Autobiographie
22. “Je dois encore recevoir un baptême, et quelle n’est pas mon angoisse jusqu’à ce qu’il soit consommé!” – (Lc 12, 50)
Aussitôt après m’être offerte au martyre de l’amour s’ajouta un martyre de souffrance aiguë dans la chair, accentuée dans l’esprit par une austérité qui semblait peser sur mon être.
Je m’explique, ou tente de m’expliquer. Je ne me sentais pas abandonnée par Dieu. Non. Son amour veillait toujours sur moi. Mais si Jésus me caressait, le Père accentuait le poids de sa main sur mon coeur. C’est alors que commença une période de dures pénitences. Tout ce qui avait jusqu’alors constitué la partie sensible de l’amour surnaturel avait disparu. J’entends parler de ces doux songes qui depuis des années constituaient mon réconfort. J’entends parler de cette certitude où j’étais que Dieu nous aurait épargnés ce que nous vivons actuellement. Elle était venue immédiatement, totale et obscure, l’heure du Gethsémani... et elle a duré, je pourrais dire, dix longues années, parce que c’est seulement à partir de 1941 que son âpreté a diminué.
N’allez pas imaginer que j’ai ressenti une aridité du coeur. Non, cela jamais. De même que je ne suis jamais restée privée du réconfort de l’amour du Christ. Mais j’ai souffert intensément et moralement en percevant exactement ce qui allait advenir dans le monde... J’ai pleuré toutes mes larmes à cause de cela. J’ai beaucoup pleuré en implorant l’Eternel d’éloigner ce terrible fléau, et je me suis mortifiée pour cela dans d’âpres pénitences pour calmer, apaiser, plaquer la Justice divine. Si bien que lorsque le fléau s’est déclenché, et que tout le monde perdit plus ou moins la tête, je n’avais plus de larmes pour pleurer. Je m’étais déjà torturée à l’avance en voyant se dérouler cette terrible tragédie... J’ai souffert physiquement dans un déchaînement de douleurs, les unes plus terribles que les autres, et la série ne s’est pas encore éteinte... J’ai ressenti toutes les douleurs possibles dans mon corps qui est devenu un inventaire de symptômes médicaux! Et, ce qui est pire, c’est que ces souffrances n’ont pas laissé indemne la partie spirituelle de mon être, mais l’ont troublée dans un déchaînement de sensations qui, à elles seules, constituent déjà un martyre... Mais j’en parlerai au moment voulu. Ce qui est certain c’est que la Justice ne m’a épargnée en aucune façon. Et vous pourrez le constater vous aussi.
Entretemps, les crises cardiaques devenaient plus fréquentes. A cela s’ajoutait une perte d’équilibre quand je marchais ou voulais me tenir droite, si bien qu’il m’était devenu vraiment pénible de me déplacer seule. Lorsque j’étais près d’un mur je parvenais encore à garder une assurance relative, parce que de temps à autre je m’appuyais à la paroi, ou je m’agrippais à une gouttière, etc. Mais dans les espaces libres je vacillais. Il fallait que je m’arrête et que je ferme les yeux pour retrouver mon équilibre. Et encore, dire équilibre est une façon de parler, car je penchais résolument vers la droite.
J’étais déjà en traitement depuis un an. Au début on me soigna contre la dépression nerveuse. Mais de quelle dépression s’agissait-il si je dormais tranquillement toutes mes nuits, si je disposais d’une mémoire d’acier, et d’une résistance mentale à toute épreuve, sans ressentir le moindre signe de fatigue intellectuelle? Que vous dire! Après m’avoir bourrée de glycérophosphates, voyant que mon dépérissement augmentait, on les supprima. Avais-je trop de sang et était-il trop nourri. Alors on me bombarda de médicaments iodés pour affiner le sang. Cela empirait encore. Alors on supprima tout ça et on passa aux calmants cardiaques. Et plus de vin, plus de café, plus de viande. Mais c’était encore pire! Les crises avaient pris une fréquence, sinon journalière, du moins hebdomadaire, et elles se manifestaient avec une violence croissante.
Mais à l’exception de moi qui les éprouvais et qui savais qu’elles constituaient une mort à chaque fois, personne ne s’en préoccupait. A la maison et hors de la maison tout le monde sollicitait mon aide et voulait que je le serve. Et on se gardait bien de m’en témoigner de la gratitude! A la maison, je recevais le traitement habituel d’égoïsme despotique. A l’extérieur je subissais l’assaut de la jalousie, qui est si commune mais si déplorable en certains milieux dits religieux.
Vous ne pouvez vous imaginer tout ce qu’on m’a fait subir par jalousie à l’égard de tout ce qui me réussissait! Et ce n’était pas seulement la présidente qui, après avoir surmonté sa peur durant l’été, où elle était restée tapie comme une tortue cachée dans sa tanière et la tête retirée dans sa carapace, maintenant que, depuis le 4 septembre les choses étaient rentrées dans l’odre, elle était ressortie de son trou et avait retrouvé sa crânerie et son despotisme... Mais plusieurs de mes anciennes amies du groupe des femmes étaient dans son cas. Des amies qui m’avaient connues dans mon enfance, qui m’avaient aimée, qui m’avaient encouragée à faire quelque chose, maintenant que je m’y étais mis et que j’en faisais plus qu’elles, bavaient sur moi toute la bile de leur jalousie. J’en souffris parce que toute amitié qui se brise me fait souffrir. Et c’est douloureux de constater que quelqu’un que l’on croyait bon se révèle mauvais.
Mais je continuais quand même mon travail. Malgré tout je repris les conférences en plus de mon travail à l’association. La première fut sur sainte Elisabeth de Hongrie. Je m’y rendais toute pliée par ma terrible douleur vertébrale. La seconde fut sur mon cher père séraphique le bon saint François d’Assise. Ce jour-là je vis mon ange gardien.
La douleur que j’éprouvais hier soir m’a obligée d’interrompre mon récit. Ce matin, avant de me remettre à l’ouvrage, j’ai relu ce que j’avais écrit dans ce chapitre et j’ai vu que je me suis très mal exprimée, et que je risque d’induire en erreur.
J’ai écrit: “Je ne suis jamais restée sans le réconfort de l’amour du Christ”. Cela porterait à croire que j’ai constamment joui de ses caresses. Or cela s’oppose avec ce que j’ai dit quelques lignes plus haut: “Tout ce qui avait jusqu’alors constitué la partie sensible de l’amour surnaturel avait disparu.”
Les choses se présentent de la façon suivante. Et espérons cette fois que je parviendrai à m’exprimer correctement. Il n’y avait plus de rêves, plus de caresses, plus de paroles insonores s’exprimant directement à l’âme... Il n’y avait plus rien de tout ça. C’était comme si Jésus s’en était allé très loin, oui très loin avec son amour. Pourtant je sentais comme jamais qu’il était en moi. Mais seulement il se taisait. Il m’aimait comme et plus qu’avant, mais il ne se faisait plus sentir. En aucune façon.
L’heure des ténèbres était venue pour moi. C’était moi qui l’avais voulue. Personne ne m’avait forcée à la subir. Moi et moi seule je me l’étais imposée en la demandant au Père. Et maintenant il me fallait la souffrir avec ce qu’elle comportait de plus douloureux.
Jésus, lorsque son heure vint, se retrouva seul, séparé du Père. Il était l’homme, simplement l’homme qui expie sa peine. Le Père s’était retiré au plus profond des cieux dans son courroux et la Victime devait souffrir seule. Je crois que plus encore que tous les tourments qu’il a subis, lui, l’innocent, qui sentis affluer en lui toutes les fautes — depuis le premier Adam jusqu’au dernier Adam —, je crois que plus que l’imminence des tourments, plus que la certitude de l’inutilité de son sacrifice pour tant de personnes, plus que l’angoisse de se voir trahi et renié par ceux qu’il avait le plus aimés et aidés, ce qui lui fit le plus suer le sang de ses veines, superpressées sous le poids d’une douleur immense, ce fut le fait de devoir souffrir seul.
C’est une chose terrible. Dans toutes les souffrances, lorsqu’elle est partagée avec un coeur sensible comme celui de l’homme de Cyrène, la souffrance perd de sa terrible acuité. Mais lorsque nous sommes seuls pour porter la souffrance, elle nous frappe au point de nous étouffer... Si cela est vrai pour une souffrance humaine, à combien plus forte raison il en est lorsque cette souffrance s’élève dans des sphères plus sublimes que celles de l’humanité. Or Jésus souffrait en raison d’une souffrance, en raison de souffrances relevant d’une cause très élevée. C’était le Héros qui se sacrifiait pour une cause sublime. C’était le Saint qui répandait sa charité sur tout le monde. C’était le Martyr qui payait pour tous. Or il lui manquait le réconfort du Père.
Si nous y regardons bien, durant ces terribles heures qui vont de la Cène — parce que son martyre commence là, alors qu’il doit subir la présence du traître et qu’il tente, tout en sachant que cela est inutile, de le rappeler une dernière fois, de l’arrêter dans l’exécution de son projet: “Celui qui mange mon pain a levé son talon contre moi... En vérité je vous dis: l’un de vous me trahira” et surtout le fait qu’il doit se donner lui-même à manger, comme pain mystique, à celui qui vient de le vendre —; si nous y regardons bien, donc, Jésus n’a jamais perdu son auguste majesté dans la souffrance.
“Dis-moi comment tu souffres et je te dirai qui tu es” raconte un ancien proverbe. Jésus souffrit d’une manière tellement correcte qu’il montra quelle était sa véritable nature. Il n’y eut pas de lamentations, pas de tentative de résistance, mais toujours, le plus grand silence. C’est seulement pour glorifier le Père, pour témoigner de la Vérité, pour confesser sa mission, qu’il dit quelques mots devant le Sanhédrin, devant Hérode et devant Pilate.
Mais après le discours de la dernière Cène, que je ne suis jamais capable de lire ou de répéter par coeur sans pleurer, et après la prière qui suit ce discours, et qui constitue pour moi la plus belle page qui ait été écrite depuis l’heure de l’Annonciation jusqu’à nos jours, et qui restera toujours telle parce que rien ne peut la surpasser, à moins que le Christ lui-même ne revienne en dire une autre de plus sublime encore, ce discours et cette prière débordent d’un calme divin, là nous entendons le cri bouleversant du Torturé de Gethsémani: “Mon âme est triste à en mourir... Père, s’il est possible, éloigne de moi ce calice!”. Et le Père ne répond pas... Nous entendons le cri déchirant du Mourant du Calvaire: “Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?”. Il se sent tellement abandonné par le Père, l’Innocent qui meurt, qu’il ne l’appelle même plus Père! Dans ce détail que beaucoup ne remarquent pas, un détail qui est rendu encore plus grand du fait du moment où ces mots sont prononcés, car lorsque l’on meurt c’est toujours son père ou sa mère que l’on appelle à l’aide à l’instant de la dernière convulsion — et Jésus vit sa dernière convulsion — je comprends toute l’étendue de la souffrance extrême du Christ... Pas même en cet instant le Père ne lui répond... La mort dans toute son angoisse physique, morale, spirituelle devait être goûtée pour nous pécheurs par lui qui était sans péché.
Jésus agissait alors de la même façon avec moi. Je m’étais offerte comme victime d’expiation. Et c’est en tant que victime d’expiation qu’il me fallait vivre. Il ne voulait pas, il ne pouvait pas me parler. Il ne voulait pas, il ne pouvait pas me faire sentir qu’il était là, et qu’il m’aidait uniquement par le fait d’être là. Mais son apparente inertie, ce sommeil où il était, à l’heure où la tempête faisait rage de mille façons contre ma barque, ne diminuaient pas mon amour à son égard. Et c’est là que résidait mon réconfort.
J’étais seule à l’aimer, avec la plus grande confiance. Je lui disais: “Tu ne parles pas, tu ne bouges pas en moi, mais je sais quand même que tu es là, que tu m’entends et que tu me vois. Je t’aimerai donc deux fois plus: et pour moi et pour toi. C’est moi qui parlerai pour remplir les vides de ton silence. C’est moi qui agirai pendant que tu restes sans bouger. Je ne t’ai jamais autant aimé que maintenant que je ne reçois plus rien de toi: mes sens humains ne perçoivent rien, mes sens surnaturels également. Je sais que ce que tu ne me donnes pas, instant par instant, je le trouverai tout entier au ciel, où tu l’auras versé dans la banque divine des cieux, avec un intérêt de cent pour un car toi, mon Amour, tu es un banquier d’une prodigalité incomparable”. Je lui disais encore: “Mon pauvre Jésus! Sans doute es-tu fatigué. Frappe donc à la porte de nombreux coeurs pour entrer et reposer ta divine fatigue de pèlerin qui n’a pas où reposer sa tête, car ton plaisir n’est pas de rester dans les cieux, mais d’être parmi les hommes que tu as rachetés par ta souffrance. Et personne ne veut t’accueillir. Ils ont tous la maison de leur coeur remplie des sollicitations humaines... Tu es méconnu et dès que l’on t’aperçoit, on comprend immédiatement que tu n’apportes pas des richesses humaines ou des honneurs terrestres. Voilà pourquoi on te ferme la porte au nez, quand on ne lance pas contre toi les chiens ou qu’on n’use pas du gourdin pour te chasser plus vite. Or tu es fatigué... Tu as trouvé un abri dans un pauvre coeur qui est tout prêt à t’accueillir et tu t’y es endormi avec toute la tristesse de ton coeur. Dors, mon Jésus. Le sommeil enlève tout ce qui nous fait souffrir. Dors, repose-toi. Reste donc, comme maître de maison, dans la pauvre maison de mon coeur, tandis que je m’affaire pour toi à la recherche d’autres coeurs, pour leur dire qui tu es... Installe-toi commodément, mon Amour. Je ferai le moins de bruit possible pour ne pas te réveiller, je ne pousserai même pas un soupir si quelque chose me faisait mal... Je me contente de pouvoir te servir et de travailler pour toi, de pouvoir t’aimer sans que tu m’en empêches, de pouvoir te contempler, ô divine beauté, tandis que tu dors dans mon coeur”. Je n’ai jamais aimé de façon aussi surhumaine Jésus comme lorsqu’il ne répondait pas de façon sensible à mon amour...
En attendant le Père rendait sa main plus lourde.
Le sommeil de Jésus, son regard voilé par le sommeil permettait au démon, que j’avais vaincu l’année précédente, d’approcher aussitôt pour venir me maltraiter de bien des façons. Comme je vous l’ai dit, il a déchaîné les symptômes d’une maladie qu’aucun des vingt-neuf, je dis bien vingt-neuf... esculapes, qui sont venus à mon chevet au cours de ces douze ans, et qui ont tambouriné, appuyé, troué, fouillé, écouté, n’a pu réussir jamais à identifier. Il a déchaîné les jalousies les plus fortes et les calomnies les plus mordantes. Il a éveillé dans ma famille les plus vifs égoïsmes, froideurs, duretés, indifférences. Il a convaincu ceux qui m’étaient proches que je n’étais pas malade, que ce n’était qu’une fixation. Car ce que j’avais ce n’était qu’une fixation paranoïaque, une manie... et on me le serina sur tous les tons... Chez d’autres encore il insuffla au contraire la certitude que mon travail pour le bon Dieu, que je continuais de faire malgré mes affirmations d’être gravement malade constituait la plus belle démonstration que je n’étais rien d’autre qu’une pseudo-mystique, une hystérique, lisez plus vulgairement: quelqu’un de cinglé. Oui, on m’a dit aussi cela.
Il y eut même quelqu’un — c’était un prêtre qui m’avait connue de près et avait pu constater mon équilibre et qui aurait donc dû parler plutôt en ma défense — qui me le déclara textuellement: “Mais ce n’est pas une véritable maladie que vous avez, c’est un trouble hystérique. Ah! vous savez! les femmes! Vous toujours dominées par l’hystérie. Chez vous tout se déroule selon les impulsions de certains de vos organes. C’est là que doivent chercher les médecins.”
“Vous ne savez donc pas, lui ai-je répondu, que même les médecins ont dû se rendre à l’évidence que de côté là il n’y a rien, absolument rien de déréglé.”
“Alors (et il fit ici un petit sourire qui piquait plus qu’un fourré de figues de Barbarie), alors ce sera un trouble mystique...”
J’avoue que le sang me monta à la tête et que je dus faire un gros effort pour me contenter de répondre: “Je ne suis pas assez femme pour être sous la tutelle de certains organes, mais pas non plus assez sainte pour être digne de troubles mystiques. Je suis plus simplement une pauvre femme malade.”
Comme les hommes sont cruels! Cruels et profanateurs! Pourquoi vouloir soulever les voiles les plus sacrés de l’esprit? Et pourquoi se moquer d’une âme que Dieu est en train de travailler?
A la fin le démon se vengea en essayant de troubler aussi mon esprit et de l’amener au désespoir en me montrant tout le mal qui allait survenir dans le monde: les guerres, les massacres, la faim, les bombardements de populations... Mais il ne parvint pas à ses fins. Sa dernière vengeance, déchaîner un mal qui ait des répercussions dans tout l’organisme... Je vous en ai déjà parlé et je vous en reparlerai.
Mais rien n’a altéré ma confiance, ma foi, ma volonté. Rien, je vous assure.
Revenons donc au 4 janvier 1932, le jour où je vis mon ange gardien.
C’était un dimanche. J’avais commencé la journée par la messe et la communion. Puis, après avoir fait le ménage à la maison, je m’étais rendu au siège de l’Association pour la réunion. Réflexion spirituelle et jeux. A midi j’étais rentrée à la maison.
J’entre et je sens une odeur irrespirable. Maman qui, heureusement pour elle, dispose d’un coeur d’acier, que l’acide carbonique ne gêne pas, avait préparé quatre cuissons, tenu les fourneaux largement allumés et fermé les fenêtres pour ne pas avoir froid. L’air dans la maison avait même pris une teinte bleuâtre.
“Mais ici on va mourir axphyxiés” m’écriais-je, car avec mon coeur malade je ne supporte pas le gaz carbonique, même à faible dose. Et je m’approchais de la fenêtre pour l’ouvrir.
“Laisse fermé” hurla maman. “Toutes tes maladies tu ne les as qu’à la maison. Dehors tu te portes à merveille!” C’était un superbe mensonge! Je m’étais sentie mal dans des magasins, sous la pinède, dans la rue, à l’église, au marché, chez les soeurs Mantellates, au service des impôts, chez des amies... Mais quand donc maman s’est elle comportée avec moi comme une maman?
Je ne dis plus rien et je respirai cet air méphitique sentant que mon coeur devenait de plus en plus lourd et palpitant.
Tandis que nous prenions le café une pauvre dame vint nous trouver. Pauvre parce qu’à trente ans elle mourait de phtisie. Elle échangèrent quelques mots pendant que je débarassais. Dès que la malade fut partie, maman se sentit mal et, bien sûr, puisque c’était sa tête qui lui tournait, on eut droit à une série d’exclamations. J’appelais la voisine parce que maman ne voulait pas rester seule pendant que j’allais préparer le café et chercher les sels aromatiques.
Je courus d’un côté, de l’autre, montai et descendai les escaliers... je finis par me sentir mal. Je m’assis dans une petite pièce et... je tombai en syncope. Personne n’entendit le bruit de mon corps qui tombait. Personne ne se préoccupa de ne point me voir revenir. Personne n’entendit non plus le bruit du carreau que je brisais en tombant. Maman, à qui son léger étourdissement était déjà passé en respirant simplement un peu d’air pur, gloussait béatement avec la voisine...
Je revins à moi presque une demi-heure après et je me retrouvais par terre, la bouche pleine de sang, car en tombant je m’étais mordue la langue en sept points, et j’avais le dos des mains tout griffé par le coup et les morceaux de verre sur lesquels j’étais tombée, les genoux écorchés et quant au coeur, il vaut mieux n’en rien dire! Je me levais avec difficulté et lentement je descendis l’escalier...
“Ah! te voilà enfin! Sers un tasse de café à Elia (la voisine), la pauvre, qui n’a encore rien pris, et puis dépêche-toi, il est tard et ils sont déjà venus te chercher pour la conférence.”
Je montrai alors mes blessures et racontai le reste. Sauf qu’en tombant j’avais vu près de moi mon ange gardien. Comme il était beau! Quelle splendeur dans son visage et dans ses vêtements qui semblaient confectionnés de pétales de lys parsemés de poussière d’argent et de diamants! Et quel sourire! J’accepterais volontiers de souffrir tous les jours comme ce jour-là pour le revoir! Ce doit être lui qui m’a suivie dans ma chute afin que je n’aille pas tomber sur des fiasques où j’aurais eu la gorge coupée.
C’est ainsi que les caprices de ma mère me valurent la joie de voir mon ange gardien, et me procurèrent aussi un épuisement cardiaque.
Le jour suivant, on apprit également que la pauvre malade, en sortant juste de chez nous, était tombée au sol. C’est seulement à ce moment-là que maman se rendit à l’évidence que la maison avait été saturée de gaz. Mais elle s’en rendit compte surtout par le fait qu’elle aussi s’était sentie mal.
Pourtant, malgré tout, je me rendis à la salle. Dieu m’aida. Car je n’ai jamais parlé aussi bien que ce jour-là.
Lorsqu’à la fin on me félicita et que l’on me demanda pourquoi moi, qui était toujours d’une ponctualité extrême, j’étais arrivée aussi en retard, je montrai mes mains, que je n’avais pas encore sorties des gants, ma langue toute entaillée, et je racontais ce qui m’était arrivé. Elles furent toutes surprises et me firent même de gentils reproches pour mon imprudence.
Mais qu’importe la prudence si la prudence doit nous cacher le visage de Dieu et de ses anges?