Autobiographie
11. “... Dont est sûr seulement celui qui a une foi ferme dans le Christ”
Au collège, comme une fleur qui pousse en un terrain favorable, comme une plante qui est amenée de l’ombre à la lumière du soleil, comme un arbuste sauvage qui connaît la main du jardinier, j’ai fleuri en grandeur, en intelligence, en savoir. Mais j’ai surtout fleuri dans le Christ.
Comme je vous ai dit au début de ce récit, la première rencontre advint “avant de quitter l’enfance”, dans la chapelle des Ursulines où, avec toute l’innocence et la confiance de l’enfance, j’ai aimé Jésus qui était mort pour moi au milieu de tant de souffrance. Puis... j’avais perdu mon Dieu de vu. Le contact s’était éteint, comme un fil qui casse sous le poids excessif de choses inutiles.
Les Adoratrices du Très Saint Sacrement avaient renoué le fil interrompu. Mais, en raison bien sûr de mon incapacité, le courant ne s’était pas encore rétabli. Trop d’années d’inertie spirituelle étaient passées et l’âme était tombée en un état de léthargie qu’elle avait du mal à surmonter. Jésus ne me forçait pas. Il aurait pu me secouer durement, par quelque peine, ou au moyen de quelque chose d’autre voulu par sa Volonté. Mais il ne le fit pas. Il attendit. Simplement il m’aima, mon cher Jésus. Maintenant il est donc juste que je l’aime, même si je ne sens pas ses caresses, car je suis restée longtemps dans une telle apathie, et dans un étourdiment tel que je suis incapable de sentir sa présence.
A mon arrivée au collège, dès les premiers jours, j’ai senti que mon âme se tournait à nouveau vers lui. L’arbre ne doit pas se sentir autrement au printemps, lorsqu’il sort de son sommeil léthargique hivernal. Depuis les racines, enfoncées dans le sol, une lymphe, qui n’est autre que de la molécule solaire descendue dans les mottes de terre qui étaient froides et qui sont devenues tièdes sous les rayons dorés, commence à s’élever dans le tronc aride, met un tremblement dans l’écorce rêche, un sang dans le bois compact, une vie dans la moelle à demi morte, s’avance dans les branches, vers le sommet, consolide les bourgeons à peine ébauchés, les grossit, les ouvre en un miracle de nouveau feuillage, répand boutons et corolles, ravive les étamines et les rend fécondes, suscite les épousailles végétales entre les fleurs, met en mouvement le pollen fécondant, crée le triomphe du fruit nouveau, fait de l’arbre, qui était triste et squelettique, un poème de vie utile et féconde.
Moi aussi j’ai senti quelque chose descendre en moi, fondre mon coeur glacé, m’animer, palpiter, éclairer ce qui était auparavant obscurité et mort... Saint Joseph, celui qui me tenait sur ses genoux paternels et qui m’avait lavée le premier l’âme avec le sang du Christ, me prenait maintenant par la main et me conduisait à Jésus. J’étais au collège depuis six jours à peine que commençait la chère neuvaine à saint Joseph, et je m’y trouvais depuis quinze jours lorsqu’eut lieu la messe solennelle en l’honneur du saint qui était aussi le saint patron de la supérieure. Le soleil du Christ s’élevait au-dessus de ma nuit...
J’ai toujours beaucoup aimé les fonctions religieuses solennelles. Cette pompe autour du Saint des Saints, cette musique sacrée, suave et solennelle, cet arôme d’encens qui se consume devant l’autel, en fragrance et feu ardent, cette louange à Dieu et à ses saints, dans un cadre de faste, m’ont toujours touchée le coeur. Et m’ont procuré l’expérience, en une mesure infinitésimale, de ce qu’est et de ce que sera, dans les siècles des siècles, l’éternelle fonction des hosannas à l’Agneau, dans les cieux bienheureux de Dieu. Et depuis lors ces cérémonies ont mis en moi une nostalgie des chants célestes, une hâte de me rendre là-haut pour unir ma voix à celle des armées bienheureuses, dont la vie consiste à adorer la sainte Trinité et à se perdre dans la joie d’une telle adoration.
Dans ce collège la religion imprégnait toute la journée. Mais il s’agissait d’une religion lumineuse, ouverte, confiante. Ce n’étaient pas de longues et fatiguantes prières, mais un constant et bref rappel à Dieu. Non pas la crainte de son jugement, mais la confiance en la bonté du Père, voilà ce qui nous était inculqué. La discipline religieuse ne nous était jamais imposée. Mais nous étions amenées à la désirer sans même nous en apercevoir, tellement il était doux de la pratiquer, tellement douce était la manière par laquelle ces maîtresses vivaient de cette vie religieuse, tellement était attachant tout ce qui avait trait à la vie pieuse que l’on nous invitait à vivre.
La journée commençait par la messe, qui était célébrée pour tout le monde, mais si l’une d’entre nous ne désirait pas s’approcher de la sainte table, libre à elle de rester à sa place. Personne ne le lui imposait ou n’y faisait allusion. L’attitude des religieuses n’était pas conditionnée par l’inertie spirituelle de certaines de leurs fillettes. Bien sûr elles auront insisté dans la prière en faveur de cette âme endormie, mais elle n’en disaient rien directement à l’intéressée.
Je crois que c’était là la meilleure méthode, voire la seule qui soit à suivre en cette matière si délicate qu’est la vie de l’âme. Prière et pénitence pour obtenir la lumière aux coeurs obscurcis, mais rien de plus. Le sens religieux n’est pas autre chose que vie d’amour, or les amours, pour être vraies, doivent être spontanées. Si elles sont imposées elles cessent automatiquement d’être amour et deviennent un devoir lourd et antipathique. Il faut savoir porter les coeurs à aimer sans que cet effort soit manifeste.
Les religieuses excellaient en cet art sublime. Elles nous éduquaient à la vie de foi avec une telle douceur, et par des attentions si légères et à peine perceptibles, que nous nous trouvions imprégnées du sens religieux sans nous rendre compte qu’un effort continu était fourni dans cette direction.
De même qu’elles ne nous forçaient pas aux pratiques religieuses, elles ne poussaient pas à l’exaltation de la piété. Là aussi leur comportement était très droit. Elles se contentaient de surveiller les tendances de nos âmes de jeunes filles sans rien faire pour éveiller en nous quelque sensibilité mystique éphémère, caractéristique de la puberté qui, après avoir porté le coeur à un délire de sentimentalisme sacré, le quitte brutalement, comme un feu de paille, le laissant couvert de cendres et transi de froid, pour avoir consumé en une heure, non pas dans un amour authentique, mais en une chimère, en un mirage trompeur, toute la piété dont nous étions capables. Comme certaines plantes que le jardinier force, par des techniques contre nature et qui se développent de façon trop précoce, se recouvrant d’un feuillage excessif et de corolles prématurées pour... mourir aussitôt. Pauvres plantes éphémères que l’homme par son caprice a conduit prématurément à leur fin, alors qu’il aurait pu bénéficier de leur agréable présence pendant des années...
Il n’y avait rien de cela à mon collège. La foi était présente partout, comme un soleil qui répand la vraie Vie, mais comme il advient justement parmi les astres, qui restent dans le ciel tandis que les hommes passent leurs journées et prennent leur repos sous leur passage sans penser à eux, ainsi nous étions nous-mêmes réglées par le soleil de la foi, mais sans avoir à réfléchir sur le fait que ce Bien, que nous sentions grandir en nous, provenait de ce soleil qui nous imprégnait peu à peu et devenait le sang de notre âme, la chair de notre esprit. Mais justement parce qu’il en était ainsi, cette oeuvre lente et patiente, laissa en nous une trace durable.
Lorsque s’ouvrent les nuages et que l’eau se déverse sur la terre, comme un drapeau démesurément étendu pour la recevoir, les réactions produites sont différentes. Une averse abondante secoue, frappe, déracine, arrache feuillages et fruits, tiges et graines. Une couche fangeuse jaune demeure, en souvenir de la fureur météorologique. Mais si une douce bruine, qui est presque rosée d’avril, descend lentement du ciel à peine voilé, enlevant la poussière des feuillages, grossissant les boutons et les étamines, glisse sur les mottes de terre comme une caresse, filtre jusqu’aux graines cachées pour les nourrir des gaz captés dans l’atmosphère, l’homme observe, d’un oeil émerveillé, la terre devenir plus belle et féconde, et pulluler de vie par toutes ses pores, d’où exsudent des tiges qui se couvrent d’un couronnement de fleurs, et qui, lorsque le temps devient plus limpide et plus pur, annonce une promesse prochaine de moisson.
Au collège, la religion était cette eau discrète qui vous pénètre au plus intime, et vous apporte le goût salutaire de la vie.
Les âmes réagissaient différemment, selon leur propre diversité. Certaines d’entre nous avons été entrainées très haut dans la vie surnaturelle, d’autres sont restées telles qu’elles étaient, d’autres encore se sont misérablement perdues. Mais cette variété de rendement provenait des caractéristiques individuelles ou familiales car, du côté des religieuses, l’action éducative était la même à l’égard de chacune d’entre nous.
Quant à moi, probablement parce que j’étais malheureuse, je fus plus aisément sensible à la grâce.
Mais il ne devrait pas en être ainsi, n’est-ce pas? On pense que devraient être les plus heureux ceux que la bonté de Dieu préserve de la souffrance et qui l’aiment et s’attachent à lui par gratitude et affection. Dans la réalité par contre il advient habituellement le contraire. Il est toujours question de coeurs qui ne sont pas tout à fait mauvais, car dans ce cas, bien ou mal, joie ou souffrance, laissent la même indifférence sacrilège à l’égard du Donneur de toute chose, lorsque cela n’atteint pas une rébellion plus sacrilège encore. Mais en des âmes qui ne sont pas entièrement mauvaises, la souffrance est un signal qui rappelle Dieu à l’âme. Car en des coeurs pauvres d’affection la souffrance est bienfaisante, dispensatrice du pain de l’amour, au nom de Dieu. Chez des êtres solitaires, qui mènent une vie qui n’est pas propice, une vie qui est plus aride que pour une créature perdue dans le désert, la rencontre avec Dieu c’est la rencontre avec l’Unique qui ne trahit point, qui ne déçoit point, qui n’abandonne point.
“Ceux qui pleurent sont ceux qui savent” non seulement comprendre les autres coeurs, mais qui savent encore trouver le Coeur des coeurs où poser le front qui souffre, le coeur qui saigne, et sur lequel verser les sanglots qui nous étouffent et nous aveuglent, sur lequel placer notre amour, dont personne ne veut, mais qui désire pourtant se donner pour ne point se transformer en une lourde et accablante torture.
Maria, cette petite Maria qui avait déjà tant pleuré, et pleuré dans la solitude, qui avait déjà tellement aimé, et aimé dans la solitude, au cours du brillant printemps 1909, tandis qu’elle s’avançait un peu perdue en ce nouveau monde, a entendu une voix résonner dans son coeur et l’appeler: “Maria”. Aussi la petite Maria, élevant ses yeux d’enfant — trop sérieux déjà à cause de trop de souffrances qu’ils avaient dû endurer — rencontra le visage si doux qui la regardait avec amour et pitié. Mais Maria ne le reconnut pas tout de suite... Elle se sentit seulement attirée par lui, car il la regardait avec tant d’amour, lui tendait les mains avec une telle soif de caresses, et lui souriait... Alors la lumière revint et Maria connut, reconnut Jésus, le Maître, et se jeta à ses pieds dans un désir d’amour.
Mais le Maître, qui savait combien la petite Maria aurait dû l’aimer en pleine connaissance de cause, après tant et tant de mésaventures, lui dit, comme il avait dit autrefois à Marie Madeleine en cette radieuse matinée d’avril: “Ne me touche pas. Car j’ai encore beaucoup à faire auparavant. Ce n’est pas moi, mais toi qui dois d’abord monter sur la croix et te mettre comme hostie sur l’autel de la souffrance, t’offrir à la justice du Père, boire jusqu’à l’amertume mon calice, connaître les différents visages de la tentation, de la passion, de l’amour, choisir le meilleur et renoncer à ce qui est une vaine flatterie. Tu dois d’abord t’effacer avec ta personnalité présente et renaître avec une âme nouvelle. Tu dois d’abord dire ton ‘Fiat’, dire ton ‘Voici la servante...’ et avec toute la souffrance qui est le destin des filles d’Eve, me concevoir, m’engendrer, me nourrir de toi. Lorsque tu te seras transformée en un ciboire pour accueillir mon humanité torturée par amour pour vous, lorsque tu te seras faite victime, comme petite hostie, alors tu me rencontreras, alors je serai en toi et toi en moi, en un lien d’amour qui te rendra bienheureuse déjà sur cette terre, depuis la croix, car je serai ta force, ta joie, ton tout. Pour l’heure je serai seulement le Maître, car tu n’auras pas d’autre maître en dehors de moi, car personne n’est en mesure de t’instruire dans la voie difficile par laquelle je désire te conduire à mon royaume: la voie de la souffrance, afin que tu saches, âme que je préfère, que c’est seulement avec des mots et un visage de souffrance que je viendrai à toi pour t’amener à la joie”.
Ainsi parla-t-il, de sa voix sans son, mon doux Jésus, à mon âme qui l’avait trouvé en ce doux printemps et qui l’avait reconnu. Aussi mon âme, avec plus de capacité de réflexion qu’elle n’avait eu dans son enfance bienheureuse, se mit à la suite du Maître dont elle comprenait qu’elle aurait tiré tout bien, dans sa vie devenue humainement aveugle de tout bien.
Je connus alors ce qu’est la joie du coeur, qui accompagne ceux qui mettent Dieu au centre de leurs affections et qui font de lui le but de leur vie. Cette paix profonde qui existe et résiste, même si la surface de notre moi est bouleversée par des vagues de tempête. Cette douceur qui tempère l’amertume des heures plus noires et donne la force d’avancer, frôlant, il est vrai, le désespoir, mais sachant le dépasser, dans la voie de la croix, c’est-à-dire dans la voie de Dieu.
Combien ai-je aimé Jésus dans ma première jeunesse! Et combien m’aima-t-il!
Je ne sais pas si le feu intime qui brûlait mon coeur lançait des éclats à l’extérieur, aptes à manifester sa présence aux religieuses. J’étais tellement renfermée, je savais veiller avec une telle attention sur ma vie la plus authentique et la plus secrète, que j’en doute. Je pense qu’au moins pour les premiers temps, mes fiançailles mystiques avec le Christ restèrent secrètes. Mais quant à moi, je les connaissais bien!
Ce n’était pas un amour insensible, naturel, comme certaines amours dont on ne prend conscience que lorsqu’elles viennent à manquer. Ah! non! Je savais que je l’aimais et je savais que je voulais l’aimer toujours davantage. Cet amour était pleinement conscient, bien détaché dans tous ses détails. Il éveillait en moiun hymne et une plainte d’amour, il m’apportait de la lumière et des conseils, il me poussait à l’activité, à l’effort, à la quête, au désir très intense de l’aimer toujours davantage et toujours plus parfaitement, profondément, complètement.
Jésus m’instruisait donc avec une douceur paternelle. Jésus, oui, c’était bien lui. Je ne suis pas devenue sa petite Maria-hostie par des mots humains, à cause d’une grande quantité de saintes paroles qui auraient été prononcées à l’autel à mon intention. C’était Jésus qui m’instruisait, qui m’appelait doucement aux heures où il voulait que l’ouïe spirituelle de sa petite Maria soit attentive aux paroles de vie qu’il aurait ensuite faites briller de lumière divine en moi.
J’ai le souvenir, le souvenir de la douceur de tempête d’amour que suscitèrent en moi certaines vies particulières de saintes.
Il était coutume au collège de faire des lectures au réfectoire, en certaines périodes de l’année, comme l’avent et le carême. Une des grandes, ou bien une religieuse, montait sur une espèce de chaire placée au centre de la longue salle à manger et pendant un quart d’heure lisait, midi et soir, quelques pages de la vie d’une sainte.
La première que j’entendis fut l’“Histoire d’une âme”. A l’époque, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, morte depuis onze ans à peine, était tout simplement soeur Thérèse de l’Enfant-Jésus... Mais pour moi elle devint aussitôt mon amie... Sa doctrine d’abandon confiant, d’amour généreux, sa petite voie de grande sainteté, s’imposèrent à moi aussitôt. J’ai compris que je devais prendre ce même chemin pour arriver jusqu’à Jésus... Vous verrez, mon Père, que je ne m’étais pas trompée et que de nombreuses années plus tard, cette petite sainte devint ma “marraine” lorsque je me donnais comme hostie à Jésus...
Il y avait aussi les saintes martyres... Durant les travaux domestiques, l’une d’entre nous lisait pour que nous restions tranquilles et silencieuses, surtout pour mes camarades qui étaient bavardes et indisciplinées. C’est ainsi que je connus “Fabiola”, la “Dernière Vestale”, “Ben Hur”, “Sous le signe de Rome” et je ne sais combien d’autres oeuvres des premiers temps du christianisme... que j’eus l’occasion de lire ou d’entendre lire. Combien d’amies n’ai-je pas connues, alors, parmi les armées de neige et de pourpre des vierges martyres! Combien d’amis n’ai-je pas rencontrés chez les saints tribuns, les saints diacres, les humbles esclaves et les plébéiens de Rome à l’époque des catacombes!
On obtient toujours du bon Jésus ce qu’on lui demande, avec pureté d’intention et comme encouragement d’amour. Parfois il nous semble qu’il n’en est point de la sorte, il nous semble que Dieu ne nous entend pas. En vérité il se fait seulement attendre. Une prière formulée avec sincérité, et pour un bien assuré de nous-mêmes, est toujours exaucée par Dieu.
Pour ma part, j’ai demandé et répété des milliers de fois la prière d’Agnès, afin que mon corps et mon coeur soient conservés dans la pureté, en sorte qu’ils ne soient pas confus aux côtés de Dieu. Je lui ai demandé chaque fois de m’accorder de l’aimer à travers la confession de foi du martyre, car je ne pouvais plus désormais me séparer de cet Amateur d’âmes auquel me liait un noeud si doux de charité.
Et n’ai-je pas obtenu ce que j’avais demandé? Si, je l’ai obtenu et en plénitude. Et lorsque les nécessités de la maladie ont fait baisser la candide corolle de la pureté virginale, n’y a-t-il pas eu là par contre la pourpre du martyre, qui s’élève, de façon plus éclatante encore que toutes les souffrances de la chair? Car n’est-ce-pas le martyre du coeur que de voir arracher la fraîcheur inviolée du lys des vierges? Peut-être qu’au Paradis je ne me trouverai pas parmi les cent quarante-quatre mille qui suivent l’Agneau, candide phalange de ceux dont la chair n’a connu la profanation d’aucune sorte, mais ne ferai-je pas plutôt partie de la troupe érubescente de ceux qu’un amour très élevé et compréhensif ont poussé sur le chemin de l’immolation, qui est sanglant, même s’il n’est pas apparemment couvert de sang, mais qui a simplement sacrifié tout ce qu’il y a de plus vrai et de plus riche en l’homme, et d’abord la santé et la vie?
Si des personnes qui ne sont pas très convaincues de ce qu’il y a de plus vrai dans notre religion, savaient que moi, pauvre créature de femme, à l’aurore de la vie, lorsqu’encore l’expérience de cette vie ne m’avait pas permis de comprendre ce qu’est l’immolation je me suis offerte, ils diraient que j’étais une sotte, une cinglée.
Non, Seigneur. Ni sotte, ni cinglée fut ta petite violette amoureuse et pas même présomptueuse non plus. La petite violette qui est née durant le carême, cette petite violette qui se tâcha de ses premières larmes d’amour pour toi, en face de ton visage blessé, cette petite violette qui a grandi dans l’ombre et l’obscurité, dans le froid et la solitude, elle aspirait à ton soleil, à ton amour afin de redresser sa petite tête si triste et sourire à ta croix, car elle savait que tu n’aurais pas déçu son désir et que tu l’aurais aidée à souffrir pour toi.
Tu as eu besoin du Cyrénéen pour porter ta croix, mais pour tes petits “christs”, qui gravissent leur calvaire en portant leur croix par amour pour toi, par amour des frères, pour accomplir et continuer ta passion, c’est toi qui deviens le Cyrénéen, et lorsque la créature vacille et tombe, qu’en raison de sa fragilité humaine et d’une souffrance trop grande elle ne parvient plus à traîner sa croix, tu la remplaces et tu soumets tes épaules divines au poids du bois, car tu as pitié des petites hosties, car tu leur portes un amour jaloux, une sainte préoccupation, car tu es désireux de les élever avec toi sur la cîme, entre terre et ciel, comme des autels vivants et des encensoirs vivants sur lesquels se pose l’oeil du Père céleste, qui se penche bénignement sur eux, d’où coulent des flots de grâces sur le prochain qui passe et les ignore...
Je possédais donc un monde tout à moi dans lequel je me réfugiais pour vivre ma vie de désir: le saint désir d’identification avec toi, Jésus, qui es connu de si peu de monde et qui portes avec toi l’odeur du paradis!
C’est à cette époque-là que remonte ma nostalgie des beaux mois de mai et de juin, quand la gloire de Marie cède la place à la gloire du Coeur divin... L’odeur de ces mois-là est restée vivante en moi comme une essence conservée en un vase scellé, un parfum qui n’est pas de cette terre, mais qui provient réellement des jardins célestes. Aussi toutes les roses, les lys, les iris, les oeillets et les milliers et milliers de fleurs du doux printemps de mai et du brillant soleil de juin, réunis ensemble, ne pourraient parvenir non seulement à égaler, mais même à imiter les parfums célestes qui venaient à mon coeur des phalanges angéliques, au long de ces mois splendides de Marie et de son Fils. A la fin de ces deux mois, j’étais comme quelqu’un qui voit finir sa joie...
C’est à cette époque que remonte mon engagement comme Fille de Marie. A dire la vérité j’aurais préféré devenir Fille de la Désolée, car j’étais très dévôte à la Madone des douleurs.
C’était à son église que je me rendais pendant les vacances comme à ma paroisse d’été, c’était sa précieuse médaille que je portais, c’était son image que j’avais sur ma table de nuit. J’ai l’impression que Marie désolée continue à me vouloir tout à elle car... maintenant encore, à la fin de ma vie, elle a placé mon âme entre les mains d’un de ses serviteurs et... en vient à mettre sa juridiction jusque sur les travaux qu’elle désire de moi pour son autel. Par ailleurs il est juste qu’il en soit ainsi. La petite amoureuse de Jésus souffrant et crucifié ne pouvait avoir pour Mère que Marie désolée.
J’aurais donc voulu porter le ruban violet des Filles de la Désolée que je voyais au cou des jeunes filles du IIIe externat. Des filles du peuple, que les religieuses réunissaient pour leur enseigner le travail domestique et les occuper le dimanche au patronage. Ce IIIe externat était tout au bout du grand édifice du collège, un édifice qui occupait tout un pan de rue et qui avait été opportunément divisé en quatre sections, qui ne communiquaient pas entre elles. Il y avait la partie noble du collège proprement dit, le Ier externat où venaient s’instruire les jeunes filles de Monza, le IIe externat pour la basse bourgeoisie, où les élèves recevaient un peu d’instruction, mais apprenaient surtout à coudre, enfin le IIIe externat qui recevait des jeunes filles pauvres, accueillies par charité durant toute la journée et les après-midi des jours de fête, et qui apprenaient à coudre.
Ces jeunes filles étaient gentilles et aimaient bien les religieuses. Elles nous invitaient à leurs représentations. Nous avions l’impression de nous rendre dans un autre monde lorsque nous arrivions là-bas, tout au bout, après avoir traversé tout l’édifice, une dizaine de cours, le parc, l’immense jardin potager et les cours des volailles, pleines de “cocorico” et de “cohotcodek”. Nous aussi nous les invitions à nos représentations et sans doute qu’elles aussi avaient l’impression de se rendre en un autre monde en venant dans notre splendide collège, dans un décor d’or, de mosaiques, de planchers brillants comme des miroirs, de tapisseries, de lustres, etc.
Mais, pour en revenir à mon désir, les religieuses ne permirent point que j’entre chez les filles de la Désolée. J’aurais été la seule du collège et les initiatives originales étaient toujours réfrénées. Je devins donc Fille de Marie.
C’est depuis lors que je dors... avec mon crucifix. Nous avions un grand crucifix en laiton au chevet de notre petit lit. J’éprouvais une véritable attraction pour mon crucifix. Je le maintenais brillant comme de l’or par des frictions énergiques au moyen de ma gomme à encre et avec l’aide de mon tablier de laine noire: les seuls... instruments adaptés à faire briller le métal et dont je disposais. Mon Jésus brillait comme une gemme à la tête de mon petit lit. Dame! Avec des frictions telles et si profondes! Ceux de mes camarades étaient opaques, vert-de-grisés, le mien par contre... il était beau comme une croix de cardinal.
Mais je ne me contentais pas de l’astiquer. Je trouvais toujours quelques petites fleurs, même dans les mois les plus froids de l’année, à la rigueur une feuille de lierre arrachée sous la neige, où je m’étais gelée les doigts... Il fallait donc que j’aie un grand amour pour lui pour que j’aille dans la neige, que je ne pouvais pas supporter, et que je creuse au-dessus de sa croûte, pour trouver une petite branche de lierre pour sa croix! J’avais trouvé la manière de conserver toute leur fraîcheur à ces fleurettes et ces brindilles en attachant à la barre du lit, sous la croix, un étui de porte-plume, contenant un bout de coton imbibé d’eau. Et comme j’étais attentive à ne point le laisser sécher!...
Et puis il y avait la nuit... Je ne pouvais pas voir Jésus la-haut, seul, tandis que j’étais au chaud, sous les couvertures et que je dormais. Alors je le décrochais et je le plaçais sur mon coeur avec de nombreux baisers et une quantité de mots amoureux et je m’endormais ainsi, heureuse de dormir avec Jésus sur mon coeur, de le réchauffer sur mon coeur.
Je ne sais si les religieuses s’en sont jamais aperçu. Elles ne m’ont jamais rien dit à ce propos et, de mon côté, je ne leur ai jamais rien dit... C’étaient mes rencontres secrètes avec Jésus!...
Voilà comment se passaient mes journées de collégienne.
Ne croyez pas que cet amour sans cesse grandissant, à l’égard de Jésus, avait éteint en moi le coté humain. Non, pour l’amour de Dieu! Notre nature humaine, avec tout ce qu’elle a hérité d’Adam, je crois qu’elle ne meure vraiment que trois jours après notre propre mort. C’est du chiendent que ni le feu, ni la pioche, ni les dents des brebis ne peuvent jamais complètement extirper et qui repousse après avoir été taillé, qui regerme après avoir été arraché, qui pullule après avoir été brûlé. Son plus grand ennemi est l’amour de Dieu, mais malgré cela il ne meurt jamais complètement. Quelque racine, quelque pivot reste toujours quelque part, et reste là pour nous tourmenter et nous tenir par terre, dans la poussière, et de la sorte nous évite de nous énorgueillir.
Je souffrais encore beaucoup de la manière de faire de ma maman qui continuait à ne rien comprendre à mon sujet.
Je souffrais de me trouver en position d’infériorité vis-à-vis de mes camarades qui avaient leur petit porte-monnaie privé, que tenait il faut le dire, la soeur assistance, mais d’où elles pouvaient prélever des sommes pour un petit cadeau, de belles images, un souvenir pour des religieuses ou des camarades, une kermesse, une loterie...
Je souffrais de ne point posséder ces belles cartes postales illustrées pour notre courrier, ces beaux portes-plumes, ces crayons, ces étuis d’étude et de travaux domestiques que possédaient les autres. C’est là de petites choses, mais qui font souffrir beaucoup lorsque l’on est dans un collège!
Je souffrais encore parce que je n’étais pas dans les conditions de m’imposer certains sacrifices, qui étaient dûs aux décisions maternelles: elle ne pouvait imaginer combien ces petits manques mortifiaient sa créature.
Je souffrais de voir que personne ne venait me voir. Aucun des parents que j’avais à Milan ne venait, à cause de tensions avec maman. Aucun non plus des parents plus éloignés de Milan. Aucun ami de famille non plus, puisque maman avait dit qu’“elle n’appréciait pas”. Si bien, que je voyais les autres se rendre à tout moment au parloir et moi jamais, sauf lorsque venaient mes parents: tous les quinze jours jusqu’à la maladie de papa, puis parfois tous les deux mois...
Je souffrais de ne point disposer de la belle lingerie intime qu’avaient les autres. Je souffrais pour ceci... pour cela... pour... de nombreuses petites raisons qui s’accumulaient comme les épines sur la peau des figues de barbarie. On ne les voit même pas mais elles vous procurent de grands tourments.
Et puis... cette grande souffrance.
Ah non, auparavant il y a une autre peine.
J’avais souffert, indiciblement, de la comparaison entre ma pauvre première communion, seule avec maman, sans la présence de papa, et la première communion de mes camarades de collège, si belle et émouvante: les collégiennes vêtues de blanc parmi les autres en gris, les papas, les mamans, les papies et mamies, les tontons et tatas et de nombreux cadeaux et des tas de choses... Comme j’avais souffert de voir, derrière la file blanche des communiantes, la file des papas qui communiaient derrière leurs fillettes... Bon. Laissons là ce discours, sinon je vais me remettre à pleurer. C’est là une flèche trop amère qui remue dans mon coeur...
Venons-en à la grande souffrance.
Je vous ai dit comment mon père avait souffert de se voir privé du brevet de son invention. Je vous ai dit combien il souffrait des scènes familiales qui le faisaient pleurer comme un enfant, ce cher papa, qui était par ailleurs si gentil et si digne dans la souffrance physique et en tant d’autres occasions: en toute occasion sauf dans cette situation-là.
Mais tant qu’il avait à côté de lui sa chère Maria, du baume soignait ce coeur si injustement tourmenté par celle qui aurait dû avoir tant de gratitude à son égard. Moi aussi je lui avais été enlevée. Il avait cédé, par souci de ma santé et parce qu’il n’avait pas le courage d’éloigner le beau-frère au risque de faire souffrir son épouse. Mais il n’avait pas cédé au point de renoncer à moi pendant les grandes vacances. Et il avait débarassé la maison de l’oncle malade, qu’il avait placé à l’hôpital de Bergame, où il recevait les soins nécessaires et travaillait en même temps comme bibliothécaire et traducteur.
Combien de batailles, de reproches, d’indélicatesses, de bouderies, mon papa n’a-t-il pas dû supporter pour maintenir sa décision de libérer la maison de la présence de l’oncle, en sorte qu’en juillet 1909 je puisse rentrer à la maison? Dieu seul le sait. Je me souviens d’avoir retrouvé papa maigri, fatigué, usé... Mais pendant les trois mois d’été il retrouva la santé. J’étais sa vie et son réconfort.
L’année scolaire 1909-1910 démarra. Noël, Pâques... Papa était très déprimé. Il s’animait seulement lorsque j’étais près de lui. Même si je n’étais guère plus qu’une enfant, je comprenais qu’il souffrait beaucoup et je savais aussi donner le nom qu’il fallait à sa souffrance...
J’étais revenue depuis peu au collège, après Pâques, et je souffrais d’une chute faite dans la salle de gymnastique (j’étais tombée du haut des barres de suspension, trop grosses pour la prise de mes petites mains) qui m’avait laissée une entorse à la cheville et, ce qui était plus grave, une contusion à la colonne vertébrale. Ce n’était que la première lésion d’une longue série. C’est alors que papa m’écrivit qu’il partait pour Pinerolo pour un cours d’instruction sur la mitrailleuse, qui était introduite, cette année-là justement, dans notre armée. Il me promettait de venir me voir à son retour de Pinerolo.
J’attendais sereinement sa visite. Je savais que le cours d’instruction aurait duré une vingtaine de jours au maximum. J’avais donc un terme presque certain à mon attente. Et j’étais tranquille. Je restais surprise seulement de constater que papa ne m’avait envoyé aucune carte postale de Pinerolo. Maman m’écrivait comme d’habitude.
Un mois passa et je ne vis venir personne. Ni papa, ni maman. J’écrivis en me plaignant d’être restée si longtemps sans visite. Maman me répondit en me reprochant mon insistance. Aucune nouvelle de papa. Vraiment aucune, alors que d’habitude il ajoutait quelques mots dans les lettres de maman.
Je commençais à m’inquiéter et à me faire du souci. Quelque chose, à l’intérieur de moi, m’avertissait qu’un malheur allait me tomber dessus... Je pleurais souvent. Je ne jouais plus, même si déjà je jouais assez peu. Ces courses folles, ces jeux si frénétiques, dans lesquels mes camarades exprimaient leur exubérante vivacité, ne m’avaient jamais beaucoup enthousiasmée. Je préférais me placer auprès de la soeur surveillante et lui parler en me promenant avec elle. Mais à ce moment-là je n’avais plus du tout le coeur à jouer.
Les religieuses étaient encore plus gentilles que de coutume avec moi. Elle me disaient de prier. C’était un conseil un peu inattendu car, comme je vous le disais, elles ne forçaient jamais les âmes.
Tout le mois de mai et tout le mois de juin passèrent de cette manière. Lorsqu’arriva le 10 juillet, jour de la sortie en grandes vacances, à la fête scolaire de fin d’année, qui se tenait alors à cette date-là — et qui fut ensuite placée à une autre date — papa et maman étaient absents. Mais il y avait tante Angela et sa fille. J’eus enfin une explication sur ce silence qui m’avait tellement troublé: papa était resté pendant deux mois entre la vie et la mort et par je ne sais quel miracle du bon Dieu il avait échappé à une mort prématurée, car il n’avait que 47 ans. Il commençait maintenant à être en voie d’amélioration...
La supérieure me fit un millier de recommandations et notamment d’être encore plus calme qu’à l’ordinaire et gentille, très gentille, afin d’aider papa à guérir.
J’appris par la suite, beaucoup de temps plus tard, que la supérieure avait demandé à maman si elle jugeait utile qu’une religieuse m’accompagne à la maison, lorsque la maladie était à son comble et que, au dire des médecins, mon père était au seuil de l’éternité. Le mal n’était pas contagieux: il s’agissait d’une encéphalite provoquée par un surmenage intellectuel. C’est ce que dirent les médecins. En réalité, beaucoup de surmenage avait brisé cet homme trop bon. J’aurais donc très bien pu tenir compagnie au malade. C’est maman qui, seule contre tous, décida de point me faire revenir en famille... Dieu ne l’a pas permis, mais mon papa aurait pu mourir et être enterré sans que moi, son unique fille, agée de treize ans désormais, ne sois présente, pire, sans que je n’en soit informée. Ma maman se chargea d’une telle responsabilité que je ne lui aurais jamais pardonnée, sans penser que la mort d’un père est sacrée pour ses enfants.
Le destin voulait que je ne voie pas mon père à l’heure de sa mort... Mais il est bon que je ne parle pas de cela pour l’instant. Ce serait trop douloureux et ce dont je parle me procure déjà une telle souffrance que j’en ai le coeur serré comme dans un étau.
Sur le train, tante Angela et tante Emilia (c’était ma cousine, mais comme elle était beaucoup plus agée que moi, je l’avais toujours appelée tata) me racontèrent que mon pauvre papa avait été très malade et que je le trouverais beaucoup changé.
En effet... j’avais quitté à Pâques un homme dans la vigueur de sa belle virilité, possédant tout l’attrait de sa belle intelligence et qui ne donnait que quelques signes de fatigue, de préoccupation, de souci pour des peines intérieures dont sa bonté l’empêchait de se dégager... je vis un pauvre hère vieilli, décharné, mais surtout je vis et compris immédiatement que j’avais devant moi un esprit fini. Mon père n’était plus désormais qu’un débris de lui-même, un pauvre grand enfant...
Il n’était pas devenu stupide, loin de là. Mais il était redevenu ce que pouvait être un jeune garçon... Facile à commander, docile à toute décision, incapable de s’imposer pour la moindre des choses que pourtant, même les plus gentils, savent demander en famille. Un cerveau ankylosé, lent, engourdi. Un déchet.
Voilà ce qu’opéra ma mère en me mettant au collège pour faire place à son frère, et se débarasser de moi. Elle m’a volé les dernières caresses intelligentes de mon père...
Depuis lors, papa m’a aimée encore, mais c’était moi qui devais le protéger, qui devais l’aider dans ses petites gamineries qui risquaient de provoquer les plus aigres reproches de la part de maman. C’est moi qui devais le consoler lorsqu’il pleurait. Et il pleurait beaucoup parce qu’il disait: “Je suis un homme fini et maman me le fait sentir”.
Ah! mon Père! mon Père! Savez-vous ce que cela signifie pour une fille? Comprenez-vous quel amer calice est-ce d’avoir toujours devant les yeux les débris d’un père aimé et de devoir dire à soi-même: “Tu n’as plus personne à qui te confier, à qui demander soutien. Tu es en train de devenir une femme et papa ne pourra pas te conseiller dans les heures anxieuses du premier amour. Tu auras des batailles à surmonter contre l’égoïsme maternel, mais il ne pourra plus te défendre”? Ce fut une amertume que Dieu seul a connue dans sa pleine intensité. Voir papa observé par des personnes étrangères à cause de certaines lacunes intellectuelles qui transparaissaient dans ses actes. J’aurais voulu posséder la puissance d’un dieu pour que l’on ne voit pas qu’il était diminué.
Nous allâmes passer les vacances dans le Haut-Biellais, à Andorno, près de Oropa. Le site était splendide. Même si je préfère habituellement la mer à la montagne, cet endroit me plaisait. Mais sur toute chose désormais avait glissé un voile de larmes et de découragement: voir papa dans cet état était pour moi un déchirement incessant. C’était un tourment dont, bien sûr, maman a toujours nié l’existence chez moi. Mais Dieu le connaît. Et puis je me rendais compte que désormais j’étais totalement à la merci de ma maman... et donc...
Je me souviens encore du jour où, glissant sur la première marche d’un raide escalier de granit, j’arrivai jusqu’en bas en rebondissant de marche en marche sur le dos. Après ma chute au collège j’avais gardé les jambes faibles. Je tombais donc facilement. Peut-être aurais-je dû me faire soigner de la colonne vertébrale à partir de cette époque-là. Mais personne n’y songea. Je dégringolai donc tout un escalier et me procurai de profondes lésions dans toutes mes vertèbres, si peu protégées sous un léger vêtement d’été. Mais l’on me gifla parce qu’en tombant j’avais cassé l’objet que je tenais entre les mains.
Depuis, les douleurs d’échine ne m’ont plus quittée. Et lorsque, pour une raison quelconque, il m’arrivait de me baisser l’on devait m’aider à me relever. Mais ma maman disait que ce n’était là que des simagrées et des manières.
Ce furent des vacances bien tristes. Je rentrais au collège abattue. Et c’était l’année où j’entrais à l’école technique...
A cette époque je commençais aussi à souffrir de ces prémonitions dont je vous ai parlé de vive voix. Pendant le sommeil des événements à venir se déroulaient entièrement dans mon esprit avec une netteté de détails qui en était engoissante.
Je me souviens d’un épisode. Nous étions à la fin de l’année 1910. Il n’y avait donc pas de guerre dans le monde à l’époque, pas même la guerre italo-turque, qui marqua le début, si l’on regarde bien, de tout le chapelet des guerres ultérieures qui, depuis plus de trente ans, ensanglantent la terre. Je continuais pourtant à rêver de la guerre. J’assistais à des batailles, à la fumée des éclats, aux corps à corps, à la chute des soldats... Une nuit je vis clairement la charge d’uhlans autrichiens dans les rues d’une petite ville que (dans mon rêve) j’identifiais comme une ville de second ordre de la Vénétie. Je voyais l’ennemi manier le sabre du haut des chevaux et nos soldats qui tentaient d’enrayer l’avancée et un de nos jeunes officiers abattu par une balle qui l’avait pris en plein front... Je me réveillai en poussant un hurlement et aux soeurs qui accouraient je disais: “C’est la guerre! C’est la guerre! Les autrichiens envahissent l’Italie!”
Le hasard voulut que le jour même, durant le cours d’italien, on me demanda de lire le passage de G.C.Abba concernant la bataille de Novara. Ce récit, identique à ce que j’avais vu en rêve, me secoua au point que les mots s’étouffèrent dans ma gorge et provoquèrent une grande crise de larmes.
Car je savais désormais que la guerre viendrait en Italie et que mon Italie allait connaître le talon de l’ennemi dans ses contrées.
Il en fut de même pour beaucoup de choses.
J’ai beaucoup prié pour que le bon Dieu m’enlève ce don qui est pour moi un tourment. Mais je n’ai jamais été entendue et à mes nombreuses croix est donc venue s’ajouter celle-ci. Tant pis!
L’année 1910-1911 se déroula donc, et se termina par le solennel recalage dont je vous ai déjà parlé.
Je souffrais beaucoup à cause des reins qui étaient toujours douloureux. Je croyais que c’était les reins, mais il s’agissait de la colonne vertébrale. Et puis je souffrais moralement. Et beaucoup. Mais pour le moral aucun remède n’existe. C’était mon destin que de souffrir. Aux souffrances physiques l’on aurait pu remédier. Et la bonne supérieure, me voyant ainsi usée, lors de mon retour pour les examens de repêchage, suggéra à ma mère de me faire ausculter par un médecin. Nous avions le médecin du collège, qui était excellent. Mais maman voulut que ce soit le cousin de la supérieure, celui qui avait décrété que mon oncle était tuberculeux (?!). Pour ma mère ce médecin était un génie car, lorsqu’elle avait eu mal au foie, il l’avait soignée et elle était guérie.
La supérieure se rendit au désir de maman et fit venir ce médecin-là. Quant à lui, soit par stupidité, soit de parti pris pour donner raison à maman qui déclarait que je n’avais rien sinon j’aurais été plus pâle et plus maigre, après m’avoir auscultée et tournée en tous sens, annonça que je ne souffrais que de mauvaise volonté et que c’était une honte qu’avec des maux imaginaires je cause des préoccupations à ma mère, la pauvre, déjà tellement affligée à cause de papa!
Très bien! C’est ainsi que quelques religieuses crurent que je mentais ou que j’exagérais. Hélas, on le voit maintenant si je mentais! J’ai toujours de la couleur aux joues après dix ans de lit et d’âpres souffrances, sans compter toutes les années précédentes où je me suis traînée avec difficulté. Quant à être décharnée, je ne le suis même pas maintenant, malgré une fièvre constante, la souffrance, le peu de nourriture, mes cinq grands maux et les autres moindres maux. Si Dieu veut me garder de la sorte, qu’y puis-je? Et un médecin doit-il se baser sur l’apparence, qui est toujours trompeuse, au lieu des données observables par une visite médicale, lorsqu’il n’est pas un âne?
Mais enfin c’est ainsi que cela se passa pour moi. Heureusement que la supérieure était non seulement intelligente, mais avait aussi une bonne expérience des malades et des maladies: pendant des années elle avait dirigé l’hôpital Ciceri de Milan et était venue chez nous seulement parce qu’elle avait eu le coeur malade, à cause de la tâche épuisante à la direction de ce centre. C’est pourquoi elle crut davantage à moi qu’à son cousin et pris ma défense auprès de ma mère. De plus elle fut pleine d’attentions à mon égard.
Cette année-là aurait dû être ma dernière année au collège, car je suivais à l’époque le cours de perfectionnement. Mais les soeurs obtinrent de me faire suivre tout le programme des études classiques. Avec l’aide des soeurs, j’avais tellement prié maman dans ce sens qu’elle dut céder.
Comme je fus heureuse de voir se prolonger mon séjour d’une année! Car l’étude, quoiqu’en dise le médecin, était ma passion. J’étais bien loin d’inventer des maux imaginaires pour échapper à l’étude! J’en aurais plutôt inventés pour continuer à étudier. Le malheur était que la souffrance était là, bien réelle et qu’elle me torturait. Lorsque dans la salle des lavabos je me baissais pour me laver, il me fallait demander à une camarade de m’aider à me remettre droite parce que je n’y arrivais pas à cause de la douleur que je ressentais au milieu du dos.
Sans l’aiguillon de la préoccupation de papa dans mon coeur (d’autant plus aigu que le 5 octobre avait éclaté la guerre italo-turque et que je craignais à tout moment que papa soit obligé de partir pour l’Afrique, ce qui aurait été dangereux dans son état) et sans cette douleur d’échine j’aurais été heureuse, car les satisfactions que me procurait l’étude étaient constantes et l’on sait bien... qu’il y a toujours un peu de fierté dans ces cas-là...
Pendant ce temps s’achevait l’année scolaire 1911-1912 et commençait l’année 1912-1913 qui devait être et fut, hélas! ma dernière année de collège. J’éprouve le besoin de consacrer à cette année-là un chapitre à part. D’autant qu’au cours de cette année-là un autre anneau de la chaîne qui m’unissait à Jésus fut fixé par notre amour réciproque.