Autobiographie

25. La mort de mon père


Marta arriva chez nous le 24 mai 1935. Aussitôt après mon papa commença à se sentir toujours assez mal.

Il ne disait rien, mon pauvre papa, parce qu’il était stoïque en endurant la souffrance. Il ne disait rien pour ne pas me faire de peine, et pour que sa femme ne le réprimande pas, car maman a cette spécialité; quand quelqu’un se sent mal, au lieu d’être plus gentille elle devient plus amère que jamais... Et il ne disait rien non plus parce que je crois qu’il était tellement fatigué de vivre à la merci d’une folle (il faut bien dire les choses comme elles sont, pour ne pas devoir dire une malveillante, car il vaut toujours mieux être fou que malveillant, car la folie est une maladie tandis que la malveillance est une méchanceté), il était donc si fatigué, disais-je, qu’il regardait vers la mort comme vers une grande libération.

Il avait vécu comme un juste. Rien ne troublait son âme lorsqu’il pensait à son passé. Il avait vécu en faisant du bien à beaucoup de monde autour de lui, à sa femme d’abord, à ses amis, à ceux qui lui étaient étrangers. Il avait éduqué, avec bonté, les jeunes qui lui avaient été confiés. Il avait toujours fait son devoir de fils, de mari, de père, de soldat, de citoyen, d’homme parmi les hommes. Il l’avait fait avec patience, avec douceur, toujours avec charité. Il pardonnait les injures, rendait le bien pour le mal, surmontait son dégoût à l’égard de qui le méconnaissait et le blessait continuellement... Avec quel amour loyal, constant, magnanime n’avait-il pas aimé ma mère! Et à quel point n’avait-elle pas refusé de répondre à l’amour qu’elle recevait de lui!

Ah! Il vaut mieux que je n’y pense pas, oui que je n’y pense pas, oh! mon Dieu! Fais-moi donc oublier certaines choses, sinon tout mon sang va se révolter! Laisse-moi te regarder, toi sur la croix, quand tu sais pardonner à tes tortionnaires, laisse-moi voir ta Mère qui, aux pieds de cette même croix, pardonne deux fois: pour toi et pour elle, d’un pardon absolu, car rien ne nous coûte autant que de pardonner à ceux qui ont abreuvé de souffrance ceux que nous aimons le plus... Caresse-moi, mon doux Jésus, pour soigner cette blessure, qui dès que je l’effleure se met à faire mal de façon surhumaine.

Ah! mon cher petit papa, pauvre petit papa qui n’avait que moi pour t’aimer, et qui ne m’a pas eue auprès de toi dans tes derniers jours, à ton dernier moment!

Maman ne s’apercevait absolument de rien à propos de la rapide déchéance de mon père, une déchéance que tout le monde constatait, et non pas seulement moi, avec mon coeur anxieux de fille... Maintenant maman déclare: “Ce fut un coup de foudre! En trois jours il s’en est allé lui qui allait si bien”. Ce n’est pas vrai. Cela n’a pas été un coup de foudre. Cela a été l’inondation qui augmente peu à peu et qui met des mois à gonfler jusqu’au niveau des talus avant de déborder. Si maman n’avait pas voulu croire à mon rêve du 19 novembre, elle aurait dû donner crédit aux premiers symptômes, qui eurent lieu quelques jours après, lorsque il eut cette hémorragie vésicale et que l’on trouva des calculs vésicaux...

Elle était venue me trouver en courant, alors. Car lorsque quelque chose la préoccupe, l’agite, ou l’effraye, elle qui habituellement ne reste auprès de moi que pour monter la garde aux visiteurs, elle sait alors courir aussitôt vers moi. Quant à moi, grâce à mon expérience d’infirmière d’hôpital, je lui ai dit: “C’est sérieux. Habituellement, une calculose vésicale, en particulier chez l’homme, surtout quand elle est développée au point de provoquer une hémorragie, est rapidement suivie de la mort. Dans l’espace d’un an. Il faut prendre très grand soin de papa, de toutes les façons possibles, et lui éviter des accès de colère, de la fatigue, de l’alimentation non appropriée à son état, et puis il faut le faire soigner par le docteur”. C’était là des mots jetés au vent!

Après cela il y eut une légère embolie provoquée par quelque caillot de sang entré dans le circuit... Même pas ce fait ne l’a rappelée à l’ordre. D’après maman, tout était fini... Et en effet papa en janvier, février, mars et avril semblait aller mieux. Mais moi je campais sur ma position, continuant à ramasser l’épithète de folle. Elle ne commença même pas à me croire lorsque, au mois de mai, papa se mit à prendre un aspect décadent, un pas traînant, un teint jaunâtre avec les lèvres et les pommettes livides et elle ne le surveilla pas du tout. Ce fut quelqu’un d’étranger à la maison qui s’aperçut que papa perdait du sang... et qui le dit à Marta, et Marta à moi, et moi à maman. Cela arriva à la fin du mois de mai.

Juste à ce moment-là, j’avais intercepté une lettre, qui était adressée à mon père, et qui aurait pu lui faire énormément de peine. En outre, si elle avait été lue par ma mère, cette lettre aurait pu faire entièrement de mon père un martyr. Je suis bien contente d’avoir fait le nécessaire et de m’être moi-même occupée à remettre chaque chose à sa place. Cette lettre je la conserve encore... et si maman la trouvait elle ne me dirait pas: “Tu as bien fait d’épargner à papa ce souci”, mais elle me couvrirait d’insultes et d’accusations. Mais cela m’est indifférent. Ce qui compte c’est que j’ai pu épargner à papa la dernière souffrance.

Le mois de juin arriva. Et j’eus alors mes premières attaques de péritonite chronique avec un début de volvulus. Par ailleurs j’étais tellement énervée à cause d’un tas d’examens internes, que j’avais dû subir sans aucun profit, que j’étais hors de moi. Je me souviendrai toujours qu’une fois j’ai même repoussé papa qui voulait me calmer... Je vois encore son regard douloureusement surpris... et je n’aurais pas voulu mériter un tel regard...

Tant pis! Cela aussi me servira d’élément de comparaison sur la manière que Jésus a de nous regarder lorsque nous le repoussons et que nous l’accusons de ne point nous aimer... C’est un regard d’une peine infinie... Il contient du découragement, de la stupeur, de la résignation et de la peine, oui de la peine, beaucoup de peine... Et cela me donne aussi la mesure de l’amour que nous porte le Père des cieux qui ne nous garde pas rancune pour nos écarts, dus à des moments de perturbation mentale... mais au contraire il nous soutient et nous aime comme avant... nous, ses pauvres créatures qui sommes troublées par tant de choses!

Mon papa ne me tint pas rancune et dès que ma fureur fut passée il retrouva à mon égard sa bonté habituelle. J’étais sa petite Maria, à qui il ne manquait pas des défauts, mais qui l’aimait de toutes ses forces, qui n’aimait que lui.

Est-ce que je ne me trouve pas dans la même situation avec le bon Dieu? Je suis sa petite Maria à qui il ne manque pas des défauts, mais qui l’aime de toutes ses forces, qui n’aime que lui. Ah! La pensée et le souvenir de mon papa de la terre me réconfortent et m’encouragent à espérer beaucoup de la façon dont me jugera mon Papa du ciel. Notre Père ne peut certes pas être moins magnanime que son serviteur Joseph, qui sut comprendre les causes de la saute d’humeur de sa fille, et qui sut pardonner avec le double amour: celui du père et celui du juste... Maintenant papa est au ciel et voit que sa Maria n’a pas cessé de l’aimer et qu’elle tend vers lui avec toute son affection...

Il sut si bien me comprendre papa qu’il vint vers moi, et qu’il vint pour me dire, autour de la mi-juin: “Maria cette fois je suis fini!”. Quel déchirement! Je sentis mon coeur se renverser comme si une main brutale le retournait, comme un gant que l’on arrache brutalement de la main qu’il recouvre.

J’ai prié avec tellement de foi, avec une telle insistance que j’étais persuadée que Dieu allait m’écouter... Parfois, parmi les larmes qui ne peuvent pas de pas couler quand j’évoque à nouveau certaines choses, je me dis encore: “Mais pourquoi Dieu ne m’a-t-il pas laissé mon papa? Si l’un de mes parents devait m’être enlevé pourquoi n’a-t-il pas pris maman? Comme cela au moins mon pauvre papa aurait vécu en paix ses dernières années parce qu’entre moi et lui il n’y avait jamais de friction. Moi, au prix de mille sacrifices je lui réapprovisionnais son portefeuille trop dégarni... je lui payais les amendes sans que maman s’en aperçoive, je réparais ce qu’il déchirait, ou ce qu’il tachait, pour empêcher qu’il ne soit réprimandé âprement, je le gâtais dans sa gourmandise de grand enfant... Pauvre papa qui n’avait même plus la joie de sortir avec moi pour l’une de ces belles promenades qui constituaient autrefois notre joie, car maman me tenait enchaînée, et puis parce que j’étais de plus en plus malade...”

Voilà ce que je dis à moi-même dans les heures plus criantes par nostalgie de caresses... et je l’appelle, je l’invoque... Je pense que mon cri pénètre dans les cieux...

Maintenant pourtant, depuis qu’en Italie tout va mal, je me dis: “C’est un bien que papa soit mort. De la sorte il n’éprouve pas cette souffrance, lui qui était resté tellement soldat et tellement patriote!”. Je dis cela parmi les larmes, mais je le répète et je dis: “Merci, ô mon Dieu, d’avoir épargné à ton serviteur fidèle cette amertume!”

Et les journées passèrent... le 15, puis le 16 et ainsi de suite... Il souffrait de plus en plus. Il se traînait encore... Il allait jusqu’à l’église Saint-Paulin... Il allait jusqu’à la pinède et revenait... Il devait souffrir terriblement. Je sais ce que cela signifie de souffrir de calculose, de cystite et d’hémorragie vésicale... C’est comme si on était rempli d’acide sulfurique.

Moi je souffrais de le voir souffrir et de subir une souffrance de plus en plus spasmodique. Depuis des mois on me traitait à la morphine. Mais avec pour seul résultat de détendre mes nerfs qui étaient recroquevillés par des contractions tétaniques. La souffrance ne diminuait nullement, par contre la sensibilité sensorielle augmentait. Je ne sais pas si je me suis bien fait comprendre. Je veux dire que mes sens, qui étaient restés assoupis en moi, connaissaient un réveil dû à la drogue. Je ne voyais que des monstres, j’éprouvais une continuelle et grande nausée, j’avais des délires caractéristiques de ceux qui sont intoxiqués par les stupéfiants et j’éprouvais une sensibilité morbide des sens.

Quels sont ceux qui osent dire que l’opium, la morphine et autres produits semblables procurent d’agréables visions, calment la frénésie, adoucissent l’hyperexcitation des sens? Quels menteurs! Ils doivent être de ces vicieux qui aiment les paradis peuplés de monstres et de visages chinois! Moi je n’ai jamais éprouvé que les sensations pénibles de la morphine si bien que, après deux ans de lutte quotidienne et persévérante entre moi qui n’en voulais pas et le docteur qui me l’imposait, c’est moi qui l’ai emporté et je n’en ai plus voulu. Et sur ce point j’ai été meilleure que le sous-diacre Girard! Après deux ans de piqûres quotidiennes de morphine, parfois jusqu’à deux par jours, je les ai de moi-même interdites et je n’en ai ressenti aucun besoin. D’autant, je le répète, que la souffrance restait la même, que mon coeur s’affaiblissait et que mon esprit était altéré par des images de sensualité pernicieuse. Ici encore, je demande: qui donc affirme que l’on ne peut pas se passer de la morphine quand on a été habitué à la prendre? Que de mensonges! Il suffit de vouloir se l’interdire. Si on ne la trouvait plus dans les pharmacies on continuerait quand même à vivre, n’est-ce pas? Il suffit de le vouloir.

Le soir du 26 juin, papa dut céder. Moi j’étais à moitié abêtie de torpeur et je ne fus même pas capable d’en sortir pour le saluer. Ah! Je pense bien que c’est le démon qui a joué là un rôle afin d’augmenter ma croix future!

Je ne l’ai plus revu mon cher papa. Il se mit au lit le mercredi soir et jusqu’à l’aube du vendredi son état fut stationnaire. A neuf heures il commença à ne plus raisonner de façon cohérente. Il se leva, descendit l’escalier, car il voulait venir dans ma chambre pour se coucher dans l’autre lit... Alors qu’il n’avait plus sa tête, son subconscient le conduisait encore vers sa chère petite Maria, la seule qui l’aimait. A partir de mon lit, pour son propre bien, je lui ordonnais de revenir immédiatement dans son lit... Cela aurait mieux valu que je le laisse venir! Il serait mort auprès de moi, il m’aurait eu près de lui et j’aurais eu le réconfort de l’avoir assisté dans ses derniers moments. Il revint dans sa chambre sans que nous ayons pu nous regarder en face... Pour moi le souvenir que j’ai de papa s’arrête à mi-escalier, alors qu’il essayait de venir chez moi... C’est de là qu’il viendra à ma rencontre lorsque j’expirerai.

Aussitôt après s’être levé, son état empira. Le docteur joua au prestidigitateur pour subtiliser dans ma chambre des ampoules de digaline, de sparteina, etc. Mais j’ai tout vu et j’ai compris. J’étais tendue dans l’effort de comprendre. Je demandai au docteur de me dire la vérité, mais il ne voulut pas. Je demandai que l’on me porte, à bout de bras, auprès de papa, mais on ne voulut pas. Je priai jusqu’à me sentir mal pour arracher au ciel la grâce que papa me soit laissé, mais cela me fut refusé.

Le samedi, dans la nuit, papa avait déliré. Pauvre papa! La septicémie due à la calculose vésicale s’était déclarée la veille au soir. Dans la nuit il s’était levé et s’était dirigé vers le balcon. Il avait chaud et ne savait plus ce qu’il faisait. Maman le fit revenir au lit avec son système habituel, en le réprimandant. Jusqu’à la fin! Elle le déclara elle-même le lendemain matin: “Je lui en ai tellement dit de toutes les couleurs qu’il n’a plus osé bouger et que j’ai pu dormir”. Qu’elle lui en ai dit de toutes les couleurs, je le crois sans difficulté. Cela faisait quarante et un ans qu’elle le maltraitait, ce pauvre papa!

Le docteur arriva à 8 heures et il ne cacha même pas à moi que l’état de papa était très grave. “Il est mourant, ai-je précisé. Dites-le donc sincèrement et dites-le à maman qui ne comprend rien.” Et lui, le docteur, il le dit à maman. Et aussitôt revoilà les scènes de nerf habituelles qui ne manquent jamais à certains moments chez ma mère.

Moi, je ne perdis pas la tête. J’avais déjà dit à maman, qu’après cette période de grande agitation, le calme de papa, que je n’entendais plus s’agiter dans la chambre, au-dessus de la mienne, signifiait qu’il était entré dans le coma. Ce n’est pas pour rien que j’ai été infirmière. Mais on ne m’avait pas cru.

A nouveau j’insistai pour que l’on me porte là-haut. Mais le docteur ne voulut pas m’accorder cette consolation, ni la donner à papa. Nous aurions été tellement heureux! Alors je fis envoyer quelqu’un au télégraphe pour avertir nos amis, les parents et je fis aussi avertir le prêtre. Mais le curé était malade et il n’est pas venu. Un prêtre, qui se présenta comme un aumônier militaire, arriva à sa place l’après-midi. Il ne me fit pas une bonne impression pourtant. A midi j’avais essayé de me lever et de me traîner, j’étais arrivée au pied de l’escalier... mais je ne pus aller plus loin...

Une chère petite soeur de la congrégation des “Barbantini” se comporta comme une fille à l’égard de mon père. Elle était très gentille et très affectueuse. Tant que je vivrai, et même au-delà, je la garderai toujours dans mon coeur. Cette bonne personne m’a assurée que papa a bien accueilli le prêtre et qu’il se confessa. Il n’obtint rien d’autre cependant. Pas de viatique, ni d’extrême onction. Je ne sais pas pourquoi.

La catastrophe était imminente.

Comme la soeur de nuit n’était pas là, une dame de notre connaissance nous présenta un jeune qui passait la nuit auprès des malades. Maman alla se coucher. Elle alla se coucher, vous comprenez? Elle se mit à dormir! Auprès de papa, qui était à l’agonie, veillait quelqu’un d’étranger à la famille! Et papa comprenait tout ça. Il n’a jamais perdu sa lucidité mentale.

Moi je priais, je priais, et je priais. Il arrive donc parfois que même la prière la plus ardente ne crève pas la voûte du firmament pour monter jusqu’à Dieu? Il semble que oui. Ma prière ne passa pas. Pourtant c’était mon coeur qui la soulevait jusque là-haut...

Il y avait avec nous deux jeunes filles qui, depuis que j’étais malade, venaient à tour de rôle dormir chez nous. Ce soir-là elles étaient venues toutes les deux parce qu’elles savaient que papa était en train de mourir.

A 2 heures du matin, le 30 juin, un grand cri: “Maman!”, hurlé par papa, fit sursauter toute la maisonnée. Et ce fut la fin. Il l’avait sentie arriver et il avait appelé son épouse, qu’il appelait toujours “maman”. Mais elle n’était pas là.

Oh! mon Dieu! mon Dieu! Toi qui aujourd’hui m’as donné une authentique journée de passion, tu devrais m’écouter dans mon désir, dans mes besoins, seulement en raison de ce qu’il m’en coûte, et pardonner, en ton nom, à ma maman d’avoir fait mourir si seul mon papa...

Je fus saisie d’une attaque de coeur qui me porta vraiment au seuil de l’au-delà. Pourquoi donc ne suis-je pas morte avec mon petit papa? Pourquoi donc? Le docteur, qui était accouru, me fit revivre à coup de piqûres. Je ne lui en suis pas reconnaissante, de même que je n’ai aucune gratitude envers lui de ne m’avoir pas permis de voir papa, ni vivant ni mort, sous prétexte que j’aurais pu en mourir. Je lui reproche constamment d’avoir manqué à sa parole, car il m’avait promis de le faire. J’ai cru à sa promesse jusqu’au moment où, deux jours plus tard, le cercueil fut scellé.

Je restai entre la vie et la mort toute la journée du 30 juin. C’est pourtant moi qui ai pris toutes les dispositions nécessaires pour les funérailles. Maman ne savait que se manifester par des scènes stupides d’amour tardif. Que se passa-t-il au-dedans de moi? Je ne sais. Il est sûr que j’ai frôlé la folie et que je suis restée dans cet état pendant des mois. Mon curé ne cesse de le répéter.

Désormais j’étais seule, oui, seule. Vous saisissez? J’étais seule. Je n’avais plus personne sur la terre. Au ciel il y avait Dieu et papa. Mais le ciel me paraissait tellement sourd et tellement éloigné! Ma foi, qui avait lancé un vol tellement confiant pour demander que papa vive, était retombée au sol, les ailes brisées. Elle avait rompu ses ailes en heurtant contre une muraille de bronze que la prière n’avait pas pu perforer.

J’ai vécu à ce moment-là des journées horribles. Parfois j’étais moi-même, lucide et équilibrée, capable de prendre des décisions, de dicter des épigraphes, etc. A d’autres moments, j’étais folle. C’était comme si j’avais deux corps, ou plutôt deux esprits dans un même corps. Et je ne saurais dire lequel des deux était davantage à moi.

Mon cher papa! Peut-être que si j’avais pu le voir je me serais davantage rendu compte de ce qui se passait. Mais comme cela... Si j’entendais bouger dans la chambre de papa, c’était terrible!

J’ai alors vécu presque sans manger. Deux ou trois prunes et une ampoule de liquide physiologique constituaient mon repas quotidien. Et cela a suffi, hélas! à me garder en vie.

On me raconta que papa, après sa mort, avait récupéré toute la beauté virile d’autrefois. Car il était beau mon papa. On me raconta que même quarante-huit heures après, il était exempt de toute apparence cadavérique. Je le crois. C’était un juste. Et celui qui vit comme un juste acquiert dans la mort une beauté et une immunité particulièrement solennelles.

Mais moi je ne l’ai pas vu! C’est une lame qui me fend le coeur. J’ai assisté des milliers de moribonds et je les ai redisposés dans la mort, mais pas mon père. Cela suffit! Cela suffit! Si je continue je vais redevenir folle.

Tu m’as tout enlevé, ô Dieu! Tu as voulu régner en souverain absolu et tu as mis ton trône sur mon coeur transpercé. Tu l’as étendu à tes pieds, mon pauvre coeur orné de tant, de trop de blessures... ce pauvre coeur qui ne trouve plus de répis sur la terre... Que de sacrifices me coûte mon amour pour mon Dieu! Mais aucun ne vaut ce que j’ai enduré à devoir perdre mon petit papa de la sorte...

Cela fait presque huit ans que cela s’est passé et ma souffrance est restée la même... et je ne puis entendre quelqu’un appeler “papa!”, je ne peux pas voir un enfant dans les bras de son père sans sentir se broyer mon coeur sous le poids de la nostalgie de mon propre papa...

Comme je comprends la petite Thérèse lorsqu’elle parle de son papa! Pour moi aussi mon père représentait tout et était comme le “roi” de ma vie. Un roi juste, amoureux, qui avait réponse à tout, qui consolait de tout... Et moi j’étais pour lui sa petite reine, ou plutôt son impératrice et assez despotique car, auprès de lui, j’obtenais tout ce que je ne pouvais avoir ailleurs. Il représentait pour moi le modèle de la beauté, de la bonté, de l’intelligence, de l’amour...

Même lorsque la maladie de 1910 a commencé à diminuer son intelligence, pour moi il représentait encore tout ce dont j’avais besoin. La seule tristesse que j’éprouvais à son égard était le fait qu’il soit plaint par beaucoup de monde, que les personnes moins gentilles se moquent de lui, par ce qu’il était redevenu un peu comme un enfant, qui pleurait facilement, et qui oubliait facilement les choses. Lorsqu’il mourut, j’aurais dû penser que désormais il n’aurait plus été ni raillé ni maltraité. Mais on ne pense pas à certaines choses quand le coeur souffre!

Ma maman n’a pas admis et n’admet pas que je puisse avoir aimé papa de façon à souffrir de sa mort. Elle est même allée jusqu’à m’accuser, il y a encore quelques jours, d’avoir aggravé son état en lui faisant prendre de l’huile... Alors que c’était la seule chose qui pouvait atténuer l’inflammation des uretères et favoriser l’expulsion du calcul, permettant la décongestion que lui provoquait l’urotropine. Mais que voulez-vous y faire!

Avec la mort de papa, ma mère devint désormais maître absolue à la maison, et manifesta tout son despotisme.

Papa ne faisait pas le poids. Son autorité avait été supplantée depuis longtemps. Mais lorsqu’il n’en pouvait plus, un bruyant: “C’est assez! Va te faire voir ailleurs!” suffisait à faire taire maman. Ou bien c’était une expression encore plus efficace: “Tu es une hystérique!” qui la fouettait mieux qu’une cravache. C’étaient les seules armes dont disposait papa, lorsqu’il était exacerbé par des moments féroces de la paranoia de ma mère. Et cela la freinait un peu.

Maintenant, ce frein n’était plus là et maman pouvait se jeter sans crainte sur moi, sur Marta, sur tout le monde... C’était une vraie folle! A elle seule, elle a commis plus de sottises et de cruautés au cours de ces huit dernières années, qu’un pavillon entier d’aliénés. Même la gentille soeur, qui avait assisté mon père et moi, dut intervenir parce que ma mère me giflait continuellement en m’insultant parce que j’étais restée indifférente à la mort de papa!!! J’en étais devenue presque folle de douleur!

Je vous assure que Marta et moi nous avons été vraiment maltraitées. Le docteur dut même lui donner du bromure car on n’y tenait plus. Le fait d’être seul maître à bord lui avait dérangé le cerveau!

Elle écrivit aussitôt à son frère, avec qui elle était fâchée depuis 1917, en lui faisant croire que c’était papa qui l’avait empêché de le faire plus tôt... Alors que c’était elle qui n’avait jamais voulu se réconcilier. Même après sa mort, elle trouvait moyen d’insulter papa en le faisant passer pour quelqu’un de malveillant! Après dix-huit ans, voilà que dès la mort de papa on assista à de grandes tendresses à l’égard de ce frère ingrat. Et cela dure encore au prix de dépenses mensuelles qui ne sont pas indifférentes...

C’est ainsi que maman me priva des maillots de laine de papa, qui étaient tout neuf, car je venais de les tricoter dans mon lit pour le prochain hiver et que j’aurais pu démonter et refaire pour moi, et qu’elle les expédia à son cher frère qui ne lui a même pas dit merci et qui, depuis des années, ne les possède même plus, et ainsi de suite... Car lorsqu’on l’aide, c’est comme si on ne faisait rien pour lui. Il ne le mérite pas. Mais, tout compte fait... Ce que je ne peux surmonter est le dégoût que j’éprouve devant le fait qu’elle lui a fait croire que c’était papa qui avait voulu lui tenir rancune pendant tout ce temps...

Autre bêtise cruelle: voilà Mario qui reparaît à l’horizon. Ou plutôt son spectre. Jugez vous-même si j’étais dans mon tort ou si je n’avais pas raison.

Les deux demoiselles qui venaient dormir chez nous étaient très curieuses de connaître les détails de mon aventure avec Mario. C’était de la curiosité idiote, et indélicate aussi, parce qu’elles voulaient entrer dans un domaine qui m’était personnel et qui était presque sacré. Mais, en un mot, cette curiosité les démangeait. Elles n’étaient pas méchantes, mais plutôt romantiques, et éprouvaient le besoin de remplir leur oisiveté avec des histoires d’amour authentiques, aussi essayaient-elles de connaître la mienne pour avoir un autre roman à ajouter à leur collection. Pour elles c’était un roman. Pour moi c’est une tragédie. Et je ne voudrais jamais y toucher.

 

Depuis dimanche, je n’ai plus écrit. J’ai tellement souffert de parler de mon papa que je me suis sentie mal au cours de ces dernières soixante heures. Je commence seulement ce soir, et nous sommes déjà mercredi, à reprendre un peu de forces. Aussi je reprends mon récit. Espérons que je ne vais pas me sentir mal à nouveau. Car parler de Mario est aussi une grande souffrance.

Ces deux demoiselles donc, qui avaient sans aucun doute fait preuve de bonté à mon égard, me dérangeaient un peu par leur indélicatesse, par une certaine légèreté un peu trop contraire à ma façon de penser et d’agir.

Elles plaisantaient un peu trop facilement sur ce qui était pour moi une grande souffrance morale, par exemple sur certaines visites médicales qui me répugnaient au maximum. Elles plaisantaient trop aisément à propos de mes relations de malade avec le docteur, m’attribuant des sentiments qu’elles éprouvaient elles-mêmes à l’égard de ce médecin, des sentiments exaltés qui sortaient du droit chemin d’une simple amitié, pour pénétrer dans le domaine illicite d’une sympathie trop vive et trop ouvertement manifestée. J’avais dû rappeler à l’ordre l’une des deux, parce que je voyais que le médecin était gêné par une tentative de charme un peu trop explicite. Et cela avait été interprété d’une façon tout autre qu’exacte. C’est-à-dire qu’elles avaient cru qu’il y avait de la jalousie de ma part. Oh! pauvre de moi! Moi qui n’ai jamais souffert de jalousie, même pas lorsqu’il s’agissait de quelqu’un qui représentait pour moi effectivement quelque chose. Figurez-vous donc avec quelqu’un auquel je n’étais attachée que comme une malade à l’égard de celui qui la soigne et rien d’autre! Je crois que j’ai agi comme aurait dû le faire toute personne sérieuse, en rappelant à l’ordre cette jeunette qui était en train de se monter la tête, et qui le montrait ouvertement, pour quelqu’un qui était déjà lié avec une autre femme par des promesses solennelles.

Elles plaisantaient enfin un peu trop dans ce triste moment de la mort de mon papa.

Il y avait des moments où j’étais hors de moi. Mais dans les moments où j’étais présente à moi-même je percevais les choses avec une acuité et une sensibilité extrêmes. Je crois même qu’avec les sens aussi aiguisés, je parvenais à comprendre les choses même lorsque j’avais l’air de ne rien comprendre et cela servait à ramener mon esprit, qui vagabondait sous la douleur, à une exacte appréciation de ce qui se passait autour de moi. Comme une flamme qui oscille sous une rafale de vent et resplendit mieux qu’avant en se consumant d’autant plus rapidement que le vent l’agite sous la tempête, de la même façon je consumait toutes mes forces, mais j’avais acquis plus que jamais une grande agilité à tout comprendre. J’ai comme l’impression que se déroulaient devant mes yeux une sorte de vision dans laquelle un sixième sens lisait clairement ce que dans ma tempête les autres sentiments habituels ne parvenaient plus à saisir comme avant.

Je ne sais pas l’expliquer... En un mot, je comprenais que ces deux-là, jouaient avec ma vraie souffrance et avec les manifestations plus ou moins étranges de maman, comme si elles étaient au carnaval. Quand on pense à la dévotion avec laquelle j’abordais tout ce qui touchait à la personne de mon père, on comprend combien cela me faisait souffrir. J’avais même dû les rappeler à l’ordre encore le 30 juin, car je ne pouvais pas tolérer que pendant que papa était étendu sur son lit de mort, elles en profitassent pour essayer de faire boire Marta, afin de se moquer d’elle. J’avais demandé à maman de les rappeler à l’ordre... Mais lorsque je demande une chose à maman je peux être sûre d’obtenir le contraire! Cette fois-là encore maman me reprocha d’avoir des lubies et d’être trop pessimiste.

Le mois d’août arriva et, avec le mois d’août, arriva aussi à Viareggio l’escadre navale. Les deux demoiselles, bien que le médecin et Marta les aient priées de ne rien me dire à ce sujet pour ne pas bouleverser davantage mon esprit qui paraissait vraiment être sur le point de chavirer, s’empressèrent de me faire savoir que l’escadre du Haut-Tyrrhénois se trouvait au grand complet à Viareggio et me remplirent la tête de réflexions du genre: “Qui sait s’il n’y a pas aussi votre fiancé! S’il passait par là et que vous puissiez le voir!” etc. Elles me demandèrent aussi son prénom et son nom pour faire des recherches. Je leur répondis que puisque je n’avais jamais fait de recherches moi-même, pour des raison évidentes de dignité, je désirais que personne ne se mette en quête de quoi que ce soit.

Je meurs d’amour, mais je ne perds pas jamais la tête au point de manquer au respect de moi-même. Et il me semblait que leur attitude me poussait à un manque de respect envers moi-même. Pour ma part, il n’y a que Dieu que j’implore. J’aime les créatures mais je sais rester à ma place. Toujours et avec tout le monde. Donc même avec Mario. Et même avec lui plus qu’avec quiconque. Pour son âme j’offre ma souffrance, mais je ne demande pas à sa chair de m’aimer. Pour l’amour de Dieu!

Par ailleurs, depuis 1932, je suis persuadée qu’il est mort. Pourquoi? Parce qu’il est venu me le dire lui même en rêve. Et il me demanda pardon pour sa façon d’agir et me déclara que si lui, en tant qu’homme, s’était égaré, son âme m’était restée fidèle et qu’il était venu me prendre, maintenant qu’il était mort, pour être mon époux dans l’au-delà. Dans ce rêve je lui demandai de me laisser vivre... alors, avec beaucoup de tristesse il me répondit: “Tu ne veux donc pas venir? Tu ne m’aimes donc plus? Tu ne me pardonnes donc pas? Je dois donc rester seul?” Et moi: “Encore un peu de temps, Mario, un peu de vie et je te rejoindrai.” Et lui: “Un an te suffit-il? Je reviendrai chaque année te chercher.” Et chaque année, au mois de novembre, il vient m’appeler. Il m’a dit bien des choses... Pendant des années il semblait avoir besoin de moi, comme pour se libérer d’un châtiment, et il essayait de m’expliquer pourquoi il s’était mal comporté... Quelle accusation porta-t-il contre ma mère! Lorsqu’elle même déclara à son amie: “Oh! pourquoi donc ai-je écrit cette lettre?” j’ai aussitôt pensé aux paroles de Mario et à ce qu’il m’a fait lire... Mais, depuis quelque temps, il m’apparaît de nouveau libre et fort... C’est lui qui me protège et qui me dit: “N’aie pas peur! Je reste toujours auprès de toi et en ma compagnie tu ne dois pas avoir peur. Je te défends contre tout.”

Je suis persuadée qu’il est mort et qu’il a fini d’expier son châtiment. Et par ailleurs son nom ne figure plus, depuis plus de dix ans, dans le Journal Officiel de la Marine que je lis régulièrement. Mais malgré cette conviction je voulais que personne ne fasse des recherches auprès des autres officiers, des recherches qui auraient pu être mal interprétées.

Mais voyez un peu ce que goupillèrent ces deux imbéciles! Elles se mettent à interpeller tous les officiers de l’escadre et à leur demander s’ils ne connaissaient pas machin chouette. Elles avaient osé ouvrir le coffret où je conserve mes lettres, profitant d’un moment d’assoupissement de ma part, et elles avaient de la sorte appris le prénom de Mario et son nom de famille.

Marta qui les surprit dans cette occupation qui n’était pas autorisée, les rappela à l’ordre. Mais inutilement. Alors Marta m’avertit. Alors moi, heurtée par une telle intrusion dans un domaine aussi délicat, j’avertis maman. Que pouvais-je faire d’autre dans mon état? Je ne pouvais pas intervenir. Seule maman était en mesure de mettre fin à un jeu pareil. Mais une fois de plus maman me blessa sans me comprendre. Elle se déchaîna contre moi en m’accusant d’avoir chargé ces deux-là de se mettre en quête de Mario. Mais si je l’avais fait, ce n’est pas à elle que j’aurais demandé d’intervenir pour qu’elles cessent d’agir de la sorte. Vous ne croyez pas? Mais maman est ainsi faite! Elle est comme un cheval ombrageux, qui s’effarouche à la vue de la moindre chimère et qui néglige les véritables obstacles...

Elle déchaîna donc sur moi l’une de ses habituelles scènes sauvages. Ni Marta, ni la religieuse infirmière ne purent me défendre et la ramener à la raison... Il y en eu pour toutes les trois! Les insultes les plus cruelles, les reproches les plus barbares me furent adressés, alors que j’étais innocente de la moindre faute à ce sujet. Elle n’eut aucunement pitié de mon état général et mental. Aucune pitié.

Après m’avoir amplement flagellée par sa façon inhumaine d’agir, elle acheva de se défouler sur ces deux petites idiotes... qui furent finalement mises à la porte, et définitivement. C’est ainsi que se termina une relation qui avait pourtant donné de bons résultats, contredits ensuite par d’aussi mesquins contre-résultats de papotage, de curiosité et de légèreté.

Mais après avoir été chassées, ces deux-là se vengèrent largement. Et sur qui? Sur moi naturellement! Quand donc m’est-il arrivé de ne pas payer pour les autres? Et comment ont-elles opéré leur vengeance? En faisant circuler des calomnies odieuses à mon sujet, me faisant passer pour quelqu’un de dépravé, atteint des pires vices qui soient et des plus honteux...

Le médecin qui fut l’un de ceux qui avait été avertis, et ils étaient nombreux, me fit surveiller par une religieuse. Mais celle-ci, en toute conscience, déclara au docteur que “pas même dans les moments de délire je ne commettais des actes déplorables”. Et le médecin, qui était déjà convaincu par lui-même que je n’étais ni anormale ni amorale, la crut aussitôt.

Alors les deux licenciées se rendirent auprès de la mère supérieure des “Barbantini” pour lui raconter... ce qu’elles avaient à lui dire. Moralité: l’on me supprima aussitôt l’assistance des religieuses comme si j’étais un élément de corruption pour elles...

Ecoutez, mon Père. Marta vit avec moi depuis huit ans et dort dans ma chambre. Elle me voit pendant que je dors, quand je sommeille, quand je suis éveillée, etc. Marta peut raconter si oui ou non j’ai certains vices secrets... Mais j’ai dû boire aussi ce calice de calomnies et de souffrances.

Peut-être que maintenant vous direz: “Mais qu’est-ce qu’elle me raconte celle-là? En quoi ces papotages m’intéressent-ils?” Peut-être qu’à vous ils ne vous intéressent pas, mais à moi si! Je considère qu’il faut aussi les rapporter dans mon récit. C’est là pour moi des choses odieuses à écrire, comme elles le furent à vivre. Mais il est nécessaire de les connaître pour voir toutes les couleurs qui ont contribué à dresser ce que je suis. Des couleurs brillantes de la part de Dieu. Des couleurs très sombres, opaques et tristes de la part du prochain. Et, en regardant la différence des couleurs, une fois de plus je dis au Seigneur: “Toi seul tu m’as aimée et ne m’as procuré aucune souffrance avilissante. Tu m’as fait partager ta souffrance royale, mais celle-ci n’est pas une meule qui écrase au sol. C’est un aimant, une paire d’ailes qui entraîne jusqu’au ciel, jusqu’à toi. Merci, mon Dieu!”

 

Après le départ de ces deux demoiselles nous sommes restées seules. Les autres personnes de notre connaissance avaient toutes disparu après la mort de papa. Heurtées par la façon de faire de ma maman, maintenant qu’il n’y avait qu’elle pour commander, elles étaient parties. Quelques-unes même, qui avaient été largement aidées par nous, s’étaient retirées aussi. Il est exact ce proverbe chinois qui affirme: “Si tu es gentil avec un chien, il t’en sera reconnaissant et remuera la queue. Si c’est à un homme que tu rends service, il te haira et agitera sa bouche pour te mordre et te dénigrer.”

Il n’y a que madame Soldarelli qui était et est restée fidèle: une chère personne qui n’a pas la force de s’imposer, mais qui, par son affection, d’autant plus vive qu’elle s’adresse à quelqu’un qui souffre, essaye de soigner les plaies morales. Mais madame Soldarelli est une personne hors du commun. Si le monde était constitué entièrement par des personnes de ce genre, ce ne serait plus le “monde”, ce serait le “paradis”.

Imaginez un peu ma mère qui n’aurait plus de témoins gênant son sens paranoïaque de l’autorité! C’est par miracle qu’elle n’est pas devenue folle sous la poussée de la fièvre de son auto-encensement, mais aussi grâce aux doses intenses de bromure que le médecin lui fit prendre sous un autre nom. Et d’ailleurs lorsqu’elle s’aperçut qu’il s’agissait de bromure, le pauvre docteur courut le risque de finir comme la figure mythique d’Orphée lorsqu’il fut dévoré par les furieuses Ménades! C’est alors que Marta et moi avons risqué nous-mêmes de devenir folles, brutalisées — c’est le mot juste — comme nous l’avons été par de continuels reproches, accusations, caprices, vilenies...

Il n’y avait plus d’horaire ni pour les repas, ni pour le repos. Plus rien. C’était le chaos complet. Tout était réglé par le caprice et l’humeur de maman. Un jour on mangeait à 10 heures, un autre à 3 heures de l’après-midi. Un matin on se levait à 4 heures et un autre à 8 heures. Un jour on mangeait trois fois, un autre une seule fois et pas grand chose: pas de soupe, juste un peu de pain et de fromage... On était vraiment à l’asile d’aliénés! Et s’il n’y avait eu encore que ces extravagances, tant pis! Mais il y avait pire. De temps en temps, sans raison, il y avait les grands silences, comme les appelait papa: c’est-à-dire des moments lunatiques impressionnants où, la maison aurait pu prendre feu, elle n’ouvrait pas la bouche. Ces “grands silences” étaient précédés et suivis par des scènes injustes et violentes... Imaginez un peu ce qu’était notre vie...

Maman a toujours souffert de la manie de la persécution: “Celui-ci m’est hostile”, “celle-là veut ma mort”, “Voilà que l’on essaye de me faire tomber, aliter, empoisonner, etc., pour me tuer”. Et ainsi de suite. Maintenant cette manie avait atteint son paroxysme et moi je représentais l’ennemi par excellence (à son avis).

Ne vivant que pour l’argent et rien d’autre, elle tremblait à l’idée que je fasse valoir le testament de mon père qui avait fait de moi son héritière, laissant à son épouse le juste nécessaire et rien d’autre. Je m’en souviens parfaitement. Il se termine par ces mots: “A ma fille, dont je connais le coeur, je confie maman. Je la bénirai si elle continue d’être cette fille pleine d’affection et de tendresse qu’elle a été jusqu’à présent”. Maman, par crainte que je ne veuille entrer en possession de mes biens, a détruit ou caché le testament. Moi je ne l’ai vu que lorsque papa l’a écrit, c’est-à-dire il y a une vingtaine d’années.

Qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse d’avoir ou de manquer d’argent? Je n’ai jamais eu de caprices et j’ai toujours su réprimer mes désirs, alors... Et puis maintenant que je me trouve dans ces conditions, que voulez vous que je désire? Ce peut être au maximum un livre, une fleur... Il me suffit, comme il est de son simple devoir, que maman me donne le strict nécessaire pour vivre. Je ne lui demande rien d’autre. Même pas des médicaments qui pourraient m’aider à moins souffrir. Même pas des visites médicales qui permettraient d’y voir un peu plus clair dans mon délabrement. Vous voyez d’ailleurs que si je vais bientôt être examinée par un spécialiste, c’est parce que mon cousin s’en est occupé.

C’est vrai que maman me reproche constamment ce que je coûte. Mais que puis-je faire? Si Dieu me garde en vie je ne peux certes pas me supprimer moi-même pour ne pas lui faire dépenser de l’argent. Et d’ailleurs elle devrait savoir que c’est moi qui ai gagné ce prix et que donc je dépense ce que nous n’avions pas avant et que la bonté de Dieu m’a concédé pour être un peu mieux supportée par ma mère.

J’ai moins d’attentions que n’en aurait une soeur de la part de sa supérieure, croyez-moi. Et pourtant j’ai réduit à un tel minimum mes besoins de nourriture, même les plus urgents, que je puis dire vivre dans une permanente et stricte, très stricte pénitence. Cela aggrave mon état, mais ne procure pas plus de joie à ma mère, parce que sa conscience lui reproche sa manière d’agir. Un reproche qui n’aboutit pas à une amélioration, mais qui augmente la malveillance à mon égard. Mais de toute manière... quand ai-je donc pu n’être pas maltraitée? Tant que je vivrai je subirai de mauvais traitements. Puis, après ma mort, alors j’aurai droit aux apothéoses de sa part, avec fleurs, lampions, etc. C’est sa façon de faire.

Mais revenons au testament. Puisque mon père était mort le 30 juin, on aurait dû donner à la veuve la différence de retraite entre le 13 et le 30, environ deux cents lires. Mais pour les obtenir il fallait présenter un testament.

Pour ma part, le 2 décembre, je fis remarquer à maman: “De mon point de vue, je te conseillerais de ne rien faire. Le fisc prend à dix mains, mais il n’en a même pas une pour donner. Puisque ce prix c’est moi qui l’ai gagné et qu’il ne figure pas dans le patrimoine de papa, il vaut mieux ne pas attirer sur nous l’attention des impôts. Sinon on risque de tomber dans un guêpier”. Il me semble que cela aussi était dans ses intérêts. Vous ne croyez pas?

Eh! Bien! Maman me tomba dessus avec une telle violence qu’elle me provoqua une congestion et un délire qui dura huit jours. Elle me déclara qu’elle était prête à me répudier et à remplir tous les actes nécessaires contre moi pour prouver que j’étais une fille indigne, que je voulais dépouiller sa mère... et caetera, et caetera, et que par ailleurs mon père, connaissant la hyène que j’étais, avait inscrit tout à son nom à elle, sa femme, et m’avait déshéritée. En un mot, tout était à maman et moi je ne vivais que de son aumône. Puis, après m’avoir maudite, elle s’en alla, et malgré que le docteur et le prêtre l’avaient informée que j’étais entre la mort et la vie, pendant huit jours elle n’entra plus dans ma chambre.

Le 10 décembre je fus prise par un tel délire qu’à quatre on ne parvenait pas à me tenir... et alors... elle se calma. Mais la camisole de force c’était à elle qu’il aurait fallu la mettre, je vous assure. Ce jour-là, le sang, qui était depuis trop de jours comprimé dans le coeur, déborda dans les poumons avec une telle violence qu’il se forma un sac de sang dans le poumon droit. Et il fallut des mois pour qu’il se résorbe.

Voilà ce qu’a été ma mère après la mort de papa. Si vous saviez combien de fois je l’ai entendue dire: “Ah! Si j’étais libre! Ah! Si on en finissait avec cette histoire! Que Marta s’en aille! Que tout le monde s’en aille! Et que je puisse enfin faire ce qui me plaît!” Oui, je suis un poids pour elle. Et il me faut l’amour que je porte à Jésus pour que je l’aime, malgré qu’elle me déclare sans ambages que je lui pèse. Ce sont là des gestes de perversion morale que seulement ceux qui les ont constatés peuvent y croire. Voilà pourquoi je tremble à l’idée de perdre aussi le docteur qui s’est enfin laissé convaincre de la manière que l’on vit chez moi...

Voilà une misère que rien ne dépasse, mon Père. Là où on s’aime n’importe quoi devient supportable, et un malade qui est aimé n’est jamais malheureux. Mais moi je ne suis pas aimée, je suis repoussée et traitée de “fardeau” par ma maman... “Voyez s’il y a une douleur semblable à la mienne”.

A cette époque, je m’étais mise à écrire, sur le conseil d’experts, un livre qui aurait pu m’apporter quelque soulagement financier, mais aussi quelques satisfactions morales. Vous y croyez? Toutes les critiques les plus vives et les obstacles les plus machiavéliques furent dressés par ma mère pour que je n’y parvienne pas. Maintenant, l’ouvrage est presque terminé et maintenant maman voudrait que je l’achève à cause de l’argent... Mais il fallait qu’elle me laisse tranquille lorsque je pouvais. Maintenant c’est trop tard. Je le regrette parce que c’était un livre sain. Et on a besoin d’ouvrages sains.

Il aurait pu faire du bien mon livre, et porter Dieu à travers des sentiers que le lecteur aurait parcouru sans s’en apercevoir. C’était mon but. Mais cela aussi m’a été interdit. Ainsi je mourrai sans rien laisser de moi; pas d’enfants, que j’aurais tellement aimés, pas de livre, une créature fruit de ma pensée, que j’aimais comme une créature de chair vivante... Ah! Je n’ai eu aucune satisfaction sur terre. Aucune. Jamais. Toutes les joies je les ai eues du ciel et c’est au ciel que je les trouverai.

A cette époque-là maman s’était mise à m’administrer, à l’insu du médecin, je ne sais quelle mixture. Moi alors je mangeais seule. C’est pourquoi, lorsque Marta sortait faire les courses, j’entendais chaque matin maman travailler du hachoir à la cuisine, puis elle m’amenait la soupe. Après le repas je me sentais mal. Je devenais toute glacée, j’avais des sueurs dans tout le corps, des évanouissements, des vomissements, je frôlais la paralysie. Le médecin ne savait plus à quel saint se vouer pour trouver une explication à tout ça.

Un jour je ne voulus pas manger la soupe et c’est Marta qui la mangea. Elle se sentis très mal. Je refis l’expérience en donnant la soupe au chien. Il risqua de mourir. Alors j’envoyai Marta en observation. J’attendis un peu, puis elle revint m’apporter un morceau, qui semblait de pastille blanc, trouvé sur la cuisinière. Cela avait un goût salé et amer. Je ne sais pas ce que c’était.

J’en parlais au docteur et à mon curé. Le premier me conseilla: “Faites donc manger à votre mère ce qu’elle a préparé pour vous”, et le second: “Mangez un repas identique à celui que prennent les autres et à la même heure. Ne mangez jamais plus, absolument plus jamais, ce qui est préparé exclusivement pour vous”.

C’est comme cela que je fis. Et immédiatement. Faisant semblant d’avoir un caprice de malade je voulus manger la soupe de maman et je lui donnais mon riz. Puis je fis de même pour les légumes. Ce fut désastreux. Dans l’après-midi elle se sentit si mal, présentant les mêmes symptômes de froid, d’évanouissements, de vomissements, etc. et fut sur le point de mourir. Il fallut faire venir le docteur en toute hâte.

Depuis ce jour-là je voulus manger ce qui était préparé pour tout le monde. Et je n’entendis plus hacher les fameuses pastilles et je n’eus plus ces fameux symptômes.

Qu’est-ce qu’elle m’administrait? Dieu seul le sait. J’ai pensé que, supersticieuse comme elle est à l’égard de la sorcellerie, elle s’était procurée, par l’entremise de je ne sais pas qui, quelque médicament de l’un de ces histrions... et je ne veux pas imaginer autre chose.

Je vous ai raconté également cela, parce que je pense que cela fait partie du tableau...

Marta se creuse encore la cervelle pour essayer d’imaginer ce que pouvait bien être cette substance et qui pouvait bien la lui avoir donnée. Moi je m’efforce d’oublier...