèvent les yeux à la recherche de secours... Cela suffit à Dieu pour se présenter et dire: “Pauvre créature qui souffres, me voici, je suis là. Le secours que tu cherches c’est moi!”

Ces personnes chez qui la souffrance devient un appel sont souvent sauvées par une autre personne qui souffre pour elles. Les deux personnes ne se connaissent pas entre elles, parfois elles ne se connaissent même pas spirituellement... C’est au ciel seulement que la rencontre se fera... Et nous serons alors surpris de constater que celui qui a servi d’agent de salut est un être impensable, que nous avons cotôyé distraitement, ou dont nous ignorions totalement l’existence! Ce sera beau alors, pour chacune de ces humbles âmes rédemptrices, que de se trouver entourée et fêtée par ceux qui auront été sauvés par sa prière et sa souffrance!

L’un des dogmes qui m’attire le plus dans notre religion est celui de la communion des saints. Lorsque je pense que la joie dont je bénéficie m’arrive des flots célestes dont l’afflux est formé des mérites du Saint par excellence, unique parmi tous les fils des hommes, je veux parler de mon bon Jésus, et des grâces provenant de la Pleine de grâces, ainsi que de la somme des oeuvres de charité accomplies par l’immense armée des martyrs, des vierges, des pénitents, des confesseurs... je me sens emportée en un transport de gratitude et de joie et je sens que tant que je mériterai cette infusion de vie je ne pourrai périr. Je suis un pauvre petit être mais, comme une armure vient au secours de ma faiblesse, les trésors des saints opèrent autour et à l’intérieur de moi, et me font capable de vivre la vie de la foi. Lorsque je pense qu’à ma nullité, qui ne sait faire rien d’autre que de souffrir avec joie pour imiter le Maître et tous ses élus, il est accordé de devenir à son tour une goutte dans l’immense fleuve des mérites et d’aller porter ma fraîcheur à des âmes brûlantes d’ardeurs humaines, mon bain détergent aux âmes embourbées de fautes, mon huile de charité aux blessés de la vie, ma nourriture aux malheureux, mon chant à ceux qui sont tristes, mes pleurs aux défunts, alors je plonge en une profonde humilité d’adoration et de bénédiction. J’existe par le simple fait qu’en moi circule le sang spirituel de l’Eglise. Moi-même qui ne suis que rien, misère, faiblesse, puérilité, je deviens une force, une lumière, un instrument pour donner Dieu aux âmes et avec Dieu toute grâce, et pour ramener les âmes à Dieu et, avec les âmes, lui donner de quoi étancher sa soif!

Chez les êtres tièdes, l’infirmité provoque de l’énervement et des pleurnichements. Ce sont ces genres de malades qui, même lorsqu’ils n’ont qu’un seul mal et même pas très douloureux, ne font que s’en plaindre et se considèrent les plus malheureux entre tous. Ils rouspètent contre Dieu qui leur a enlevé la santé. Même lorsqu’ils arrivent à quatre-vingt ans et plus ils en sont encore à dire: “Tout de même ce n’est pas juste que maintenant que je suis sur le point de mourir je doive souffrir. Il pouvait m’épargner encore un peu”. D’après eux il serait juste au contraire que les autres souffrent dès leur tendre enfance, d’autant, disent-ils, que ceux qui ont toujours souffert y sont habitués... Ils rouspètent contre le prochain qui ne leur accorde jamais suffisamment de soins. Une porte qui est restée entrouverte constitue un attentat à leur précieuse santé. Un verre d’eau offert avec un peu de retard est une preuve certaine de méchanceté. Un léger heurt porté contre leur... si fragile personne est un délit. Un mot prononcé pour tenter de les encourager est une preuve impardonnable que nous ne prenons pas leurs souffances au sérieux. Si on leur sourit c’est une moquerie, si on pleure on n’a pas pitié de leur mélancolie, si on parle on aggrave leur mal, si on se tait on les offense par notre indifférence. Ils rouspètent contre les membres de leurs familles, contre les infirmières, les médecins... et archirouspètent contre les prêtres qui leur conseillent d’être patients. Ils rouspètent contre les animaux domestiques. Ils rouspètent à cause de la chaleur, du froid, des mouches, du mouchoir qui est tombé, pour le café qui est trop ou pas assez chaud, pour le journal qui a été mal plié... Ils rouspètent et rouspètent encore comme des engins à pile. Ils vivent en rouspétant, rendus aigres par leur propre fiel à l’égard de tout le monde, plus que par le mal lui-même qui les frappe. Voilà les personnes dont on a le moins à espérer. Moins encore que chez un athée qui n’a pas encore connu la souffrance...

Chez quelqu’un de fervent, la maladie suscite un sentiment de résignation. Il ne l’a pas désirée. Et si on lui avait donné l’opportunité de choisir, il ne l’aurait jamais voulue. Mais puisque Dieu la lui envoie... avec un visage couvert de larmes il déclare: “Eh bien! Seigneur, tant pis! Si tu m’épargnais cette croix, mon Dieu, ce serait mieux. Mais puisque tu me l’as envoyée je me la garde”. Et il la garde. Il la conserve. Mais il ne l’embrasse pas et ne la porte pas non plus. Il reste là, avec ce poids sur le dos... et c’est tout. C’est Jésus qui, de temps en temps, doit soulever ce poids de leurs épaules pour leur permettre d’avancer...

Chez ceux qui aiment Dieu la maladie procure la joie. La réaction de surprise cesse après quelques instants et ne revient plus. La chair souffre. Mais elle est la seule à souffrir. Tout le reste est dans la joie. Ces êtres-là ont demandé à souffrir. Ils l’ont demandé avec les plus ardentes supplications, d’une intensité que ne connaissent même pas ceux qui sont en bonne santé et quand ils demandent que la santé leur soit conservée. Dès qu’ils aperçoivent de loin Dieu qui s’avance en leur apportant la croix, ils vont à sa rencontre, ils exultent, ils baisent ses mains saintes qui offrent la croix et embrassent la croix comme la chose la plus chère qui soit. Et ils ne la gardent pas sans rien faire. Après l’avoir serrée sur leur coeur, ils la mettent sur leurs épaules et se mettent en route en chantant... Dieu les précède et ils le suivent. Ils mettent leurs pas dans les pas du Maître, sans se préoccuper de savoir si le sentier devient plus raide, épineux, caillouteux, sans se préoccuper de voir que les ronces leurs griffent la peau, les pierres écorchent leurs pieds, le soleil martelle et aggrave leurs plaies, l’eau trempe leurs vêtements, le vent les glace, la nuit rend plus difficile la marche... Ils savent qu’au bout du chemin reviendra le soleil! Ils savent qu’au bout le sentier raide se transformera en une mer lisse de verre et de feu qui conduit à la ville de l’Agneau, que sur cette mer de splendeur ils chanteront éternellement le chant de Moïse et de l’Agneau. Ils savent tout cela et ils ne cèdent pas la croix au charitable Simon le Cyrénéen qui voudrait les aider. Ils disent: “Non, Jésus, Amour saint. Un jour tu l’as portée pour moi. C’est à moi, maintenant, de la porter pour mes frères. Si ta croix m’a ouvert une plaie, là où elle pèse, et que le sang coule de l’humérus blessé, regarde, Jésus, le prodige opéré par mon pauvre sang sur le bois dur; il fait surgir des fleurs de bien!” Oui, la croix fleurit lorsqu’on l’aime. Oui, la croix devient une aile qui nous emporte généreusement, une aile rapide comme une aile d’ange...

Moi je suis restée étonnée quelques instants. Mais je me suis résignée immédiatement à mon destin. Mais quand je dis résignée, c’est mal dit. Je dois dire qu’après l’étonnement initial, que j’avais déjà éprouvé lorsque le mal m’avait retenue à la maison et que maintenant il se répétait en me retenant au lit, j’ai embrassé ma croix en chantant, et je dois reconnaître que je ne l’ai jamais posée un seul instant, mais que je l’ai toujours portée en chantant.

Lorsque la souffrance desserre son étreinte, lorsque je sais qu’on prie pour moi et pour ma guérison, je tremble car j’ai peur qu’on ne m’enlève mon trésor. Ce serait la seule chose qui pourrait me faire vaciller dans l’assurance infinie et dans la confiance infinie que j’ai en Dieu. Car je serais alors tentée de croire que Dieu me juge tellement indigne qu’il ne désire plus m’associer à l’oeuvre rédemptrice de son Fils... Et moi qui connais bien mon manque de valeur, mais qui connais aussi la miséricorde infinie de mon Dieu, qui nous élève et fait de chacun de nous des rédempteurs, de nous qui sommes de pauvres petites misères humaines, si cela m’arrivait, je tomberais dans un grand avilissement et verserais beaucoup de larmes. Mais j’ai confiance en mon Dieu!

Vous voyez, mon Père, aujourd’hui le démon ricane autour de moi. Lundi je vous ai dit, si vous vous en souvenez: “Je ressens aujourd’hui une mélancolie inexpliquable. Apparemment je n’ai pas de raison de pleurer. Mais il est certain que quelque chose de pénible, que j’apprendrai bientôt, est en train d’advenir”. C’était une de mes informations prémonitoires habituelles. Hier soir le docteur a été appelé à Rome pour la visite préliminaire de contrôle. Si on le déclare apte au service, il sera envoyé qui sait où?

Vous savez quels sont mes besoins et que la maladie dont je souffre nécessite des soins particuliers auxquels on se soumet difficilement, aussi me serait-il impossible, par pudeur, de passer en d’autres mains. Vous connaissez également les raisons morales pour lesquelles chez moi il est bon que vienne quelqu’un qui connaît bien les choses afin de ne point être amené à faire des commentaires odieux sur la façon qu’a de vivre ma mère... Cela est une de mes préoccupations. Vous connaissez également les raisons financières pour lesquelles ce serait un désastre de devoir recourir à un autre médecin. Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles il est nécessaire que je puisse garder ce docteur.

Pour moi, en tant que créature, c’est ce que je demande. Dans ma tâche, avec le souci de la paix et du salut des combattants et de tout le reste, j’avais inscrit aussi cette intention personnelle, dans un coin peut-être, mais elle y était. Et le diable s’est mis à ricaner: “Tu le vois ton Jésus comme il t’écoute? Il t’a privée de tout, et maintenant voilà qu’il te prive aussi de ton médecin. Et il te le prend juste au moment où toi, ma pauvre idiote, tu te faisais l’illusion de te croire en bonnes mains, d’être plus tranquille, juste maintenant que ce torchon de ton corps, sur lequel tu as consumé toutes tes forces, est sur le point d’être mis sur l’autel. Te voilà bien servie! La guerre fonctionne à merveille, la paix est devenue un mythe, la solitude grandit autour de toi, tu perds même ton médecin... Pauvre imbécile, comme tu t’es trompée!”

Mais je le laisse dire. Je m’accroche à la croix en criant: “Seigneur, augmente ma foi! Rends-la capable de déplacer tous les obstacles. Jésus, j’ai confiance en toi! Sois-moi favorable, mon bon Jésus”. Tant que Jésus continuera d’être pour sa pauvre petite esclave, Jésus, c’est-à-dire le Sauveur, rien ne pourra jamais me nuire. Pour ma part je ne peux rien faire. Je ne suis qu’une fragile violette qui n’a que la bonne volonté de se consumer en parfum au pied de la croix. Et c’est en raison de cette certitude de ma nullité que je n’ai pas voulu me donner le nom de fille, ni de servante dans mon acte d’offrande. Mais j’ai pris les noms d’instrument et d’esclave.

La petite sainte Thérèse se déclare “le petit bambin de l’Eglise, celui qui, debout dans sa confiante innocence, se tient près de son trône, jette des fleurs et chante le chant de l’amour”. Moi je serai encore moins que cela. Je ne serai qu’une fleur, la fleur timide à la tête penchée en signe de pénitence et au coeur d’or, la violette qui pousse dans la terre humide, aux pieds des géants des bois, et qui a comme manteau les feuilles tombées. La violette qui est davantage un parfum qu’une fleur et qu’on ne trouve que si on la cherche, tellement elle est discrète et réticente à apparaître. Je serai la violette que cueille la main du “petit enfant de l’Eglise”, et qu’il jette, dans un seul geste uni à son chant, sur les gradins du trône divin où j’irai mourir.

Est-ce que ce n’est pas cette petite sainte, justement, qui m’a enseigné le chant de la rose mourante?

 

“Mon rêve est de m’effeuiller...

On marche sans regret sur des

feuilles de roses

et ces petits riens sont un ornement

qu’une main dispose...

Jésus, par amour pour toi j’ai dépensée ma vie

sous le ragard de tous, rose pour toujours blessée,

je dois mourir.

Pour toi je dois mourir. C’est là tout mon désir!

Je veux en m’effeuillant, te dire que je t’aime

de tout mon coeur.

Sous tes pas d’enfant je veux vivre

et pour adoucir tes derniers pas jusqu’au Calvaire,

voilà que je m’effeuille.”

 

Cette traduction libre ne sera pas parfaite, mais je l’ai réalisée spontanément comme elle m’est venue.

Mais Maria, la violette du Christ, ne mourra pas sur les gradins du Trône. L’Agneau de Dieu, le Roi descendra ramasser cette petite fleur qui a demandé d’être arrachée à la vie pour mourir en exhalant son parfum devant lui. Et par leur simple toucher les doigts divins donneront la vie éternelle à la petite corolle qui fut tellement résistante dans sa fragilité contre toutes les tempêtes et tellement ardie dans sa modestie.

Ah! On n’a jamais suffisamment confiance dans le Seigneur! Il est toujours prêt à nous donner, par un sourire, le décuple de ce que nous lui demandons par amour...

Je suis un instrument entre les mains de Dieu. Aucun instrument de travail n’a le droit de se plaindre si l’ouvrier ou bien l’artiste l’utilise jusqu’à le consumer ou le rompre, de même qu’il n’a pas non plus le droit de se plaindre lorsque fatigué de s’en servir il le jette dans un coin et le laisse là prendre la poussière. Je suis successivement un rabot, un marteau, une scie ou un tournevis entre les mains du Fils du Forgeron, qui est occupé à construire les âmes selon son travail d’artiste divin. Harpe ou luth, clavecin ou trompette, je dois être prête à donner de la voix ou à me taire selon le désir de l’Artiste divin qui chante les poèmes et les symphonies de son amour miséricordieux. Et si un péan trop fort brise mon âme chantante, peu importe... Une autre âme plus chantante que la mienne sera utilisée par le Maître pour dompter les créatures furieuses et pour en faire des agneaux du troupeau du Christ.

L’un des premiers événements de ma crucifixion définitive au lit a été le changement de médecin traitant. Celui qui m’avait si... maladroitement soignée, pendant quatre ans, se trouvait à Rome, avec sa famille, pour la clôture de l’année jubilaire de la mort du Rédempteur. Oui, parce qu’au début de 1933, Jésus m’enferma dans un cloître, après trois années de vie publique, et il me souleva sur la croix juste au moment où s’achevait l’année sainte qui célébrait le vingtième centenaire de sa passion.

C’est donc un autre médecin qui le remplaça parce que je ne pouvais pas m’en passer... et ce fait provoqua un grand nombre de commérages de tous genres, y compris des maladies contagieuses qui alors n’existaient pas, comme le prouvent les examens qui ont été faits à l’époque, mais que j’ai peut-être attrappées depuis, et dont la rumeur était due à la mesquinerie du médecin qui s’était vu remplacé. Et aux maladies contagieuses on ajouta les maladies mentales... C’est une habitude des médecins de cacher leur incapacité à définir et à guérir un mal sous le nom de manies qui seraient attribuables à la malade. Ainsi je fus largement déchiquetée par mon bon prochain.

Je ne crois pas me tromper lorsque je pense que tout ce qui se passa à partir du premier avril fut le fruit de ma condition particulière de victime offerte à la justice divine. Depuis 1931, les persécutions augmentaient de la part du démon et de la part de mon prochain qui se faisait l’instrument du démon pour accomplir ce qui faisait partie des plans de Dieu, c’est-à-dire ma purification.

Aujourd’hui on ne croit pas à cette puissance démoniaque qui agit et trouble ses ennemis et prend possession de ceux qui, s’ils ne prennent garde, peuvent être enrôlés par Lucifer comme ses agents. Moi j’y crois. On ne pourrait pas expliquer différemment certains états particuliers de tentations chez des personnes dont la seule tâche est d’oeuvrer dans la lumière de Dieu, de même qu’on ne peut expliquer certaines méchancetés réalisées sans raison, et qui sont de véritables tortures qu’on inflige aux meilleures gens. Oui, il existe des personnes qui, de par leurs tendances naturelles, ou par ignorance, deviennent des instruments du démon, qui s’en sert pour tourmenter ceux qui le dérangent le plus. De même qu’il y a des personnes qui, en raison de leur mission particulière, ont le pouvoir d’inquiéter Lucifer et d’attirer sur elles-mêmes sa vengeance. Car il ne s’occupe pas beaucoup de ceux qui ne sont “ni chaud ni froid”, au contraire de Dieu qui rejette les tièdes. Mais le démon a une aversion spéciale pour ceux qui brûlent de charité, et qui sont d’authentiques propagateurs de Dieu puisque “là où il y a la charité, il y a Dieu”. Et il se jette sur ces personnes avec toutes ses armes.

Entre moi et le démon il y avait un vieux compte à régler. Je ne lui pardonnais pas tout ce qu’il m’avait fait souffrir de 1914 à 1918 (surtout cette année-là) et lui ne me pardonnait pas de l’avoir mis en fuite en 1930. C’était donc la guerre à mort. Tant que Dieu a été présent avec moi, et m’a protégé de ses ailes d’Amour, le démon n’avait rien pu faire. Mais lorsque je n’étais plus qu’une hostie déposée sur l’autel du Dieu juge, et donc abandonnée à moi-même, Lucifer avait pu se mettre à l’oeuvre.

J’ai parlé d’abandon. Mais qu’on ne croit pas qu’il s’agisse d’un abandon dû à du courroux. Je ne sais comment dire. C’était autre chose. C’était pour moi l’heure de l’épreuve dont je vous ai parlé au début de ce cahier. L’heure où le Père se retire parce qu’est venu le moment de notre Gethsémani. Or dans un Gethsémani, un Christ doit rester seul... Si le Père était présent, l’agonie ne serait pas une agonie.

L’éloignement du Père avait donné libre cours au démon. Aussi m’a-t-il torturée pendant neuf ans. Ah! Si je ne m’étais pas offerte pour sauver ceux qui sont dans le désespoir, pour sauver ceux qui sont sur la voie de la damnation, pour porter le Royaume de Dieu dans les coeurs et les coeurs au Royaume de Dieu, si je n’avais pas demandé cette mission d’expiation, je devrais dire que ce qui m’est arrivé fut une expérience cruelle. Mais moi je sais ce que j’ai donné et pourquoi je l’ai donné. Voilà pourquoi je trouve que ce qui m’arrive, et qui pourrait faire croire à une injuste rigueur du Père, à une désaffection du Père, est au contraire la plus belle preuve d’amour de sa part. Qui sait ce qu’il en a coûté à l’Eternel de devoir me laisser à la merci du Mauvais! Mais cela faisait partie de ce que je désirais, ainsi que des desseins de Dieu, qui avait besoin aussi de mon offrande pour un grand nombre de pauvres petites créatures qui étaient plus malheureuses que moi, parce qu’elles étaient mortes à la grâce.

Je ne sais pas si je suis parvenue à faire comprendre ce que je pense. J’ai souffert. Lorsque je serai morte, on pourra, si on veut, dire que les souffrances physiques ne valent rien à côté des souffrances morales que j’ai subies. Je dis bien morales pour indiquer que l’esprit n’avait pas été touché. Il avait été frappé bien sûr, baffoué, bien sûr, mais pas mutilé.

“Afin que la révélation ne m’exalte pas trop, Dieu permit à un ange de Satan de me giffler, en sorte que je sois obligée de l’invoquer pour qu’il m’en libère. Mais Dieu me répondit: “Ma grâce te suffit”.

L’esprit appartient à l’Eternel. C’est la maison où habite le Maître de maison, le Roi, où la sainte Triade se réunit car là où est le Fils se trouve aussi le Père, qui envoya son Fils par Amour. Et cette maison sera leur demeure tant que nous, avec notre mauvaise volonté, nous ne les chasserons pas par nos fautes.

Mon esprit était et reste la propriété du Dieu un et trine et si, dans ma misère, je dis à chaque battement de coeur: “Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, ni de t’accueillir”, ce n’est pas pour autant cependant que je ferme à Dieu la porte de mon coeur. Au contraire, je la garde grande ouverte, mettant ma confiance dans la miséricorde charitable du Seigneur...

Puisque l’esprit appartient à mon Seigneur, c’est contre lui que le démon ne put rien faire sinon tourner autour comme un lion furieux qui se venge en mordant, disons, le vernis de cet esprit, c’est-à-dire l’aspect moral. Il m’a fait beaucoup souffrir. Mais à chaque bataille, Jésus me disait: “Courage! Grâce à ta souffrance, une âme vient de faire un nouveau pas vers moi. Et je t’en suis reconnaissant!”

Mais qu’en dites-vous, mon Père? Ces mots n’auraient-ils pas suffit pour faire de moi un lion sauvage qui ne se résigne pas, qui fait face à tous les assauts, et qui tout en sautant sur le mal, offre à son Seigneur les proies qu’il arrache à l’ennemi? Cela était amplement suffisant. Et j’étais toujours plus désireuse d’entrer dans la bataille.

Au mois de mai se déclencha ce que j’ai appelé la tour de Babel.

Le nouveau médecin, qui me soignait si bien et qui m’avait procuré une sensible amélioration, se laissa circonvenir par une personne, qui était un de ces instruments du démon et qui le persuada que je n’étais pas malade du coeur mais que je souffrais d’une forme de tuberculose. Le médecin qui avait été remplacé et qui s’était lâchement éclipsé dès qu’il avait su qu’en son absence on avait appelé quelqu’un d’autre (mais je crois qu’il a saisi la balle au bond, car il était persuadé que j’allais mourir et il ne voulait pas que cela arrive sous sa responsabilité...), avait répandu cette fausse nouvelle qui avait été rapportée, largement amplifiée, à mon nouveau docteur, qui l’avait prise au sérieux. A la vérité, un médecin ne devrait croire qu’à son propre diagnostic. Mais tout bien considéré...

Ce docteur n’était pas de Viareggio. Il venait régulièrement de Florence. Le 5 mai, après une soigneuse consultation, comme il faisait habituellement une fois par semaine, il changea le traitement... J’avais déjà connu une douzaine de traitements différents. Il supprima la trinitrine, le viretone et le cardiotonique. Il voulait me faire des piqûres de calcium parce que j’avais une tuberculose pulmonaire... La tuberculose? Depuis quand? Aucun examen de laboratoire ne l’avait signalée, et je n’en avais aucun symptôme. Je le répète: il se pourrait que j’en souffre maintenant. Mais il y a neuf ans, certainement pas. Ça suffit! Je refusais de recevoir des piqûres de calcium. Je ne voulais pas de piqûres... Et à l’heure actuelle j’en ai eu plus de 13.000, j’ai bien dit treize mille... Et alors je dus prendre du calcium, de l’huile de foie de morue, de la cholestérine par voie buccale, des phosphates, des vitamines... Mon estomac se transforma en un évier... J’avais tellement de médicaments à prendre, tous à distance d’au moins une heure l’un de l’autre et loin des repas, que je m’adressais au docteur, un peu comme frère Ginèpre: “Pourriez-vous me dire alors, à quelle heure je pourrai manger?” Car l’on me recommandait aussi de me suralimenter et de me reposer. Et je devais m’exposer au soleil au maximum une demi-heure par jour.

Résultat: l’estomac fut saccagé et devint incapable de prendre normalement la nourriture qui, au lieu d’être surabondante, devint plus limitée que d’habitude parce qu’elle était rendue indigeste par toutes les mixtures que je devais ingurgiter. En outre les crises cardiaques devenaient plus violentes que jamais, la fièvre augmentait et pour finir j’eus une belle congestion due au soleil et à la calcification des artères, qui se termina par une sclérose juvénile et la formation d’un anévrisme.

Mais avant d’aller plus loin, je vais faire un commentaire. Si quelqu’un d’autre avait dû goûter à ce diagnostic, il se serait effrayé. Moi je pris la chose avec joie. Etre tuberculeuse, au point où j’en étais selon les dires de ce médecin cela signifiait que j’allais bientôt mourir. Et que désirais-je d’autre, sinon de consommer ce sacrifice? Ah! L’imbécillité humaine! Cette hâte de ma part n’était que de la lâcheté et de l’égoïsme. Ce n’était pas autre chose que cela. De la lâcheté, parce que j’acceptais de souffrir beaucoup, mais pas longtemps. De l’égoïsme parce que je souhaitais cesser bientôt de souffrir.

Le désir du ciel ne suffit pas à justifier cette hâte, surtout lorsqu’on s’est offert comme victime. Le Rédempteur n’a en rien accéléré la solution finale de son propre martyre. Cela aurait été plus facile pour lui aussi de mourir d’un seul coup d’épée, aussitôt après l’infâme baiser. Il aurait évité de nombreux tourments et aurait lavé immédiatement dans le sang le souvenir de ce baiser. Car ce baiser a dû susciter du dégoût chez le Christ, comme le glissement froid et sinueux d’un serpent sur la chair. Mais Jésus n’accélère rien. Il vit chacune des heures de torture, réparties en minutes affreuses d’une souffrance si intense que chaque minute vaut une heure. Il subit chaque minute, l’une après l’autre, comme un chapelet d’injures, de coups de poings et de gourdins, de crachats, de courses au milieu d’une foule ivre de haine qui le bousculait en tous sens, sadiquement inconsciente, la honte d’être dénudé, habillé comme un fou, comme un roi que l’on raille, le déchirement d’une flagellation impitoyable, d’un couronnement cruel, l’effort surhumain d’une escalade à pied, sous le poids de la croix et dans de pareilles conditions, jusqu’au sommet du Golgotha, l’atroce crucifixion, la terrible agonie...

Une petite victime, dont les peines ne sont rien en comparaison de celles du Maître, ne doit pas avoir plus de hâte que lui. Chaque instant de ces heures de torture était un gage de salut pour une série infinie d’âmes, c’est pourquoi Jésus, s’il l’avait pu, aurait même prolongé ses tourments en sorte que pas un seul, même pas un de ses pauvres frères errants ne périsse après sa mort. Une petite victime doit être heureuse de voir se prolonger son agonie, en offrant chaque heure nouvelle pour un nouvel objectif selon un même dénominateur: sauver encore une âme.

Mon bon Maître m’avait instruite dans ce sens, car si le Père s’était retiré à l’heure de mon Gethsémani, j’avais dans mon agonie non pas l’ange consolateur de Jésus, mais Jésus lui-même. Je l’ai. Mon bon Maître m’avait instruite et appris à bénir chacun des jours passés sur la croix, car chaque jour passé sur la croix pouvait profiter à une âme. Il me dit, avec sa voix sans voix, mais tellement claire à mon esprit: “Sache faire fructifier chacune de tes souffrances. Rappelle-toi que tu es ici non pas pour toi mais pour les âmes. Or les âmes ne se sauvent que par la souffrance. Donne-moi des âmes, Maria”. Alors je lui répondis: “Donne-moi des agonies, Jésus!” Et l’accord fut tracé: une âme pour chaque agonie. Mais qu’elle soit véritablement sauvée! Et une âme à consoler pour chaque journée de douleur sans agonie.

Depuis lors j’ai éprouvé le désir de vivre dans l’agonie et la souffrance. J’ai éprouvé ce désir selon une mesure sans mesure, m’efforçant de mille façons d’accentuer mes propres souffrances. Il y a encore l’une de mes filles, dont je me souviens toujours, qui se préoccupait lorsqu’elle me voyait sourire alors que je sentais venir en moi une crise terrible qui me portait sur le seuil de l’éternité. Je souriais parce que je pensais qu’une âme de plus allait être sauvée.

Est-ce de la présomption de ma part? Non pas. C’est de la confiance en Dieu. S’il est vrai que même un geste insignifiant, accompli par amour, acquiert une grande valeur aux yeux de Dieu, quelle valeur sera donc acquise lorsque l’on souffre la mort par amour? Jésus dit, avec des mots divins, la perfection de cet amour: “Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime”.

Moi, je donnais ma vie pour mes amis. Et j’embrassais sous ce nom une foule infinie d’âmes qui comprenait et comprend parents, amis, connaissances, inconnus, ennemis, idolâtres, défunts... et à la tête de toute cette armée d’amis qui, après avoir été rachetés par la grâce, devenaient mes enfants, je plaçais mon divin Ami, Jésus, le Frère, le Maître, l’Epoux, le Roi.

On ne peut avoir d’amour plus grand pour toi, ô ma Joie ineffable, que de donner sa vie pour toi, afin que tu triomphes dans les coeurs, afin que ton Règne vienne! Non, il n’y a pas de plus grand amour! Et si mon amour contient des faiblesses humaines qui le salissent et diminuent sa valeur, toi, l’indestructible Compassion, aie quand même pitié de moi. Ne regarde pas, ô Miséricordieux, ma pauvre entité. Regarde seulement mon désir idéal d’être parfaite à tes yeux, non pas pour en retirer un prix, mais pour redonner le sourire à ton visage assombri par les délits de cette heure.

Quelqu’un qui observait ma joie durant la souffrance se comporta à mon égard comme Pierre auprès du Maître. Mais je lui donnai la même réponse que fit le Maître à cet apôtre trop zélé: “Retire-toi Satan, tu es un scandale pour moi”. Je n’ai pas fait usage textuellement de cette formule, parce qu’elle aurait manqué de charité. Mais même en la tempérant en de nombreux autres mots je fis comprendre que même si je dépendais entièrement, comme une enfant, en toutes choses, de la main de fer de ma mère qui, même durant la maladie n’avait pas desserré son étreinte, j’entendais conserver toute mon indépendance dans les choses spirituelles. Car dans ce contexte, Dieu seul a le droit de régner. Et personne d’autre.

Il y avait en cela quelque chose de très juste, au fond. Le seul qui m’ait aimée, durant toute ma vie, c’était mon Dieu. Les autres n’avaient pas pu, ou bien n’avaient pas voulu. Lui seul m’avait tendu les bras et accueillie sur son coeur, sans tenir compte de mes impolitesses, de mes rouspétances, de mes indélicatesses. Lui seul m’avait consolée, avait essuyé mes larmes, soigné le coeur. Lui seul s’était comporté comme un père, une mère, un frère, un époux, un ami. Maintenant, après s’être tellement prodigué, il me demandait une seule chose, la seule chose que je pouvais lui donner, car dans l’esclavage où je vivais à la maison je ne disposais de rien à part ma vie. Or cette vie, c’est lui qui me la donnait, c’est lui qui l’avait protégée jusqu’alors. Et moi je lui donnais mon unique pétiole. Je jetais mon seul avoir dans la corbeille qu’il me tendait...

Il y a tellement d’âmes à racheter... Une fois encore je fus convaincue qu’après vingt siècles de christianisme on est encore loin d’avoir compris l’essence du christianisme qui est une religion de générosité, de hardiesse, de charité... La plupart, au contraire, la réduisent à une commode agence où doivent être validés, moyennant de modiques sommes, tous les passeports pour le paradis, ou encore à un immense magasin où le propriétaire, c’est-à-dire le bon Dieu, serait toujours disposé à donner aux clients ce qu’ils désirent le plus. Ce serait une sorte de pays de cocagne! Et comme on rouspète lorsque l’on ne trouve pas immédiatement ce que l’on demande!

 

C’est dans ces conditions que l’été arriva. Et, avec l’été et le traitement inadéquat, vint la congestion. C’était le premier août. A 5 heures de l’après-midi j’étais vraiment à l’extrême limite de ma vie. Et là encore le démon y mit beaucoup du sien pour me pousser au désespoir.

Mon père courut immédiatement avertir qui il fallait pour prévenir le médecin, qui se trouvait à Viareggio en villégiature. Mais celle qui était chargée de la commission, et qui était celle-là même qui avait persuadé le docteur de ma prétendue tuberculose, préféra empêcher une casserole d’eau de refroidir sur le feu, plutôt que d’avoir pitié de moi et d’appeler immédiatement le médecin. Moralité: il survint après deux heures de crise, lorsque déjà le sang se coagulait dans mes veines.

J’eus droit à ma première piqûre, qui consista en un coktail de cinq ampoules différentes que l’on m’injecta en même temps. On parlait déjà de me faire une hypodermoclyse, mais on put ensuite l’éviter. Encore un peu et je serais allé faire le Pardon d’Assise au paradis! En 24 heures j’eus cinq attaques d’angine de poitrine!

Le matin du 2 août, à 4 heures, mon curé qui était entièrement convaincu que j’allais mourir, me porta le viatique. Et il resta pendant des heures auprès de moi. Il assista même à une consultation médicale au cours de laquelle on fit une précieuse découverte, on s’aperçut que je n’étais pas malade du coeur, ni des poumons, ni de la circulation, mais que je souffrais du foie (?). Du foie! Je ne m’étais jamais aperçue que j’avais un foie: il ne s’était jamais fait sentir! Mais il fallait que j’aie mal au foie. Depuis neuf ans j’attends encore! Il y eut donc prescription de traitements d’eaux thermales et autres médicaments...

Après que soient partis les deux... dénicheurs du foie, je voulus me faire visiter par quelqu’un d’autre. Mais je voulus me faire examiner sans la présence du médecin traitant. On fit venir le professeur Bianchi, un phtisiologue. Il exclua le foie et toute forme tuberculeuse, en particulier pulmonaire. Il constata seulement qu’avec tout ce calcium que l’on m’avait administré, on avait provoqué la calcification des artères. Il fallut donc prescrire une cure décalcifiante en raison de la sclérose précoce et prendre à nouveau de la trinitrine et des spasmolytiques pour le coeur qui avait été lésionné à l’extrême. On imposa le silence, le repos, l’obscurité. J’ai donc passé l’été la fenêtre ouverte, mais les persiennes toujours fermées. J’ai gardé à la mémoire le rayon de soleil qui battait sur le mur de l’escalier... Lorsque je pense à ce rayon de soleil, je revois ces jours-là. Je suis restée pendant dix-sept jours plus près de la mort que de la vie. Puis l’embolie se résorba et mon état s’améliora un peu. Maintenant il fallait que l’on me veille.

Maman m’abandonna aussitôt entre d’autres mains. Moi, si j’avais eu une fille dans cet état, avec un coeur qui risquait de céder d’un moment à l’autre, je ne l’aurais pas quittée un instant. Elle m’abandonna dès la première nuit, au cours de laquelle je fus veillée par une religieuse. La pauvre femme! Elle faisait de son mieux! Mais habituée comme elle était sans doute à veiller la plupart du temps des malades qui mangent et boivent à tout moment, elle me dérangeait continuellement pour me demander si j’avais besoin de quelque chose... Les nuits suivantes s’alternèrent à mon chevet des dames et des demoiselles de nos amis. Mais moi, je les faisais allonger dans le lit voisin. Il me suffisait de savoir que j’avais quelqu’un dans la chambre... Elles dormaient... et pendant ce temps je parlais avec Dieu et je comptais le temps sur les battements furieux de mon coeur. Le jour, j’étais assistée par une religieuse, qui était très gentille.

Le médecin s’obstinait à soutenir que je souffrais de tuberculose ou bien d’hystérie. Je dus donc faire une série d’examens de laboratoires... mais le bacille de Koch se refusait à se montrer pour lui faire plaisir. Alors il s’efforça de prouver, par une série d’examens, que j’étais atteinte d’hystérie. Mais là aussi les résultats ne répondaient pas à son attente. Quant à moi, je souffrais horriblement.

Autre visite médicale par un chirurgien: “C’est une appendicite! Il faut l’opérer immédiatement.” Et voilà! Même en 1920 on avait affirmé la même chose, mais quatorze ans plus tard l’appendicite ne s’était pas encore manifestée. Je l’attends encore. Et je vis de salade crue, de petits pois et autres délices pour un intestin qui, au dire du chirurgien, est pratiquement perforé!

Autre examen: “C’est une insuffisance génitale!”. De mieux en mieux! Je n’avais jamais souffert dans ce domaine-là. Et il n’y avait rien d’insuffisant! J’aurais souffert plutôt d’hypersuffisance! Mais ce devait être là l’origine de tout. Si cela ne fonctionnait pas, tant pis! C’est très commode pour les médecins quand ils soignent des femmes! Ce qu’ils ne savent pas identifier sous un diagnostic précis, ils le baptisent comme hystérie, et le tour est joué! On prescrit donc un traitement à base d’hormones ovariennes. Résultat: le coeur reste le même. Mais cela a provoqué une inflammation ovarienne qui a abouti ensuite en une tumeur qui me fait beaucoup souffrir et me gêne beaucoup et pas seulement du point de vue physique.

Alors puisque l’on n’est pas tombé juste, on change de registre. On fait revenir le phtisiologue qui (ah! l’incohérence humaine!) après avoir été suffisamment travaillé par le médecin traitant, revient complètement sur le diagnostic qu’il avait dressé peu de temps avant, et tandis qu’il m’avait prescrit de l’eau fraîche et des jus de fruits à cause de la pression artérielle, m’ordonne maintenant un traitement de surnutrition. Alors qu’il avait prescrit peu avant l’immobilité absolue, sinon je risquait de mourir, voilà que maintenant il m’ordonne de me lever et d’aller me promener sous la pinède. Alors qu’auparavant il s’était préoccupé de décalcifier mes artères au moyen de tous les nitrites possibles, voilà que maintenant il prescrit à nouveau du calcium à toute allure, car il s’agit d’une tuberculose bilatérale (qui dit mieux?) qu’il faut absolument arrêter par de la suralimentation, de l’air, de l’exercice, du calcium, dans les trois mois (encore mieux!), sinon c’est le cimetière assuré après de terribles hémoptysies (impossible d’inventer mieux!).

C’était le 4 septembre 1934. Aujourd’hui nous sommes le 8 avril 1943. J’ai toujours mangé de moins en moins, je n’ai jamais pris l’air, sinon celui qui passe par ma fenêtre, je n’ai pas fait d’exercice, je n’ai pas pris de calcium et je suis encore là... à attendre...

Il me fallait faire de l’exercice. Pourtant aucun des trois médecins consultés n’a proposé de m’amener, en ambulance, faire les radiographies... Ils savaient bien que s’ils me déplaçaient je frôlais la mort, ou j’y plongeais carrément.

En un mot, l’un me noyait dans l’alcool, l’autre m’interdisait jusqu’au vin blanc allongé d’eau. L’un m’administrait de la caféine à fortes doses, l’autre m’interdisait le café. L’un me suralimentait et provoquait ainsi une série de crises, l’autre me mettait à l’eau et aux jus de fruits... Il y avait de quoi devenir folle!!!

Enfin j’eus la visite d’un professeur, un de nos amis. “Mais qui donc a prescrit tout ce fourbi?” s’exclama-t-il en voyant la pharmacie que j’avais sur ma table de nuit. “Mais ils sont fous! J’aurais envie de faire voler tout ça au milieu de la rue!” Il me visita et exclua catégoriquement toute éventualité de turberculose. Il constata une grave myocardite, ça oui, et désormais une inflammation ovarienne. Il prescrivit le lit, repos absolu, nourriture riche mais peu abondante, des injections de cardiotoniques et c’est tout. “Et puis je me charge de vous trouver moi-même le médecin qu’il vous faut”. Et il le trouva.

C’est mon médecin actuel qui s’occupe de moi depuis huit ans et demi et qui, s’il n’est pas un aigle capable de soigner tous les maux possibles, est au moins un bon psychologue, qui comprend les causes des symptômes. Et c’est déjà beaucoup pour un malade, surtout pour certains malades!

Quand à me guérir... il me dit souvent et depuis des années: “Nous ne pouvons rien faire dans ce cas. Nous nous trouvons en face de forces plus grandes que la médecine et qui empèchent de donner le moindre soulagement dans les conditions où se trouve la malade, mais qui empêchent aussi qu’elle ne meure. Car humainement parlant, vous auriez dû être morte depuis des années, tant par la violence du mal qui vous ronge que par la stupidité des traitements que l’on vous a faits au début. Moi je ne suis pas un croyant convaincu, mais je me rends à l’évidence du miracle. Et dans ce cas, tout au long de votre vie, on est confronté à un miracle, un miracle encore plus surprenant que celui d’une guérison. Moi je ne fais rien, je m’efforce seulement de suivre le mal comme je le puis, parce que je sens que même si je tentais l’impossible, je me heurterais à une Volonté qui anéantirait tous mes efforts.”

Heureusement qu’il l’a compris! Mais les autres aussi, que je définirai comme médecins de passage, comme consultants, avaient tiré la même conclusion: “Si vous êtes croyante, allez donc à Lourdes ou à Loreto. Ici il y a la main de Dieu et lui seul peut opérer votre guérison”.

On m’a proposé bien des fois d’aller à Lourdes ou à Loreto. Mon curé également me proposa au début de m’accompagner lui-même, gratuitement. Mais, tout en lui étant très reconnaissante, j’ai refusé. Avant tout parce que cela aurait été, comme je l’ai déjà dit, une grave incohérence. On ne redemande pas ce que l’on vient de donner. En deuxième lieu, je préfère renoncer à la grâce de la santé, qui pourrait m’être donnée, au profit d’une autre créature malade et qui ne parvient pas à se résigner à sa maladie.

Chaque fois qu’il y a un pèlerinage de malades, ou une neuvaine solennelle comme à la Vierge de Lourdes, à saint Joseph, à saint Antoine... je dis au Seigneur: “Si j’y allais, si je t’implorais, toi, Bonté infinie, tu me guérirais aussi. Mais moi, au contraire, je te prie et te supplie de donner à quelqu’un d’autre la santé, ou pour le moins le soulagement dans les souffrances, que tu m’aurais données. Que quelqu’un d’autre en profite et puisse t’en rendre gloire. Il y a tellement de pères de famille, de mères de famille malades et qui sont nécessaires à leurs enfants! Guéris donc l’un d’entre eux! Il y a tellement de malades qui se désespèrent, guéris donc l’un d’entre eux! Il suffit que ce soit une personne de plus qui t’aime et te bénisse et je serai beaucoup plus heureuse que si tu m’avais guérie moi-même ou que si tu avais diminué ma souffrance.”

Pensez donc comme il sera beau pour moi d’entrer au paradis où je rencontrerai ceux qui ont été guéris grâce à mon renoncement! Guéris du mal physique, guéris du découragement ou du désespoir! Aujourd’hui je ne les connais pas. Mais au ciel je l’apprendrai. Ce sera le Seigneur lui-même qui me les indiquera tout en me tenant serrée sur son coeur et qui me dira: “Viens, bénie de mon Père, car j’étais malade et tu m’as guéri”.

Il y aura certainement cette béatitude aussi pour ceux et celles qui ont renoncé à guérir pour permettre à quelqu’un d’autre de guérir! Même pas un verre d’eau en son nom est donné en vain et reste sans récompense... Quel prix recevra donc alors celui qui aura en son nom offert la grâce de la santé à un frère malade?

Ah! Je suis tellement heureuse lorsque je souffre beaucoup, beaucoup, oui beaucoup! Ma mission est de souffrir. Toutes les fois que le zèle des médecins invente un remède, toutes les fois que la ferveur des croyants élève une prière en faveur d’une amélioration de ma santé, on enregistre une aggravation de mon état et une souffrance plus intense.

Dans l’économie qui régit l’univers, chaque chose a sa raison d’être et un rôle à remplir. Les astres en tournant nous procurent de la lumière et dégagent des forces astrales qui influent sur la fructification des petites choses et sur la loi des marées. Les eaux obéissent au code éternel qui leur impose de descendre sous forme de pluie et de neige à partir des nuages qui les rassemblent pour arroser la terre et former les glaciers qui alimentent les fleuves qui, en débouchant dans les lacs et dans les mers, les nourrissent de leurs éléments et les transforment en immenses réservoirs d’où le soleil pompe les vapeurs qui formeront de nouveaux nuages sources de nouvelles pluies. Les poissons, les stupides poissons, servent au nettoyage des eaux et à la nourriture des hommes. Les oiseaux servent à limiter la profusion des insectes et à l’ensemencement spontané des semences des fleurs. Les arbres, obéissant aux lois végétales, s’habillent de feuillage au printemps pour abriter les nids et faire de l’ombre aux hommes, ou bien nous couvrent de fruits pour apaiser la faim des hommes et des oiseaux du bon Dieu. Les graines acceptent d’être ensevelies dans la terre noire, où on ne trouve que des vers, pour ressurgir, en temps voulu, sous forme de petites plantes qui fournissent le pain ou toute sorte de nourriture. Les brebis se couvrent d’une laine plus abondante à l’automne pour donner au printemps des flocons que les oiseaux utilisent pour leurs nids et les hommes pour des vêtements douillets. Les abeilles et les papillons servent à propager le pollen sans lequel les plantes fleuriraient inutilement. Les vents ont leur raison d’être parce qu’ils règlent la chaleur, ils nettoient le ciel, ils purifient la mer, et servent de paranymphes aux épousailles végétales entre les fleurs. Même les buissons ont une mission à remplir. Ils servent de protection aux nids suspendus, où s’abritent de tendres chairs, contre l’embûche de l’homme et des serpents, et servent de crochet aux flocons de laine provenant des troupeaux et dont les oiseaux sont à l’affût.

Tout, absolument tout a son pourquoi dans la création. Chaque chose a reçu une mission de la part du Créateur. Moi j’ai la mienne, qui est celle de souffrir, d’expier, d’aimer. Souffrir pour qui ne sait pas souffrir, expier pour qui ne sait pas expier, aimer pour qui ne sait pas aimer. Je ne me préoccupe pas pour moi. Je dis au bon Dieu: “Je me confie à toi!” Et c’est tout ce que je lui dis.

Et je ne pense absolument pas à dresser un inventaire ou à tenir des registres — comme le ferait un commerçant — sur lesquels on marquerait tout ce qu’il peut m’arriver de faire de bien afin de présenter la note à l’Eternel à l’heure du jugement. Mais il n’en est pas du tout question! J’ai toujours été réfractaire à la comptabilité! Lorsque j’irai là-haut et que l’on me demandera: “Et toi, qu’as-tu donc fait de bon pour te préparer à ce rendez-vous?”, je répondrai: “Mais cela... c’est toi qui le sais, Seigneur. Pour ma part je sais seulement que c’est toi que j’ai aimé et que j’ai aimé le prochain pour toi.” Face à une telle absence de... comptabilité humaine, le bon Seigneur n’aura rien d’autre à faire que d’inscrire... sur le talon une belle annulation et de me permettre d’entrer... C’est aussi ce qu’affirme la petite sainte Thérèse: “Pour les petits le jugement n’aura pas lieu”. Moi je suis encore moins que petite: je suis une petite sotte qui ne sait rien faire d’autre que d’aimer.

Je ne demande ni de mourir ni de vivre. Mourir à l’instant ou dans dix ans me laisse indifférente. Et même l’idée que la mort m’ouvrira la Vie ne suffit pas à me faire demander à Dieu de se dépêcher d’achever mon immolation. Il n’y a qu’une chose que je veux: “Faire sa Volonté”... rien d’autre ne compte...

Si je suis pauvre, le bon Dieu qui donne à manger aux petits oiseaux s’occupera aussi de moi. Si je suis abandonnée, lui, le bon Samaritain, m’assistera. Si je perds ma maison, mes vêtements, tout... lui, qui sait ce que signifie de n’avoir pas un caillou où reposer sa tête, me trouvera une maison de Béthanie où quelqu’un de charitable m’offrira tout ce dont j’aurai humainement besoin. Si je deviens aveugle, sourde, muette, couverte de plaies, lui, qui envoya un chien soigner les plaies de saint Roch, un corbeau apaiser la faim de saint Benoît, me procurera un animal, meilleur que l’homme, qui ne sera pas rebuté par mes plaies et qui m’apportera un morceau de pain. Et si cela devait même me manquer, il suffit que reste en moi la faculté de l’aimer encore, d’aimer mon Dieu jusqu’à mon dernier soupir. Je ne demande rien d’autre!

Il faut avoir été traité par le prochain comme moi je l’ai été pour comprendre que sur la terre tout est vanité et mensonge et que Dieu seul ne ment pas et ne déçoit point. Lorsque l’on est convaincu de cela on accède alors obligatoirement à ceci, à savoir aimer l’Unique, le Seul qui ne nous a jamais nui, le bon Dieu.

Lorsque l’on aime Dieu la chaleur s’étend de l’intérieur vers l’extérieur. C’est ainsi que l’on aime le prochain, non pas à cause de la valeur qu’il représente en soi, mais à cause de ce qu’il est, je veux dire l’oeuvre de Dieu, racheté par le Christ, habitacle de l’Esprit-Saint. Et on l’aime obligatoirement parce que, du fait que l’on porte Dieu en nous-même — celui qui possède la charité possède Dieu —, nous exerçons sa miséricorde qui recouvre toutes les saletés d’autrui, habille les corps, même les plus répugnants de tabès moraux, d’un vêtement surnaturel.

Or donc si Jésus veut encore prolonger longtemps les épousailles de mon âme avec lui, au sein du paradis, que lui dirai-je? Je dirai seulement: “Je suis ton esclave, mon bon Seigneur, fais avec moi ce que bon te semble”.

 

Je viens d’être interrompue ici par le déjeuner.

Tandis que je préparais les miettes de pain pour mes colombes j’ai, pour la seconde fois au cours de la matinée, entendu une voix qui me suggérait: “Attention, tout ce que tu écris est du matériel qui restera et au sein duquel on fouillera pour reconstruire ta vie. Fais en sorte donc de bien réfléchir à ce que tu dis, en sorte de ne point te diminuer et de ne point te grandir.” Ce matin encore, au début de la journée, tandis que je faisais ma toilette, la même idée se faisait entendre en moi.

Il m’arrive souvent que les inspirations, les conseils, les voix résonnent dans mon coeur juste au moment où je suis occupée à des choses très différentes du domaine de l’esprit. Lorsque je prie, c’est difficile que je les entende. Alors que quand j’écris, je lis, je travaille, je mange, je m’amuse avec mes petits animaux, je parle avec machin ou chouette, voilà qu’explose dans mon âme une parole... Cela dépend peut-être du fait que quelle que soit la chose que je suis en train de faire, mon moi profond reste toujours fixé en un lieu, et que rien ne peut l’arracher à sa vie qui consiste en Dieu. Je ne sais pas. Je crois que c’est comme ça.

La première fois je n’ai pas donné suite à cette idée. La seconde fois j’ai réfléchi un peu dessus et j’en ai conclu: “Que celui qui parle, quiconque soit-il, sache que, en m’examinant, je sens que je n’ai rien fait d’autre que d’écrire la pensée la plus vive et vraie que j’ai en moi et que j’ai raconté le mal et le bien, le bien et le mal, tels qu’ils sont advenus. Et je continuerai à faire de même jusqu’à la fin. Si au cours du récit je me suis diminuée, peu m’importe. Si au contraire je me suis grandie aux yeux d’autrui, cela n’aura aucune importance pour moi. Cela servira seulement à la plus grande gloire de Dieu qui sait tirer de rien un prodige de grâces. Pour ce qui est ensuite de l’idée que dans mon récit certains pourront demain fouiller pour reconstruire ma figure idéale, je te dis que cela ne me dérange pas. Si cela advient, je ne serai plus alors une créature humaine, mais un esprit. Et comme esprit — et, je l’espère, comme esprit dans le Royaume de Dieu — je ne courrai pas le risque de m’énorgueillir. Dans les cieux cette plante-là ne peut pas prendre racine. Voilà pourquoi une telle perspective ne m’exalte pas, ni ne me démoralise. Si toi, qui me parles, tu es le Dieu de mon coeur, tu sais bien que je dis la vérité sur toute chose et aussi sur cette dernière idée. Si c’est toi, mon ennemi, qui parles, alors ne perds pas ton temps ni ton souffle: aucune de tes fumées de louange n’envahira ma tête. Je connais trop mes misères passées et ma nullité présente.” Puis je me suis mise à manger tranquillement.

J’ai voulu vous raconter cela, parce qu’il me semblait juste de devoir vous le dire aussi. Et maintenant je continue.

 

Au mois de novembre, le 19, j’ai rêvé la mort de papa... A l’époque il se portait encore bien. Mais j’ai rêvé qu’il mourait... Je me suis réveillée avec un grand battement de coeur. Je l’ai raconté à maman et à la demoiselle qui avait dormi dans ma chambre durant la nuit. Cette dernière me consola comme elle put. Maman se moqua de moi, comme d’habitude.

Elle passait une période insupportable. Elle avait cru que mon mal n’aurait pas duré trop longtemps et qu’ensuite je me serais relevée comme auparavant. Mais cette fois-ci j’étais vraiment atteinte par une impotence chronique. Bien des fois j’avais dit, les années précédentes: “Je n’en peux plus! je mène la barque, mais je suis crevée. Si je m’arrête, si je tombe, le pauvre bourricot que je suis ne se relèvera plus.” Même alors, on ne m’avait pas crue... Celle qui avait la prérogative de tous les malaises c’était maman... Papa et moi nous n’avions pas le droit de tomber malade. C’est du moins ce qu’elle pensait. Mais Dieu lui démontra le contraire. Le chêne indestructible qu’était papa s’écroula en trois jours, quant à moi... je suis clouée à vie. La seule qui crève de santé c’est elle. Tout bien considéré, le fait de constater que je ne guérissais pas, et qu’après avoir été excessivement servie par moi elle devait maintenant me servir la rendait enragée.

Pauvre papa! Combien d’indélicatesses, combien de négligences n’a-t-il pas subies! Il dut vivre les derniers mois de sa vie condamné à manger de la viande bouillie, de la cochonaille et du café au lait, lui qui avait été habitué aux bons petits repas et surtout aux gâteaux que je lui faisais constamment et dont il était friand comme un grand enfant.

Pauvre papa! Combien de reproches n’a-t-il pas dû subir parce que lorsque j’avais des attaques il se tenait près de moi dans une attitude d’intense affection, comme si j’étais encore sa petite Maria de trois ans qui lui disait: “Je n’épouserai personne d’autre que toi et je t’offrirai une perruque”! Ma mère aurait voulu qu’il se comporte à mon égard comme elle faisait elle-même et qu’il me reproche de déranger tout le monde avec mes crises aux heures les plus impensables! Mais papa ne me reprochait rien. Il m’embrassait, s’empressait de me venir en aide, il m’appelait: “sa toute belle, sa chouchoute” comme lorsque j’étais toute petite et qu’il n’y avait que lui qui m’aimait... et il pleurait sur moi...

Lorsque j’étais toute petite et que je tombais malade, maman se comportait à mon égard un peu plus comme une maman. Mais maintenant, depuis que je suis malade, ce miracle n’arrive plus. Je ne suis qu’un poids!... Pauvre papa! Et pauvre que je suis! Combien d’indifférence! Combien de méchancetés, de rouspétances, d’absences! Mon papa s’en inquiétait de la voir s’occuper et se préoccuper ma foi d’arroser les fleurs ou de plier les draps au lieu de venir à mon chevet lorsqu’une attaque me jetait entre la vie et la mort. Le soir elle montait se coucher au premier étage, souvent sans même me donner un baiser ou me souhaiter la bonne nuit!... J’aurais pu mourir cette nuit-là... et elle n’aurait pas été là.

Au mois de décembre, le 18, parce qu’elle s’était entêtée à vouloir rester habillée en plein été, maman avait attrapé une broncho-pneumonie. C’était une catastrophe! Trois amies, deux religieuses, le médecin et une domestique à mi-temps ne suffisaient pas pour elle... Et moi je restais des journées entières toute seule, car elle tenait tout le monde occupé pour elle.

Le soir du 25, papa, qui avait eu quelques jours plus tôt une légère hémorragie vésicale, eut un petit ictus apoplectique. Il était en train d’entrer dans ma chambre avec une cuvette d’eau... Je le vis tituber, devenir livide et se tordre la bouche. Au risque d’une paralysie cardiaque je l’attrapais et je l’amenais s’asseoir auprès de moi. Il se reprit ensuite et lorsqu’arriva le médecin, et qu’arriva également la personne qui m’assistait la nuit (en dormant), il put monter seul dans sa chambre. Mais imaginez ce que j’ai souffert en étant là, impuissante, seule (car de 5 heures à 10 heures du soir nous étions toujours seuls) et avec papa qui était souffrant. Le docteur le soigna et fit appliquer des sangsues...

Maman profita de l’occasion pour nous accabler d’invectives. J’eus droit à un message brûlant, papa à un flot de paroles. Elle nous accusa d’avoir fait la bringue lorsqu’elle était malade. La bringue? Nous nous étions nourris de jus de bouillon et de lapin bouilli... Le jour de Noël sur mon petit fourneau j’avais réchauffé un peu de cervelle au beurre. Voilà toute la bringue que nous avions faite! Non, ce n’était pas la bringue qui tuait papa! C’était les colères rentrées, c’était les injures qu’il devait avaler... En 1910 il était tombé malade à cause de ça... maintenant c’est pour la même raison qu’il mourrait. Je m’en apercevais quelquefois que ses veines jugulaires se gonflaient comme des bâtons à cause de l’effort qu’il faisait pour se contrôler... Mais que faire?

A cause de l’anxiété d’une part et de la mauvaise alimentation d’autre part — le 26 j’étais restée sans manger jusqu’à 6 heures du soir — mon état à nouveau s’aggrava.

Le 28 maman voulut se lever, contre l’ordre du docteur, pour présider à la pose des sangsues. Il y avait deux religieuses infirmières, mais maman ne leur faisait pas confiance... Elle descendit au rez-de-chaussée, à moitié nue, pour faire un contrôle de toute la maison, trouvant à redire sur tout et sur tout le monde. Elle entra dans ma chambre pour me faire des reproches, sans se rendre compte que j’étais en train de me reprendre d’une autre attaque cardiaque. Puis elle se remit au lit et eut une rechute. Le contraire m’aurait étonnée! Elle s’était promenée dans toute la maison, pendant trois heures, en bras de chemise, un 28 décembre!

Papa se releva au début du mois de janvier. Pour qu’il mange ce qu’il fallait et que l’autre là-haut ne commette pas d’autres imbécillités, je commis pendant plusieurs jours l’imprudence de me lever de 5 à 8 heures du soir, à l’heure où j’étais certaine que personne ne m’aurait surprise. Je remettais de l’ordre, je préparais les repas du lendemain puis... j’allais me recoucher dans un état cadavérique. Le 26 janvier maman reprit les rênes de la maison. Il était temps...

Le 2 février 1935, après une profonde somnolence et une terrible attaque de coeur, je fus atteinte de parésie. C’est alors que le médecin traitant put faire accepter enfin sa théorie aux autres consultants, qui reconnurent que c’était non seulement le coeur qui était atteint, mais aussi la colonne vertébrale, ou plutôt la moelle épinière. Il était difficile de dire s’il s’agissait d’une tumeur ou de la formation de liquide, conséquente au coup de matraque reçu en 1920. Mais la lésion était indiscutable.

Après la consultation j’écrivais ceci (que je recopie de mon journal): “J’ai l’âme pleine d’un chant mélodieux. D’un chant incompréhensible, d’une joie incompréhensible pour qui ignore le désir le plus ardent de mon coeur! Toi, mon Bien, tu sais pourquoi je suis heureuse! Donc moi je n’ai pas un mal, mais je suis frappée par trois maux! J’embrasse cette trinité de souffrance dans laquelle je vois se refléter la volonté de la Trinité éternelle et j’adore Dieu qui me décore de trois pareils cadeaux et je crie avec saint François: “Seigneur, je ne suis pas digne d’un si grand trésor!”. Je serre près de mon coeur ces trois clous, tes trois clous, ô mon Roi, ô mon Christ, ô mon tout. Et puisque lorsque l’amour se trouve davantage compris et partagé il grandit, avec l’audace des amoureux je te demande: “Pourquoi trois blessures seulement? Pourquoi pas cinq comme les tiennes?”. Et j’attends avec confiance parce que je sens que tu m’orneras de tous, de tous tes joyaux de souffrance...”

Ces trois syndromes étaient la myocardite, la tumeur ovarienne, qui s’était formée désormais, et la lésion vertébrale. Mais je aperçus que le docteur me cachait quelque chose. Je le poussais donc à parler.

Le 3 au matin je vis un signe d’intelligence que le docteur avait fait à maman. Ils allèrent dans l’entrée et s’y enfermèrent. “Très bien, dis-je, maintenant je vais les rejoindre”. A pieds nus, en m’agrippant aux meubles, j’allais jusqu’à la baie vitrée et, en me tenant à la machine à coudre, je les vis à travers les carreaux et j’entendis leur conversation: “Le professeur tient à vous faire savoir qu’il s’agit d’une forme de paralysie progressive. Ce sera très lent mais très dangereux et le processus est inexorable. Une simple frayeur, une émotion ou autre chose de ce genre peuvent en accélérer le cours, frapper le diaphragme et les centres bulbaires et provoquer une mort instantanée. Mais s’il n’y a pas de causes accélérantes cette paralysie peut durer encore des années en éteignant lentement la vie des organes...”

Je revins au lit parce que... mon coeur dansait et mes jambes fléchissaient. Non pas de peur, mais de fatigue. Mais désormais j’en savais assez. J’ai toujours voulu savoir la vérité. Et la dire.

La parésie, qui avait commencé au bas de l’abdomen et conquis peu à peu de nombreux autres organes, donne de temps en temps le signal d’une attaque vers d’autres parties. Lorsqu’il grimpe c’est la tête qui est saisie, lorsqu’il descend c’est le thorax. C’est très douloureux parce que selon le centre bulbaire qui est affecté cela provoque cécité ou surdité, ou des troubles de la parole, de la déglutition, de la respiration, de la digestion, du filtrage des reins, ou de l’écriture... En un mot, c’est un bazar d’embêtements.

C’est alors que je fis un pacte solennel avec Jésus de racheter une âme par crise. Auparavant j’avais fait cela un peu à la légère. Et comme j’étais heureuse lorsque j’avais plusieurs attaques dans une même journée. A l’époque, je n’avais comme douleurs que les douleurs cardiaques et vertébrales et une sorte de tiraillement brûlant comme si j’avais du feu là où la tumeur était en formation. A Pâques, après une terrible attaque, provoquée par mon incorrigible mère, je restai pendant plusieurs jours avec les bras et la gorge paralysés. Je souffris moralement plus que l’on ne peut! Et je n’étais pas aimée! Mon papa seul m’aimait. Maman me nourrissait à la cuiller avec tellement de mauvaise grâce que je préférais me laisser mourir de faim. J’étais étendue sur une planche parce que les vertèbres étaient très irritées. Et j’avais une sorte de somnolence délirante... Il me fallait subir un traitement et des soins qui m’étaient insupportables...

Et le diable soufflait là-dessus... Je sentais que la guerre allait éclater... Je savais que papa était en train de mourir...

A cette époque-là, Jésus, pour subvenir aux besoins de sa petite crucifiée, fit gagner un prix important à mes parents. Maman n’en parla même pas à papa, qui se préoccupait en sachant que j’avais besoin de beaucoup de soins pour qui sait combien de temps... mais elle me fit jurer que je n’en aurais pas parlé à papa. Et mon pauvre père est mort sans en avoir rien su. S’il avait été tout à fait sain d’esprit, comme de juste, je le lui aurais dit en lui recommandant de n’en rien dire. Mais il était inutile de recommander à papa certaines choses! Quelques heures après il avait oublié toutes les recommandations et la gaffe était faite... Pour éviter à lui et à moi d’autres ennuis, j’ai accepté de me taire. Il avait suffisamment de contrariétés! Sans compter les jérémiades avec!...

Aussitôt après Pâques, je voulus entrer parmi les Zélatrices de la Souffrance de l’Apostolat de la Prière. Le curé accéda à ma demande et déclara qu’il avait fait le nécessaire. La souffrance certes je l’ai offerte. Mais moi, en huit ans, je n’ai jamais reçu un seul bulletin, ni un signe quelconque d’appartenance à cette branche de l’Association.

Entre temps la douleur abdominale augmentait et il me fallut donc m’exposer à d’autres consultations qui confirmèrent l’existence de la tumeur. Mais cela ne servit à rien car au moment de décider quoi que ce soit tous les professeurs se retiraient à cause de la situation du coeur.

A cette époque-là j’ai commencé à comprendre le pourquoi de certaines déviations d’un grand nombre de mes pauvres soeurs du sexe faible. Jusqu’à présent elles avaient suscité en moi la même commisération que j’éprouve à la vue d’un délinquant: un sentiment de pitié face à leur misère. Et je les considérais comme des délinquantes parce qu’elles se tuaient elles-mêmes dans le vice.

Quelques années auparavant un médecin m’avait dit, en parlant de certaines pauvresses que je définissais comme amorales: “Ce sont des malades. Et comme telles il faut les plaindre et les aider à guérir. Aucune femme, physiquement saine, ne se laisse aller jusqu’à certaines profanations. Ce sont des malades.” Il ne m’avait rien dit de plus. Et moi, stupide que j’étais, je n’avais pas bien compris à quoi il faisait allusion. J’étais tellement dans l’ignorance absolue de certaines choses!

Même à l’époque terrible de mes jeunes années, j’avais désiré faire le mal, par un sentiment de révolte de la chair mutilée dans son droit à l’amour. Mais qu’est-ce qu’était précisément ce mal que je désirais commettre, qu’est-ce qu’était exactement ce besoin animal qui s’agitait en moi, je n’en savais rien. Il a fallu cette tumeur pour me faire comprendre certaines choses. Et pour me faire prier pour les pauvresses qui vivent dans le vice.

J’avais dressé un calendrier de mes souffrances. Chaque jour j’offrais mes peines pour une certaine catégorie de personnes et pour réparer des choses particulières. Le lundi je réparais pour les violations de la loi de Dieu et de l’Eglise, pour la justice et pour que les agonisants bénéficient d’une sainte mort. Le mardi pour tout abus et mépris de la parole de Dieu, pour ceux qui résistent à la grâce et pour les âmes du purgatoire. Et ainsi de suite. Le samedi, où je souffrais et j’offrais pour les confessions sacrilèges et les péchés des sens, j’ajoutais l’intention de l’expiation pour racheter les femmes en perdition.

Je comprenais maintenant combien il est facile à une femme de se perdre. Combien de passages de l’Evangile sont devenus plus clairs pour moi grâce à ma tumeur, des passages à propos de la miséricorde du Christ, qui n’est pas digne seulement d’un Dieu mais aussi d’un sublime expert dans les femmes pécheresses dont parle l’Evangile! J’ai reconnu, au milieu des larmes de gratitude et d’humilité, que seule la bonté de Dieu avait pu me sauver d’un sort comparable à tant d’autres créatures chez qui le péché d’origine a eu davantage prise, des créatures qui ont été frappées en outre de maux horribles qui rendent fous, et qui n’ont pas été soutenues par une authentique connaissance de notre religion... J’ai reconnu qu’en ce qui me concerne, si j’avais été livrée à moi-même, je n’aurais pas su mieux qu’elles repousser l’attrait des sens que la maladie accentue jusqu’à nous faire frôler la folie.

Peut-être que travaillait aussi en moi quelque suggestion démoniaque. Ah! Il m’a tourmentée de toutes les manières! Seulement moi, je sais combien il m’a tourmentée! Et pendant des années!

C’était quelque chose d’étrange. L’âme restait toujours identique à elle-même, unie à Dieu, dans la paix, dans la soif de sacrifice. La prière constituait ma joie. Je désirais les sacrements plus que l’air lui-même. La chair était en folie. J’ai comme l’impression que par une volonté à attribuer je ne sais pas à qui, au Très-haut ou au Très-bas, je m’étais comme dédoublée. Sur mon esprit régnait Dieu, tandis que sur ma matière Lucifer mordait, excitait, bouleversait... et parfois couchait dans la boue. Puis la chair et l’esprit se réunissaient et alors venait l’angoisse d’avoir été faible...

J’ai souffert l’enfer. Je me suis fâchée contre moi-même qui étais faible, contre les docteurs qui ne m’avaient pas enlevé ce mal qui troublait aussi mon esprit. S’il ne m’avait procuré que de la douleur physique, cela ne m’aurait pas gêné. Je me suis fâchée contre les prêtres qui paraissaient tellement insensibles à mon tourment que pourtant je ne leur cachais pas. Mais je ne me suis pas fâchée contre le bon Dieu car je comprenais que lui n’était pas responsable de ce qui m’arrivait.

C’était l’heure terrible de la tentation. Une victime de la Justice divine doit aussi connaître cette heure-là pour sauver l’âme d’un grand nombre de pécheurs... Après avoir subi l’étreinte du démon je m’accrochais à mon Dieu, j’embrassais mon Jésus et je me recommandais à lui. J’ai souffert, je le répète, d’une façon inhumaine. Parfois je me demande encore comment cela a pu arriver dans une âme qui était entièrement donnée à Dieu. Je crois que, par là, Dieu a voulu me tenir la tête baissée, en sorte que je ne m’exalte pas ou que je ne me considère pas parfaite. Oh! Il n’y a plus de risque que je me crois parfaite! Il me suffit de penser à ces années de torture pour reconnaître, avec saint Paul, que si mon moi intérieur se réjouissait dans la loi de Dieu, une autre loi commandait sur mes membres et s’opposait à la loi de mon esprit et me rendait esclave du péché. L’ange de Satan me gifla copieusement, croyez bien...

Oui, j’ai vraiment beaucoup souffert! Voyez donc: maintenant, physiquement, je suis vraiment un être torturé. Mais toute cette souffrance, qui fait que la moindre respiration est un déchirement, n’est rien à côté de cette souffrance-là qui, j’en suis convaincue, était une vengeance du démon. Et que l’on ne m’en parle plus, s’il vous plaît!

J’ai donc prié, depuis lors, pour les femmes en perdition! Ce qui, naturellement, a encore accentué les colères infernales.

 

Durant le mois d’avril 1935 j’eus un rêve que je pourrais définir presque comme une apparition.

Tandis que j’étais assoupie, je vis la maman de Marta. Remarquez que c’était le début de l’après-midi, il m’était donc difficile de m’endormir au point de rêver. Elle était habillée comme d’habitude, avec son voile sur la tête. Elle semblait prête à sortir. Son visage était tel que dire qu’il était blanc est insuffisant à le décrire. C’était un visage qui rayonnait de lumière. On aurait dit qu’à l’intérieur brillait une lampe qui transparaissait. Ce n’était pas quelque chose de splendide, non, c’était plutôt une lumière calme qui portait la paix. Elle me semblait être debout, aux pieds de mon lit.

“Oh! Madame Isolina! m’exclamais-je, vous êtes venue me trouver?”

“Eh! Oui! J’ai toujours pensé à toi, tu sais?”

“Etes-vous heureuse?” Je savais que je lui parlais, alors qu’elle était déjà morte et en voyant son visage lumineux, je comprenais qu’elle était au paradis.

“Je suis heureuse parce que là où je suis l’on est heureux. Pourtant mon purgatoire n’est pas terminé. Même sur les genoux du bon Dieu il continue...”

“Et pourquoi? Comment cela est-ce possible?”

“Dieu m’a donné la récompense de ma vie. Tu sais combien ma vie a été sacrifiée et droite... Mais quant à moi, même dans la joie du ciel, j’ai une épine dans le coeur. Ma petite Marta... toute seule dans le monde... et dans un contexte, je vois, qui n’est pas vilain selon le monde, mais qui n’est pas méritoire devant Dieu. Ce que j’ai semé en elle de la foi est en train de mourir. Pour le moment ce n’est que ça. Mais lorsqu’elle aura perdu la foi... Voilà quel est mon purgatoire. Il a toujours été cela. Et il dure encore, même au ciel. Je voudrais que Marta soit avec toi. Alors il n’y aurait plus de purgatoire pour moi parce que je pourrais être tranquille au sujet de ma créature et de son âme... Je t’ai bien aimée, Maria, aime-moi à ton tour. Je te confie Marta”.

Au fur et à mesure qu’elle parlait, elle devenait toujours plus lumineuse puis elle s’est dissoute dans le fond de la pièce, dans la lumière...

Voilà pourquoi Marta est ici au lieu de se trouver dans des bureaux comme avant. Maman, qui avait besoin d’aide, accéda à mon désir. Mais seulement moi j’avais des raisons surnaturelles d’accueillir Marta, tandis que ma mère avait des motivations tout à fait humaines et égoïstes à souhait.

Pour ma part j’ai accompli la mission que la maman de Marta m’avait confiée pour sa fille. Je n’ai aucun reproche à me faire. Je l’ai accueillie, cette pauvre orpheline, avec un coeur de mère et de soeur, des mains de sa mère, et je lui ai donné et je lui donne l’affection sincère qui ne se limite pas seulement à de sottes mièvreries, mais constitue pour elle un soutien, une prévenance, une consolation en mille petits détails. Je ne pourrais faire davantage pour elle, même si elle était de mon propre sang. Mais surtout j’ai soigné et aimé son âme.

Lorsqu’elle vint me trouver elle avait une ferveur très tiède. Sans lui faire de sermons, qui lorsqu’ils sont prononcés à des coeurs irrités ne peuvent qu’accentuer cette irritation, mais simplement en l’aimant beaucoup et en la laissant pénétrer peu à peu, sous sa propre initiative, dans mon moi qui est entièrement donné à Dieu, me contentant de prier et de me faire voir en prière (à son égard, oui, je me suis montrée pour reporter dans son esprit l’image de sa mère qui priait tellement, pour lui dire sans un mot que ceux qui sont bons prient toujours et que dans la prière ils trouvent le réconfort à toutes leurs peines et à toute leurs solitudes) j’ai obtenu de la ramener, à son insu, à une foi vivante, et j’espère qu’elle ne la perdra jamais plus, même lorsque je ne serai plus sur cette terre. Sa maman sera entièrement heureuse maintenant, au paradis, où bien sûr elle m’attend, pour que je veille avec elle sur notre Marta.

Je regrette seulement d’avoir introduit Marta dans l’engrenage destructeur de ma maman. Mais j’espérais vraiment qu’elle aurait été simplement odieuse mais pas méchante jusqu’au point où elle est effectivement: méchante, ingrate, hargneuse, à l’égard de cette pauvre Marta. Je vous assure que si Marta avait à expier quelque manquement au quatrième commandement, elle a déjà bien tout expié!

Mais sans doute y a-t-il ici encore un but supérieur que nous connaîtrons un jour. Pour le moment cela sert comme témoignage de ce qu’est ma vie entre les mains de ma mère... Marta peut en raconter des choses, et de son récit peut apparaître clairement ma façon de faire et celle de maman, et ce n’est pas moi qui en ressort diminuée. Cela il me fallait le dire pour rester fidèle à la vérité, sans de fausses modesties déplorables...

 

Cette nuit, 10-11 avril, je pensais à ce que je vous ai écrit dans le dernier cahier que je viens de terminer. Et je me rends compte que sur un point je me suis mal exprimée. J’ai dit que je me fâchais contre moi-même, contre les docteurs, en raison des effets que produisaient en moi le mal que j’avais aux ovaires.

Se fâcher signifie perdre son calme, la confiance, la paix et se rebeller. Non. Ce n’était pas de cela qu’il s’agissait. Pour ma part je faisais des reproches. Voilà ce que je faisais. Je faisais des reproches et je me punissais âprement moi-même de n’avoir point été capable de repousser certaines sensations, et je reprochais de façon très épicée aux médecins d’être restés inertes devant toutes mes supplications afin que me soit enlevée cette néo-formation, qui provoquait des manifestations aussi complexes, qui venaient troubler tout mon être.

Cela a duré pendant des années. Puis j’ai enfin compris que cela aussi était une épreuve et avait son rôle à jouer... et je ne m’en suis plus inquiétée. Et le plus beau c’est que les tentations ont aussitôt commencé à s’apaiser. On comprend que le diable, déçu d’avoir été mis à découvert, s’en est retourné en enfer. Il n’est pas possible de l’envoyer ailleurs, n’est-ce pas? Or, depuis que je vous ai décrit dans le détail l’état dans lequel je suis, dans ma lettre du mois de février, il n’a plus osé ressortir le moindre bout de corne ou de queue. Sans doute est-il en train de se ronger de rage... Tant mieux!

Maintenant il va me falloir parler d’une chose très douloureuse. Mais nous sommes le dimanche de Passion... Je puis donc bien parler de l’une de mes plus violentes heures de passion. Jésus passionné et Marie Désolée m’aideront et essuieront bien sûr les larmes, qui montent déjà dans ma gorge et qui sont prêtes à couler.

Je vous avoue que je préférerais ne pas avoir à vous parler de cela parce que c’est trop, vraiment trop déchirant. Mais si je n’en parle pas, ma couronne d’épines manquera de nombre de ses pointes et justement des pointes les plus poignantes. Car cela vraiment a été un déchirement dans ma chair, dans ma tête et dans mon coeur. Un déchirement bien sûr qui, comme d’habitude, n’a pas été compris, ni soutenu, ni même cru. C’est un déchirement qui est encore très vif, après huit ans, même si aujourd’hui il n’atteint plus le paroxysme qu’il eut tout au début, et qui dura plusieurs mois, et qui n’est aujourd’hui qu’un souvenir qui me gonfle le coeur et y presse des larmes, une nostalgie douloureuse mais tellement vive que lorsque je la ressens un peu plus fortement je me retrouve comme un pauvre petit oiseau qui est tombé du nid et qui languit au sol.