Autobiographie

21. “Je veux que tu deviennes Victime de la Justice divine en plus du soulagement de mon Amour” - (G.C. à sœur Benigna)


“La faim si ardente que j’ai de sauver les âmes me pousse à chercher des victimes à associer à mon oeuvre d’amour” avait dit Jésus à soeur Benigna Consolata Ferrero.

A l’époque, je ne connaissais pas encore cette religieuse. Mais le besoin de m’offrir aussi à la Justice comme je m’étais offerte à l’Amour se faisait urgent dans mon coeur. Par pur hasard je fis la connaissance de cette petite secrétaire de Jésus.

Cela faisait un certain temps que différentes personnes, consacrées ou pas, me demandaient si je n’avais pas emprunté quelques-unes de mes pensées aux écrits de cette religieuse, car ils y correspondaient tout à fait. Or je ne savais même pas que soeur Benigna avait existé! J’eus donc envie de la connaître. Et Jésus, toujours courtois, me mit sur le chemin. Un jour j’eus entre les mains un petit prospectus à son sujet. J’avais le fil conducteur. J’écrivis au monastère de la Visitation de Côme pour avoir toutes les oeuvres de la Servante de Dieu.

 

Hier j’ai dû suspendre mon récit, car je souffrais trop pour pouvoir continuer. Et cela a été une bonne chose car pendant la nuit je me suis aperçue que j’avais oublié certains détails.

Le premier consiste dans le fait que j’avais depuis longtemps prononcé les voeux de virginité, pauvreté et obéissance. Et j’avais à cette époque passé ma bague, que j’avais à la main droite depuis 1915 où elle marquait le souvenir du pauvre Roberto, et je la mis à la main gauche où elle allait symboliser désormais mes noces mystiques avec Jésus.

A cause de ce fait j’avais dû subir de nombreux sermons. D’abord de la part du prêtre, qui n’approuvait pas mes intentions. Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet, et je vous le raconte tout de suite pour ne pas avoir à y revenir. Peut-être que ma sincérité vous déplaira un peu, mais tant pis.

Dans ma vie j’ai rencontré de saints prêtres, qui sans aucun doute étaient de vrais prêtres, remplis de charité, d’un zèle indéniable, d’un apostolat fécond. Ce sont là des personnes qui vivent avec conviction leur mission, qui se consument corps et âme, qui n’ont pour préoccupation que de porter à Dieu les âmes qui leur sont confiées, et qui ne cessent de se soucier de les enflammer et de les acheminer vers la charité et la générosité. Parmi ces personnes-là, je n’ai pas trouvé de véritable directeur de conscience. J’y ai trouvé d’excellents confesseurs, certes, mais pas de directeur spirituel. Mais cela dépendait de moi, non pas d’eux. Car vous avez pu constater combien j’hésite à m’ouvrir... et si cela m’arrive aujourd’hui avec quelqu’un qui correspond aux traits dont je rêvais pour la conduite de mon âme, vous imaginez combien je pouvais être fermée, lorsque je ne trouvais pas chez un prêtre que j’approchais ce je-ne-sais-quoi apte à me suggérer: “Confie à ce prêtre les secrets de ton coeur.” Mais parmi ces saints prêtres j’en ai trouvé beaucoup qui ne l’étaient pas.

Et je m’explique. Lorsque je vois un prêtre peu zélé dans l’assistance des âmes, qui paraît préoccupé davantage par des soucis humains, par une maison, une rente, des cours à donner, des visites à recevoir, etc., et qui est impatient vis-à-vis des pauvres âmes, qui seront bien sûr elles-aussi ennuyeuses, je l’admets, avec leurs scrupules et leurs pleurnicheries, mais qui justement à cause de cela auraient besoin de beaucoup d’amour pour être redressées dans leur foi, lorsque je vois un prêtre qui au lieu d’encourager de véritables élans du coeur les retient, non pas par prudence — ce qui serait tout à fait justifié — mais par tiédeur de coeur, donnant l’impression que l’on en fait toujours trop pour le Seigneur et qu’il ne faut pas exagérer, eh! bien! je dis que ce prêtre n’est pas un saint. Vous remarquerez que je laisse de côté d’autres fautes humaines qui sont à l’origine de mes larmes et à cause desquelles je me sens poussée à expier avec des pénitences particulières, mais sur lesquelles je préfère survoler par pitié pour la faiblesse humaine, qui existe toujours, même sous un habit sacerdotal...

Eh! bien! moi, de ces prêtres tièdes j’en vois beaucoup! Les saints sont répandus comme des fleurs rares en un vaste pré, trop rares même, face au besoin immense des foules d’être à nouveau évangélisées.

J’admire l’oeuvre des missionnaires qui se rendent dans les terres païennes pour porter le Christ aux idolâtres... Mais les noirs d’Europe, les néo-païens du vieux monde, qui après avoir reçu en premier la lumière du Christ l’ont à nouveau perdue sous un tas de plaisirs, de vices, de courses à l’argent et au pouvoir, qui donc les convertira à nouveau? Qui donc les sauvera en les ramenant à Dieu avec le feu d’un apôtre? Ces pauvres noirs d’Europe, dont le baptême est maintenant une simple formule qui reste vaine, pour qui les mots de la foi sont des lettres mortes, pour qui les cérémonies et les offices religieux sont inutiles, et pour qui les sacrements sont de honteuses pleurnicheries de femmelettes, ces pauvres noirs d’Europe qui ne se souviennent de Dieu que pour le blasphémer, qui vivent comme des bêtes, préoccupés seulement de rassasier leur ventre, leur désir, leur portefeuille, et qui meurent davantage encore comme des bêtes, et qui sont précipités dans l’au-delà sans un dernier retour à Dieu, qui donc les évangélisera? Qui donc passera son temps en une prédication de toute sa vie, entendue non pas par les années passées mais par l’action menée, pour les ramener à la source de tout, pour leur faire redécouvrir la vie de l’esprit — qui est bien plus élevée que la vie de la matière qui est devenue la divinité de l’ère moderne — source de la “vie durable” comme le chante Catherine?

Ah! Pitié, pitié pour ces pauvres foules européennes, ces troupeaux restés trop rarement avec d’authentiques pasteurs, et mal guidés par les autres, qui se préoccupent davantage non pas du troupeau mais d’une infinité de futilités matérielles! Reprenez la parole, vous les missionnaires, devant ces noirs d’Europe, qui sont bien plus malheureux que les Zoulous d’Afrique qui ont une foi, peu importe laquelle, dans le serpent, dans le soleil, dans les cailloux, mais qui ont une foi, tandis que les pauvres idolâtres d’Europe ne l’ont pas. Et ce ne sont même pas des idolâtres car l’idolâtrie suppose la foi en une idole. Ces gens-là ne croient plus à rien, pas même au plaisir qui les dégoûte sans les rassasier... Revenez donc, vous les missionnaires, revenez rechristianiser cette pauvre Europe qui meurt dans le marasme de son athéisme, faites briller aux yeux des européens, découragés et abêtis, la parole du Verbe “par qui toutes choses ont été faites”, la puissance du Créateur, la lumière de la Foi qui nous asssure de notre origine céleste et de notre avenir céleste. Arrêtez au moyen de la Croix le glissement précipité vers les abîmes infernaux de cette humanité qui désespère, qui tue, qui maudit. Relevez le Christ crucifié contre les actions de l’orgueil humain, qui fait usage du génie dont Dieu l’a doté pour créer un progrès meurtrier sous tous les points de vue.

Le monde a besoin d’être sauvé, ce monde qui est le nôtre et que l’on appelle monde civilisé, par le moyen du froc, de la corde, de la croix et du sacrifice. C’est seulement là que se trouve le salut. Toute autre voie ne peut qu’amener les plus tristes catastrophes.

Mais jusqu’où me suis-je donc laissée entraîner? Un peu trop loin... Je vous demande de m’excuser. Je reviens à mon point de départ.

Je disais donc que le prêtre me disait de ne rien faire, de ne point exagérer... Mais exagérer en quoi? Avaient-ils exagéré tous ceux qui par amour de Dieu ont mis à leur cou et à leur âme le joug saint des trois voeux? Mais alors il faut refaire toute l’histoire des 20 siècles de christianisme, il faut effacer de nombreuses pages de l’Evangile et augmenter considérablement les données statistiques concernant les aliénés psychiatriques, et y ajouter la catégorie des aliénés religieux!

Je changeais de prêtre et m’adressais à mon vieux curé, qui aujourd’hui est mort. J’aurais préféré trouver un confesseur appartenant à un ordre monastique, car j’ai remarqué que tous les ordres de fraternité donnent des prêtres plus zélés. Mais Saint-André et Saint-Antoine étaient trop éloignés pour moi, qui devais faire les confessions et les communions en cachette... Le vieux curé me comprit, qu’il en soit béni, et m’accorda le droit de prononcer mes trois voeux, et jamais, du temps où il résida à la paroisse Saint-Paulin, jamais il n’a soulevé d’obstacle à mon cheminement de perfection.

D’autres endoctrinements me furent débités par maman. Après avoir éliminé ceux qui étaient jeunes et forts et qui auraient pu me rendre heureuse, mais qui m’auraient arraché de ma condition à son service, maman se mit en quête d’un vieillard très riche, qui aurait été disposé à m’épouser, tout en me laissant près des miens: “Il faudrait avoir une maison à deux étages, disait-elle, l’un pour toi et l’autre pour nous”. Et de fait pour elle c’était le rêve! Mais pas pour moi.

Je ne suis pas à vendre, mon Père, et je ne m’abaisse pas à un accord qui à mes yeux ressemble beaucoup à des conditions de vie proches du vice. Je comprends la sainteté du mariage, quand il est vécu pour perpétuer l’espèce, comme Dieu le veut. Mais un mariage qui, en raison de l’âge avancé des conjoints ou de l’un des époux, ne laisse aucun espoir de progéniture ressemble, à mes yeux, à un marchandage de viande humaine, à un vice caché sous une étiquette légitime. C’est pourquoi j’ai refusé d’épouser un vieillard, plus âgé que moi de 42 ans. Et c’était bien quarante-deux!

Alors, pire que tout, voilà qu’avec l’aide d’une amie de notre connaissance, maman alla pêcher un jeune et riche avocat. C’était un beau et gentil garçon mais... il avait un malheur. Il portait en lui la tare d’une de ces imperfections physiques qui suffisent à invalider un mariage auprès de l’Eglise, lorsqu’il est contracté avec tromperie par l’une des deux parties.

Moi je ne voulais absolument plus entendre parler de mariage après ce qui m’était arrivé avec Mario. J’avais renoncé à tout, d’abord pour obtenir la rédemption de Mario, ensuite pour rester fidèle, en troisième lieu par déception vis-à-vis de la légèreté masculine et, enfin, en quatrième lieu, parce que j’avais un coeur de femme et non pas une coeur de veau qui se donne, par petits morceaux, aux merles et aux rossignols! Et puis je m’étais consacrée à Dieu. Mais même s’il m’était arrivé de désirer encore me marier, aurais-je pu jamais m’unir à un malheureux, qui n’aurait jamais pu avoir des enfants?

J’avais été avertie, par des personnes dignes de foi, du malheur qui frappait ce jeune avocat, un malheur qui a été confirmé ensuite par un mariage malheureux et stérile. Je me révoltai donc contre ce projet de mariage. Je vous ai déjà dit que plus qu’à l’homme lui-même, je m’intéressais aux enfants que j’aurais pu avoir de lui: c’était la seule chose qui m’attirait dans le mariage, après la perte de Roberto. Imaginez donc si je pouvais adhérer à la volonté de ma mère, lorsqu’elle me proposait une union qui se trouvait en contradiction avec les lois de l’Eglise, à ma façon de voir et au simple bon sens, outre qu’à la morale.

Lorsque je fis passer ma bague de la main droite à la main gauche, maman crut que c’était parce que j’avais honte, à trente ans et plus, d’être encore célibataire et elle m’accabla de phrases de ce genre: “Si tu m’avais écoutée et avais épousé machin, si tu avais suivi mon conseil et avais épousé chose...” Je la laissais dire et tenais ferme dans mes positions.

Les autres sermons me furent servis par les gens en général. Mais pour ma part je ne me suis jamais préoccupée de ce que les gens pouvaient dire à mon sujet. Cela pique un peu, dans les premiers moments, quand il s’agit d’une grave insinuation, mais après on s’en moque.

Une autre chose que j’avais oubliée de vous signaler est l’habitude que j’avais prise de faire de la méditation par écrit. J’en ai retiré de grands avantages spirituels. Ecrire oblige l’esprit à se concentrer davantage sur le sujet médité et donne en outre l’avantage que ce que l’on a écrit peut être relu en des moments d’aridité, lorsque nous sommes incapables d’élévations spirituelles. Si la méditation est toujours utile, la méditation écrite est, à mon avis, deux fois plus utile. Elle affine dix fois plus la capacité de méditer et augmente la lucidité intérieure.

Cela aussi m’attira des reproches de la part de maman. “Quel besoin y avait-il de s’enfermer pour prier en consumant de l’électricité? Est-ce que celle que je consumais déjà pour le groupe d’A.C. ne suffisait donc pas? Qu’est-ce que c’était que ces élévations? Est-ce que je me prenais par hasard pour un Thomas d’Aquin? etc.” Mais je laissais dire et je restais fidèle à ma méthode. J’écrivais mes méditations, ainsi que les leçons pour les concours de jeunes filles, car tout le travail intellectuel reposait sur mes épaules.

Je remplaçais aussi l’Assistant ecclésiastique qui manquait. Mgr Lazzareschi, qui était alors Assistant ecclésiastique diocésain, m’y avait autorisée. La réflexion spirituelle, je la dirigeais toujours à partir d’un passage de l’Evangile. Par expérience personnelle, je savais quelle force spirituelle procure la connaissance de l’Evangile: il nourrit et réconforte notre âme comme du pain et du vin de vie, et donne la force de progresser rapidement dans le Bien. Je voudrais persuader le monde entier à ce sujet...

Pourtant la plus grande partie des catholiques pratiquants se crèvent la cervelle sur des livres d’ascèse qu’ils ne comprennent pas et négligent cet excellent instrument que constitue l’Evangile, qui est tout simple et que peuvent comprendre même les moins instruits. Ces gens-là se gavent de lectures, se remplissent la tête de mots compliqués, se gonflent la poitrine en se prenant pour des docteurs de l’Eglise, éprouvent un frisson d’émotion qui les démange de façon exquise à la surface d’eux-mêmes et qui allume un feu de... bengale, iridescent mais très éphémère, à la lumière duquel ils s’admirent avec complaisance et se décernent à eux-mêmes le diplôme “d’âmes mystiques, séraphiques ou saintes...” Puis, lorsque le livre est terminé... tout s’arrête là. Il ne reste plus que l’orgueil de se croire des élus, possédant déjà l’auréole de gloire céleste...

Mais quant à l’Evangile c’est différent! L’Evangile est limpide, si profond, si immense, si sublime. L’Evangile qui est une parole qui s’adresse à tous les fils de Dieu, qui est la parole du Fils de Dieu adressée à ses frères mineurs, on le comprend en proportion non pas de la science humaine que l’on possède déjà, mais de la science surnaturelle, si bien que l’on peut trouver un état de perfection chez un analphabète et des conditions spirituelles très précaires chez un spécialiste. Mais quel soutien qu’est l’Evangile pour le croyant qui veut rester en Dieu et veut grandir toujours plus près de Dieu!

Il y eut là aussi des luttes et des obstacles à surmonter. Non pas de la part des prêtres. Eux au contraire ils m’encourageaient à persévérer dans cette direction. Mais les dirigeantes diocésaines et les dirigeantes paroissiales me faisaient la guerre. Car elles étaient “les grandes mystiques” qui se nourrissaient de gros livres écrits par les géants de la théologie! Tant mieux pour elles!

Le malheur est qu’elles oubliaient les paroles d’un petit livre qui disait: “L’homme ne vit pas seulement de pain, mais aussi de la Parole de Dieu”, ou encore: “Malheur à vous, docteurs de la loi, qui avez usurpé les clefs de la science: vous n’êtes pas entrés dans le Royaume et vous avez mis des embûches à ceux qui voulaient entrer”. Ce petit livre disait encore: “Celui que Dieu a envoyé dit les paroles de Dieu, parce que Dieu lui donne l’esprit sans mesure”. Il disait encore: “Celui qui écoute ma parole et croit en celui qui m’a envoyé aura la vie éternelle”. Ou encore: “Celui qui parle de sa propre autorité cherche sa propre gloire: seul celui qui cherche la gloire de celui qui l’a envoyé est digne de foi et en lui l’on ne connaît pas d’injustice.”

Ces dames-là oubliaient ces paroles qui avaient été écrites dans le petit livre qu’elles se refusaient de lire, plongées comme elles étaient dans d’énormes volumes! Car si elles les avaient connues, ces paroles du Verbe, elles ne m’auraient pas empêché de fournir le pain de la vraie Vie à mes filles, ni empêché mes filles de s’en nourrir.

Le pain est l’aliment le plus simple, le plus antique, le plus nécessaire à l’homme, et la Parole de Dieu, dite par la Parole même du Père, est l’aliment de base pour nourrir les âmes affamées de nourriture spirituelle. Pourquoi vouloir empêcher que mes filles entendent la Parole qui est vie et qui, lorsqu’elle est corroborée par la foi, est source de vie éternelle?

Pour me faire obstacle, elles inventaient le prétexte que moi, n’étant pas prêtre, je ne pouvais pas comprendre ni expliquer l’Evangile. Mais ces dames-là ne tenaient pas compte du fait que l’Esprit de Dieu souffle où il veut et que la Volonté de Dieu peut envoyer qui elle veut remplacer “le sel devenu insipide”, pour que les créatures ne restent pas privées de sa Parole. Moi j’étais la dernière de toutes, moi Maria Valtorta créature humaine, mais lorsque je prenais la parole pour m’adresser selon le vouloir de Dieu à des personnes plus ignorantes que moi, j’étais quelque chose parce que Dieu m’accordait l’Esprit sans mesure en constatant mon intention droite, qui était celle de faire connaître sa Parole et lui porter le coeur de ces jeunes filles. Non, je ne parlais pas pour augmenter ma gloire humaine ni pour obtenir un plus grand pouvoir. Je parlais seulement pour rendre gloire à Dieu et pour faire grandir son troupeau et faire grandir au sein de son troupeau la connaissance du Pasteur.

Je ne faisais pas la chasse aux titres, qui n’attirent que ceux qui vivent en fonction d’une gloriole humaine. Comme Jean dans le désert, je n’étais qu’une voix, une voix qui criait, au nom de Dieu, afin que les âmes s’éveillent à la vraie vie. Et cela me suffisait d’être une voix, c’est-à-dire une entité toute spirituelle qui se constitue, s’élève et se consume sans ambitions ni arrière-pensées humaines, qui monte comme la fumée d’encens, d’un encensoir ardent, pour se consumer de bonheur et devenir parfum de louange à l’Eternel. Mais les “docteurs” du diocèse et de l’Association, c’est-à-dire celles qui étaient gonflées par l’orgueil de leur titre — un titre qui sonnait si bien à leurs oreilles! — avaient peur que moi, par mon apostolat, je ne tente de les priver de leur autorité, qui constituait leur trésor, le trésor auprès duquel leur coeur tenait la garde...

Mon coeur se tenait à la garde du petit troupeau que Dieu m’avait donné et que j’ai porté, tant qu’il me fut confié, sur les pâturages salutaires, sans qu’une seule brebis ne périsse, et qui maintenant, tandis que son pasteur est malade, ne se perd toujours pas, parce que pour mes brebis j’ai offert ma vie et aucune de celles que Dieu m’a confiées ne s’est perdue à l’exception de la fille de perdition, car chaque maître doit connaître l’amertume du Maître qui a vu périr l’un de ses disciples... Mais celle-ci j’espère encore la sauver, car j’ai encore beaucoup à souffrir, j’ai encore beaucoup à mourir, avant de renaître dans l’éternité de Dieu.

Il est évident que ces docteurs, qui voulaient mettre un baillon à la Voix qui parlait de Dieu, en raison d’une peur purement humaine, si elles avaient compris et s’étaient souvenues des paroles du Verbe, n’auraient pas tenté de m’empêcher de parler... Mais de même que les rouspétances de maman n’étaient plus pour moi ni des chaînes ni des baillons, de même les interdits des dirigeantes ne me faisaient pas peur. Il me suffisait d’avoir l’approbation de ma conscience et celle des prêtres.

Le reste ne m’importait guère, même si ce “reste” m’était administré sous la forme d’une guérilla honteuse, à base de calomnies, de méchancetés et de mesquineries de toutes sortes... Mais je remercie Dieu de tout cela. Tout cela a fait en sorte qu’aucune douceur humaine ne s’est mêlée à la douceur surnaturelle d’un apostolat mené uniquement par amour de Dieu, douceur d’esprit qui fait que lorsqu’il est critiqué et tourmenté l’apôtre exulte, car il reconnaît en cette persécution le signe de sa consécration... La lutte et la persécution sont le sceau qui caractérise toujours celui qui est sur le droit chemin, parce que le monde hait, plus que tout, celui qui agit bien. De fait pour ceux qui n’agissent pas aussi bien une conduite parfaite est un reproche muet mais puissant... et celui qui est un reproche sera toujours mal accepté.

 

Maintenant que j’ai rappelé ce qui avait été oublié, je termine ce pauvre chapitre qui s’est égaré, depuis le début, en des milliers de caniveaux...

J’écrivis donc au couvent de la Visitation de Côme, pour avoir les écrits de soeur Benigna. Je les reçus durant le carême, je crois. En tout cas, on était au printemps.

En lisant ces écrits, je me suis aperçue que j’avais réellement eu des pensées identiques aux siennes. Et en apprenant que ces phrases avaient été dites par Jésus, j’en fus émue jusqu’aux larmes. Ainsi donc moi, pauvre créature, j’avais pu dans mon amour trouver des expressions et des pensées semblables à celles de mon Sauveur? Il était donc tellement présent et actif en moi au point de me faire dire les mêmes choses qu’il avait dites à soeur Benigna pour offrir aux âmes un moyen nouveau de sanctification et une preuve nouvelle de son amour?

Encore maintenant lorsque, sans m’en rendre compte, j’écris une lettre ou je parle en exprimant ma pensée, et qu’il m’arrive ensuite de retrouver cette pensée de façon presque identique dans une phrase du vademecum de la religieuses visitandine, je tremble de joie. Il m’arrive de m’abstenir pendant des mois de lire ses écrits, afin de n’être pas influencée sans le vouloir... mais je dois ensuite me rendre compte, après des mois, que je reste toujours en étroite ressemblance avec ses écrits.

Je tire de cela une conclusion. Si trois âmes qui ont vécu en des pays et des cultures aussi diverses que la petite Thérèse, Benigna et moi, nous nous exprimons avec les mêmes mots, cela signifie que lorsque Dieu occupe entièrement un coeur de sa présence il suscite en lui les mêmes sentiments. Ce sont des étincelles de sa charité, qui proviennent d’une unique source, mais qui jaillissent de trois canaux, différents par leurs mérites, dont le mien qui est le plus rudimentaire et le plus défectueux, et qui expriment la même lumière. Ce sont comme les notes d’un même poème d’amour; elles ont le même son, même si l’un des trois instruments qui les joue, le mien, est joué par une créature encore très loin de la perfection.

Autrefois j’avais une amie en la personne de la Petite Fleur. Maintenant voilà que j’en avais deux, puisque soeur Benigna est devenue elle aussi pour moi une amie du ciel. Entre elles deux, qui sont de grandes victimes, je procède avec assurance sur le chemin qui me porte au Calvaire. Elles m’encouragent, me sourient, et m’indiquent une lumière toujours plus proche... C’est dans cette lumière que se cache mon cher Jésus.

Lorsque mon sacrifice sera achevé, à la petite hostie que je suis, il montrera clairement son visage, qui m’apparaît à peine aujourd’hui, parce que voilé par un rideau de splendeur, et je mourrai alors en un sursaut de joie...

Fidèle à ma méthode, je me confiai au Seigneur afin qu’il me dise lui-même quel serait le moment propice à cette plus sévère offrande.

Je ne nie pas que la chose me procurait des pensées contradictoires. Mon âme était entraînée à accomplir ce sacrifice parce que, depuis longtemps, je sentais, par une sainte inspiration, que la Justice aussi a besoin de victimes pour être désarmée. Ce malheureux monde accumule toujours plus fautes sur fautes, offenses sur offenses. Ceux qui réfléchissent restent surpris qu’un châtiment global ne vienne pas punir la race humaine tout entière, qui fait preuve de toujours plus d’iniquité et de bêtise. D’où la nécessité de sacrifices, pour calmer la colère de Dieu. Cela je le comprenais depuis des années et je le comprends chaque jour davantage. Mais si la partie meilleure de moi-même aspirait à s’immoler à la Justice du Père, par pitié pour ses frères plus malheureux, tellement arrogants et blasphématoires, mon humanité elle titubait. Je savais bien ce que dit sainte Thérèse de l’Enfant Jésus: “... Si vous vous offriez à la Divine Justice, vous devriez avoir peur...”

De fait, jusqu’alors l’Amour miséricordieux avait usé de miséricorde à mon égard et m’avait traitée avec douceur, tenant compte de ma faiblesse. Il n’avait pas fait l’économie de la souffrance, mais il me l’avait procurée au cours de ces cinq dernières années — c’était le temps de la durée de mon offrande à l’Amour — toujours accompagnée d’aides surnaturelles, qui m’étaient très précieuses pour supporter l’épreuve. Il est vrai que l’amour même, lorsqu’il atteint certains sommets, est déjà par lui-même une souffrance. Ce n’est pas pour rien que l’acte d’offrande annonce: “... je te supplie de me consumer continuellement en laissant déborder dans mon âme les vagues d’infinie tendresse que tu possèdes, en sorte que je sois une martyre de ton amour, ô mon Dieu!” Or ce martyre si doux, je le connaissais depuis des années... et il y avait des moments d’une telle incandescence que je crois ne pas me tromper en affirmant qu’il a été l’une des principales causes chez moi de la dilatation cardiaque et de la lésion interne. Comme un pot trop bien fermé qui, porté à ébullition, augmente de volume, conformément à la loi physique de la dilatation des corps et, quand cette dilatation n’est pas suffisante à dégager la pression, qu’il explose, de la même façon il est advenu à mon coeur qui, après s’être dilaté sous les palpitations vives de l’amour — qui sont beaucoup plus efficaces contre les parois cardiaques que n’importe quel penchant myocardique — a explosé en son intérieur, où, au dire des médecins, tous les nerfs ont lâché.

Ces messieurs les médecins n’ont jamais pu comprendre comment cela avait pu arriver à une jeune fille dont la vie était si bien réglée et saine comme la mienne... Mais s’ils avaient levé les yeux vers les régions surnaturelles, ils auraient compris pourquoi je fus atteinte d’un mal aussi particulier, qui diffère de toutes les autres formes de maladie cardiaque, celles que l’on identifie sous un millier de noms différents, car mon mal possède les symptômes propres à tous ces maux mais, en même temps, il est exempt de certains traits essentiels aux cardiopathies proprement dites de caractère naturel...

Si vous saviez ce que cela me coûte de parler de choses aussi intimes. Il s’agit là de tendresses nuptiales advenues entre mon âme et le Christ, dans le secret du lit le plus sacré! Mais continuons quand même! Je vous ai raconté tout le mal qu’avait commis la pauvre Maria, il me faut maintenant vous raconter tout le bien qu’a fait Jésus en Maria.

Mis en présence de l’idée de cette seconde offrande, j’hésitais avec la partie inférieure de moi-même. Je sentais qu’allait s’abattre sur moi la rigueur de Dieu car j’avais déjà constaté qu’à mon égard le bon Dieu faisait tout ce qui lui plaisait, sans me ménager, lorsqu’il avait besoin de quelque chose en faveur des âmes.

Mais qu’est ce que je viens de dire! Certains, en me lisant ici, trouveront que j’ai blasphémé! “Comment? Dieu aurait besoin d’une créature? Mais elle est folle celle-là!” Et c’est le moins qu’ils risquent de dire! Pourtant c’est vrai. Dieu qui peut tout, est tellement Père, est tellement Bonté, est tellement condescendance qu’il veut se pencher pour demander à ses petits enfants de l’aider... Même les papas de la terre font de même, malgré que cela puisse davantage les gêner que les aider... pourtant ils disent à leurs enfants: aide-moi à porter ceci, à tenir cela... Quelle fierté cela suscite alors dans le petit enfant qui a aidé son père qui, sans son aide, n’aurait rien pu faire!

Le bon Dieu fait la même chose. Il nous appelle et nous dit: “Ecoute, mon enfant, j’ai besoin de toi pour tel pécheur... aide-moi à faire fructifier l’enseignement de ce prêtre... unis-toi à moi pour redonner de l’espoir à ce désespéré... viens, viens donc, ensemble nous allons arracher cet agonisant au démon...” Ah! Quel sentiment d’adorable satisfaction et quelle sainte fierté émergent en nous lorsque nous nous apercevons que nous avons aidé le Père divin qui du haut des cieux nous dit “merci”.

J’en suis arrivée au point de me sentir bien seulement lorsque je sens que Dieu est en train de puiser incessamment en moi en faveur de pauvres âmes que je ne connaîtrai qu’au paradis. Et mon puits ne se remplit que grâce à toujours davantage de souffrances. Plus je souffre et plus je me sens remplie et plus le bon Dieu peut puiser en moi, et y puiser afin d’irriguer les âmes languissantes. Ma vie s’épanouit de la sorte, car cette source d’eau surnaturelle au service de Dieu et du prochain s’alimente dans ma vie terrestre et l’aspire goutte par goutte... Mais que peut donc désirer de plus beau une goutte de rosée sinon de briller une heure sous la fulguration des rayons solaires, et de désaltérer une fleur assoiffée, puis de monter vers le soleil lui-même, aspirée par son ardeur?

Moi, pauvre et humble rosée, je me laisse répandre sur les âmes assoiffées par celui qui règle la pluie, les marées, les vents et les astres... Je brille sous son rayon, je brille par les mérites de ce rayon, puis je meurs... Ou plutôt non, je monte jusqu’à lui, jusqu’à mon soleil qui, du plus profond des abîmes célestes aspire sa pauvre petite goutte qu’il a dispersée dans les abîmes de la terre, et qui est amoureuse de lui, qui est désireuse de surmonter en un dernier envol la distance séparant ces deux abîmes, mais qui, en même temps, comme dernière oeuvre de sa vie, jette un pont mystique entre la terre et le ciel, en implorant auprès de son soleil que sur ce pont, fruit de l’holocauste suprême, puissent passer un nombre infini d’âmes pour aller peupler le paradis...

Je m’abandonnais donc à Dieu et lui demandais: “Toi qui as commandé au vent et à la mer, commande-moi aussi, lorsque l’heure viendra...”

En attendant, je me préparais par une vie toujours plus pure et mortifiée. Les pénitences exerçaient déjà sur moi une grande attraction. En plus de celles que je devais souffrir pour le compte des autres — et croyez-moi, elles ne manquaient pas; ma mère et les dirigeantes de l’Action Catholique suffisaient amplement pour alimenter régulièrement ma table du pain de la pénitence... — j’accomplissais aussi des pénitences spontanées.

Je sais qu’il y a des directeurs spirituels qui ne les approuvent pas. Ils disent qu’il est plus méritoire d’accepter, avec joie, ou avec soumission lorsque nous n’avons pas la capacité de souffrir avec joie, ce qui à tout instant nous arrive de douloureux. C’est vrai. Cela est suffisamment enrichissant. Mais lorsque Dieu veut quelque chose de plus, il faut lui donner davantage car, comme je l’ai dit, Dieu est d’une divine exigence. De ma part il désirait ce quelque chose de plus. C’est pourquoi je le lui donnais.

Au mois de septembre il y eut les élections à l’Association. J’avais été informée que, par décision ecclésiastique, je devais devenir présidente. Cela ne m’enthousiasmait pas du tout. Mon désir était de rester simplement une “voix” qui parle de Dieu, le chant du petit oiseau qui chante les laudes de son Créateur. Mais je me résignais à cette décision, à l’idée qu’en étant présidente j’aurais pu me rendre encore plus utile aux filles qui m’étaient confiées, et qui étaient si mal guidées par des dirigeantes qui en fait de perfection n’avaient que leur orgueil.

Mais... rien de nouveau sous le soleil! Les élections, à dimentions réduites, de notre association, furent à l’image des élections grands formats des nations... Elles se déroulèrent grâce à la corruption de quelques âmes simples à qui, par un abus d’autorité, fut imposé un autre nom en lieu et place de la liberté de vote. Et j’en passe. Je connus plus tard tout le détail de ce travail en coulisses, qui n’est guère à l’honneur de celle qui en fut l’actrice. Mais pour moi, cela m’arrangeais car, je le répète, je n’avais absolument aucune envie de devenir présidente.

Celle qui était alors présidente diocésaine et qui était l’une des plus acharnées contre cette humble “voix” que j’étais et qui ne demandait qu’à répéter les paroles du Verbe, cette présidente donc, qui était aussi l’une des plus envieuses, car elle croyait stupidement que j’aspirais à devenir dirigeante diocésaine, s’était alliée avec une autre, et même deux autres dirigeantes de l’Association, celles qui avaient le plus l’ambition de devenir présidentes. Mais vous vous rendez compte: elles voulaient être présidentes d’une association! Vous ne réagissez pas? Nous sommes sous la direction de... la dictature du peuple! Moralité: la présidence revint à l’une de ces deux acolytes et la vice-présidence à l’autre. Et à moi, parce que j’avais été imposée dans cette mission par les prêtres, on me faisait... la grâce de me laisser continuer d’être une “voix”. Plus tard, les membres du groupe m’ont raconté tous les détails des manoeuvres utilisées pour réussir, par la fraude, leur projet de me défenestrer et de me dégoûter, si cela leur avait été possible. Car de tel agissement me faisaient certes de la peine: cela m’a toujours fait mal de constater la bassesse humaine. Mais quant à me dégoûter au point de me faire tout quitter il en aurait fallu beaucoup plus!

Car je ne travaillais pas pour moi, mais je travaillais pour l’amour de celui qui m’avait envoyée m’occuper de ce petit troupeau. Et lorsque l’on sait pour qui on travaille, par le seul fait de le savoir, on possède déjà sa propre récompense, sa récompense ici-bas. Car la récompense parfaite, on ne l’attend que dans le Royaume des cieux. Parce que si Jésus a promis sa récompense à ceux qui donnent à manger aux affamés, qui désaltèrent ceux qui ont soif, habillent ceux qui sont nus, visitent les malades, rendent visite aux prisonniers, et font tout cela en son nom, que ne donnera-t-il donc pas, le Père céleste, à ceux qui ont rompu le pain de sa Parole en faveur de gens à l’âme affamée, à ceux qui ont libéré les prisonniers — et donc pas seulement visité, mais ont libéré... — en mettant entre les mains des prisonniers la clef qui ouvre toutes les chaînes du péché, à ceux qui ont revêtu les esprits dénués de la lumière de la connaissance de Dieu et qui les ont soignés, lorsqu’ils étaient malades du coeur, avec le remède sublime de la Loi, à ceux enfin qui se sont offerts eux-mêmes comme boisson, qui se sont offerts comme holocauste pour les frères miséreux? Ah! avec quelle douceur, ceux qui se sont démenés pour lui entendront sa phrase d’accueil: “Venez, vous les bénis, et vous possèderez le Royaume!”

Et comme je suis moi-même désireuse d’entendre ces mots! Et combien je tremblerais à la pensée de la mort si j’avais agi avec hypocrisie, à l’idée que bientôt serait mis à découvert mon vrai moi, avec le risque d’entendre tonner la voix Christ qui pourrait me redire son terrible: “Malheur à vous, hypocrites, vous êtes comparables à des sépulcres blanchis à l’extérieur: aux yeux du monde, vous semblez être justes, mais au-dedans de vous-mêmes vous êtes remplis d’iniquité!”.

Ma mère, qui était à demi païenne, me dit: “Laisse tomber tout cela, elles ne sont pas dignes de toi!”. D’autres personnes aussi m’ont conseillé la même chose. Mais je n’était pas en train de travailler pour en retirer un mérite sur terre, ni pour en recueillir des attachements humains. Mon but était le ciel. Je travaillais pour le ciel.

J’ai donc poursuivi mon oeuvre de formation culturelle. Je l’ai même améliorée. Car j’avais persuadé le curé de laisser assister à mes conférences tous ceux et celles qui voulaient y assister. C’était des conférences sans ticket d’entrée, bien sûr, car si jamais on touche à la bourse des gens, aïe! cela fait mal! Surtout lorsque les sous que l’on demande sont destinés à de bonnes oeuvres. Quand il s’agit d’un tissu, d’un rouge à lèvres, d’un gâteau, d’un spectacle... eh! bien! c’est moins douloureux! Mais dépenser pour son âme? A quoi bon?

Moi je faisais cette réflexion: “A l’église, ceux qui entendent les prêches sont, plus ou moins, des gens qui sont déjà sur les chemins de Dieu. Mais ceux qui se trouvent hors de ces chemins, et qui ont donc encore plus besoin d’y être guidés, n’entrent jamais à l’église. Pourquoi donc ne pas m’adresser justement à ceux-là, sous la forme d’une conversation qui aurait le rare avantage d’être donnée gratuitement, afin d’allumer chez eux quelques étincelles de la lumière divine?” L’ancienne vocation d’être une soeur de Saint-Paul était toujours vive dans mon coeur. C’est dans cette direction donc, que je me mettais à l’oeuvre.

Pensez que j’étais et que je suis très timide, même si cela n’apparaît pas. Au collège j’écrivais des compositions scolaires, mais c’était quelqu’un d’autre qui les lisait. A l’hôpital je ne parlais à personne, sinon aux blessés, qui étaient pour moi comme des enfants. Si des visiteurs plus ou moins illustres se présentaient, je courais me cacher dans le secteur d’“Isolement”; là personne n’entrait. A l’hôtel je restais toujours en compagnie de Memmo, fuyant toutes les autres conversations éventuelles. La timidité a toujours été pour moi comme une douloureuse maladie et une authentique souffrance.

Mais pour Jésus je fus capable de trouver une liberté telle, que je me mis à parler en public. Je parlais à partir de la table où j’étais assise, le regard fixé sur le crucifix, celui qui est maintenant à la tête de mon lit, ou les yeux rivés sur un sacré-coeur que j’avais en face de moi. C’est à lui que je parlais. Je ne voyais que lui... les gens disparaissaient à mes yeux...

La première fois le sujet était sur: “L’ A.C. ses buts, ses fruits”. Je m’adressais à 5 personnes. On ne pouvait en avoir moins! Et parmi cet auditoire il n’y avait pas de dirigeantes, ni de membres (sauf 2); elles étaient toutes absentes!

La deuxième fois le sujet portait sur: “La fête de Noël, tradition nordique et tradition chrétienne”. L’assistance comprenait douze personnes, une dizaine de membres de l’Association et un prêtre.

La troisième fois je parlais sur: “A Rome , à l’époque impériale, entre roses et lys”. Vingt-trois personnes dans l’assistance, plus trente-trois membres de l’Association et un prêtre qui, à l’entrée, découvrit les manigances de la Présidente qui renvoyait les personnes qui voulaient entrer... Elle passa un mauvais quart d’heure cette présidente incorrigible!

Quatrième conférence: “Grandes figures féminines dans l’Eglise: Catherine de Sienne, Stefana Quinzani, Bartolomea Capitanio”. Dans l’assistance, quarante personnes, deux prêtres, un professeur de Pise, l’Association presque au complet et des membres d’autres associations de la ville.

Cinquième conférence: “Le contenaire du concile d’Ephèse”. La salle était comble jusque dans la tribune.

Je ne raconte pas cela pour alimenter ma gloire humaine. Je vous le dis simplement pour montrer que le besoin d’entendre parler de Dieu est vif, même chez les non-praticants. Car mon public était en très large mesure formé par ces gens-là. Et avec gratitude envers Dieu, j’ose encore ajouter que j’en ai vu un bon nombre revenir à l’église, après des années d’abandon.

Mais ce fut une véritable guérilla que je dus affronter! Et quel travail! Il me fallait écrire les invitations, coller les affiches sur la porte de l’église et préparer la salle. Et faire tout moi-même. Et puis, bien sûr, il me fallait aussi préparer la conférence. Mais pour Jésus on est capable de faire tout ça et encore davantage.

Durant l’année sociale 1930-1931, le concours avait pour sujet la morale chrétienne. Ce fut un concours magnifique! Il y avait tant à dire! Et comme il était utile que l’on sache ce qu’est la morale et surtout ce qu’est la morale chrétienne! J’y travaillais intensément. Les examens se révélèrent un véritable succès. Les responsables de l’ A.C. diocésaine ne savaient qui choisir pour le concours diocésain, car les 10 sur 10 pleuvaient dans toutes les sections. Si bien qu’ils durent tirer au sort les candidates...

Celles qui avaient eu la note maximale, je les récompensais par un voyage à Pise, pour la visite des monuments. Durant l’année, j’avais réussi, au prix de mille privations, à mettre de côté la somme nécessaire pour cette balade avec mon groupe de jeunes filles.Ce fut une journée magnifique dont elles se souviennent encore aujourd’hui. Et ce fut d’autant plus réussi que je n’en avais parlé à personne, la surprise fut donc au comble. Car les personnes doivent faire leur devoir par devoir, puis il revient à qui de droit de les récompenser. Vous ne pensez pas?

Pendant que je m’affairais de la sorte, une étrange agitation grandissait dans mon coeur. Au début de l’année 1931 je sentais quelque chose qui m’avertissait de l’imminence d’un danger. De quel danger s’agissait-il? Je n’en sais rien! Cela ne semblait pas me concerner directement, ni même ma famille. Mais un danger de caractère général s’annonçait, j’en étais sûre. Et avec cette certitude grandissait aussi en moi le désir de l’arrêter. Mais comment faire face à un danger qui provient d’une réalité beaucoup plus grande que nous? Cela peut se faire seulement avec l’aide de Dieu. Et puisque je sentais que c’était un danger grave, très grave, qui approchait, j’éprouvais aussi le besoin d’offrir à Dieu une grande, une très grande moisson. La prière ne suffisait pas. Il y fallait le sacrifice.

J’ai toujours remarqué, dans le mouvement d’ A.C. une nette tendance vers ce que l’on appelle des “croisades”. Croisades de pureté, croisades de charité, croisades d’humilité... Ce sont là d’excellentes initiatives, même si, pour obtenir de bons fruits, il ne faut pas les organiser pour quelques mois seulement. “On ne devient pas meilleur d’un seul coup” aimait répéter saint Bernard. On n’acquiert pas une vertu en moins de deux, dirai-je à ma façon. Il faut longtemps insister sur l’une d’elle avant de passer à une autre. Sinon on compose un fouillis comparable à celui que provoquerait un agriculteur improvisé qui sèmerait au hasard un peu n’importe quoi, mélangeant des plantes précoces avec des plantes lentes à pousser, des plantes débordant de feuillage avec des fleurs fragiles, avec comme résultat d’en voir mourir certaines d’étouffement et de devoir en arracher d’autres, en écartant du sol celles qui seraient déjà arrivées à maturité. Un certain ordre est nécessaire, même dans le bien. Toute hâte, tout désordre, est déjà en soi un mal.

Pourtant parmi toutes les croisades que l’on lançait, je remarquais qu’il y en avait une que l’on oubliait toujours: celle du sacrifice. Pourquoi donc ne point parler aux âmes du pouvoir et de la beauté du sacrifice? Nous chrétiens, nous avons comme Dieu quelqu’un qui s’est sacrifié lui-même et qui nous dit: “Aucun disciple n’est plus grand que son maître. Si vous faites ce que je vous ai montré, alors vous serez mes amis”. Alors pourquoi cette crainte affreuse de la souffrance chez nous chrétiens? Et pourquoi exiger que ce ne soit que Jésus qui se sacrifie et croire que nous chrétiens en sommes exemptés?

Observez bien, mon Père, quatre-vingt dix pour cent des catholiques. Et je parle des catholiques praticants. Ils suivent leur religion jusqu’à la pratique fréquente des sacrements, de la messe, du chapelet, de l’observance de l’abstinence et du jeûne (mais déjà beaucoup moins) et puis... c’est tout. La prière par excellence, qui se transforme en action, ils ne la connaissent pas. Ils s’arrêtent au “Que ton règne vienne”, puis l’on reprend à: “Donne-nous notre pain quotidien (avec sous-entendue l’idée, qui n’est pas explicitement dite, mais qui est bien sentie par la plupart plus que ce qui est dit, à savoir, “donne-nous beaucoup à manger!”), remets nos dettes et ne nous soumets pas à la tentation.”

Quant à la Volonté du Père on ne la nomme qu’en passant. On ne sait jamais! Il n’est pas bon de faire certaines demandes! Et s’il venait en effet à l’idée du Père quelque volonté qui nous serait pénible? Quant aux dettes envers le prochain? Non, qu’il se débrouille! Pensons à autre chose. De même pour la question du bien-être; du pain seulement ce n’est pas suffisant! Il nous faut beaucoup, beaucoup de choses à manger pour accompagner le pain. Et aussi beaucoup, beaucoup de bien-être, une santé excellente, de bonnes affaires, un portefeuille garni. Ah! comme cela c’est mieux! Est-ce que cela ne se passe pas de la sorte? Hélas, si!

Le chrétien qui a été sauvé par un Dieu mort sur la croix, regimbe contre la souffrance, contre n’importe quelle sorte de souffrance. Il ne connaît pas la beauté de la souffrance, la puissance de la souffrance, la transformation en Dieu qu’opère en nous la souffrance. Pour ma part j’ai remarqué que si pendant un mois je prie comme une machine, jusqu’à fatiguer ma tête et mon estomac, le plus souvent je n’obtiens rien. Mais il me suffit de souffrir une heure et d’offrir ma souffrance pour un but déterminé et j’obtiens n’importe quoi. Le sacrifice est le salut du monde et des âmes. Les âmes et le monde sont toujours sauvés par le sacrifice de ceux qui sont plus généreux.

Ces réflexions m’envahissaient au point qu’il était devenu évident pour moi qu’était venu le moment d’accomplir une offrande plus stricte à la Justice divine. Mais comme je comprenais l’entité de ma nullité, je voulais pour cela bénéficier de l’aide d’un grand nombre de personnes. Car il fallait réunir un véritable trésor de sacrifices pour empêcher ce qui était en train de se préparer au seuil du futur.

J’écrivis donc à mon amie de l’A.C. de Crémone pour lui dire ce que je ressentais. Ma lettre se terminait par ces mots: “Toi qui es si influente et qui connais de véritables autorités catholiques, diffuse ce désir qui me vient de Dieu. Fais usage de la presse, laissant de côté les choses qui comptent moins, raconte la beauté du sacrifice et les fruits qu’il procure. Je suis sûre que notre jeunesse, qui est toujours prête à se lancer vers le bien, s’enthousiasmera pour cette arme puissante que Jésus utilisa le premier et qu’il nous donne en exemple; alors une floraison d’holocaustes secrets laveront ce monde pourri de ses germes pernicieux, comme autrefois le sang des martyrs a lavé la honte du paganisme sur le sol de Rome, faisant de la Ville de César la Ville de Dieu.”

Elle me répondit par une belle lettre. Un belle lettre par son style et sa diplomatie. Ah! Oui! Sa lettre fut très diplomatique! Un véritable chef-d’oeuvre! Mais sous le velours de la diplomatie s’entrevoyait la carte d’identité de... la folie. Pour moi bien sûr! “J’admire ta manière de voir, mais je te ferai remarquer que la prudence est la vertu des saints et ta proposition n’est pas prudente. C’est pourquoi je me garderai bien de la présenter au Conseil Central. Quant à toi, fais ce que tu croiras bon, si tu crois pouvoir agir avec autant d’audace. Mais il me semble que tu exagères car... etc.”

Manière de voir? Elle aurait dû dire plutôt: façon d’agir. Car je ne proposais rien: je faisais. Je lui répondis: “Si la prudence est la vertu des saints, la sainte audace est la vertu des martyrs, qui ont droit à une double couronne de gloire, d’abord comme saints puis comme martyrs. Si pendant les premiers siècles l’Eglise n’avait pas été aussi riche de ces saints imprudents mais audacieux, elle vivrait encore dans les catacombes. Je ne vois d’ailleurs pas en quoi réside l’imprudence de parler du sacrifice. Ne parle-t-on pas pourtant de la crucifixion du Christ? Et ne devrait-on pas inciter la milice laïque de l’Eglise à imiter le Christ? Pourquoi alors permettre la lecture de certains livres d’ascèse et certaines hagiographies qui, par des enthousiasmes éphémères, montent les petites têtes de nos associées? Ne crois-tu pas que ce soit bien pire de leur permettre de méditer sur des ouvrages tellement élevés, et qui sont obscurs aux non-initiés à la théologie, avec pour résultat de semer des idées tordues dans les cerveaux, voire d’authentiques symptômes de paranoïa mystique? Prends garde, Gina, qu’en affirmant qu’il n’y a rien qui justifie une intensification d’immolation parce que tout est tranquille et que jamais comme maintenant l’Eglise a autant triomphé (nous étions en 1931, deux ans après le Pacte du Latran). Prends garde que tu ne doives bientôt t’en repentir amèrement!”

J’écrivais cela au début du mois de mai 1931. Le 31 mai il eut la suppression des cercles de jeunes de l’Action Catholique. Premier acte de la tragédie actuelle qui commença, si vous y faites attention, par l’obscurcissement de la vrai lumière dans l’esprit de ceux qui nous commandent et qui sont de pauvres malheureux...

Le jour précédent, le dimanche, j’avais parlé de la Vierge, à l’occasion du dix-septième centenaire du concile d’Ephèse et j’avais achevé ma conférence en invoquant la protection de Marie sur les foules qui sont à la merci de l’égoïsme et de l’abus de pouvoir des puissants...

 

Ah! Mais maintenant il faut que je vous raconte quelques anecdotes. Des anecdotes qui me font toucher du doigt que lorsque le péril est imminent les disciples se comportent toujours de la même façon qu’il y a vingt siècles.

J’étais à la maison ce matin-là et je dépoussiérais vigoureusement les meubles, même si j’allais de plus en plus mal du côté du coeur.

J’entendis sonner. J’allai ouvrir. Et voilà que toutes les dirigeantes s’engouffrèrent dans l’appartement. On aurait dit un entier poulailler apeuré et caquetant. “On va nous arrêter!”, “C’est la persécution!”, “Voilà la police!”, “Ils vont nous tuer!”, “Hélas!”, “Pitié!”, “Moi je prends la fuite!”, “Moi je vais me coucher!”. Je n’y comprenais rien. Je dis: “Silence, parlez une seule à la fois, car je ne comprends rien!”

Elle me racontèrent alors qu’elles étaient allées chercher la Présidente (qui était là, livide comme une cholérique) parce que la salle de l’Association venait d’être envahie par les agents de la sûreté. Depuis le matin les associations avaient été dissoutes et il fallait tout remettre entre les mains des autorités. Elles voulaient que ce soit moi qui y aille et qui me débrouille avec la police!

Ah! Ah! Maintenant c’était moi qui devais tout faire! La “présidente”, celle qui s’était comportée comme un judas pour devenir présidente, celle qui avait soulevé tous les obstacles possibles contre moi au cours de l’année, qui m’avait raillée, dénigrée, écrasée comme l’on écrase un ver, voilà que c’était elle qui s’essoufflait à me dire: “Bien sûr! Moi là-dedans, je ne comptais pour rien. C’était vous qui parliez, vous qui dirigiez. S’il y en a une qui est indiquée pour répondre aux agents (sous-entendu: s’il y en a une qui doit aller en prison...) c’est bien vous! Moi maintenant je vais me coucher. J’ai la colique.”

“Très bien, répondis-je, allez donc même sur la lune, si vous voulez. Moi je vais au local. Je n’ai pas peur.” Et comme un peu de latin, en certaines circonstances, ne fait pas de mal, je la clouai sur place avec un peu de ce “latinorum” qui énervait tant Renzo Tramaglino.

Du groupe des dirigeantes, 13 personnes plus moi, nous ne restâmes que moi et trois autres. Comme dans le jardin des Oliviers.

Au local les agents firent preuve d’une grande courtoisie. Ils me dirent qu’ils ne prenaient rien, mais qu’il fallait qu’avant la nuit j’amène à la préfecture les registres et le drapeau. Le texte de mes conférences, ce n’était pas nécessaire. Elles avaient été suivie par des personnes qui les avaient trouvées exemptes de toute tare. Et penser que la pauvre Présidente voulait faire de moi un bouc émissaire, alors que c’était elle visiblement qui était visée!!!

Le soir, en compagnie de deux disciples fidèles, je me rendais donc à la préfecture. L’une portait la caisse contenant le drapeau, l’autre les registres de l’association. Moi, rien. Un... général ne porte que son cerveau!

Un agent vint à notre rencontre tandis que beaucoup d’autres, agents ou pas, nous regardaient comme des oiseaux rares. Il voulait que je lui remette le tout.

“Je m’excuse, dis-je, je ne remettrai tout cela qu’au délégué et moyennant reçu”. Dans certains cas, surtout lorsque les têtes sont agitées, une parfaite légalité s’impose... On ne sait jamais!

“Mais le délégué est occupé”.

“J’attendrai”.

“Montez”.

Nous montâmes. L’agent précédait le groupe. J’étais derrière lui et, derrière moi montaient mes deux... écuyères. Il y eut une longue attente. Enfin l’agent, las d’attendre, voyant que je ne cédais pas, frappa à la porte du préfet.

“Qui est-ce?”

“Il y a la Dame de Lourdes qui veut remettre un drapeau, mais qui veut un reçu”.

La Dame de Lourdes! Je m’inclinais devant moi-même! Mes... écuyères me regardèrent avec des yeux ronds comme des verres.

“Entrez”.

J’entrais.

“Vous êtes la Dame de Lourdes?”

“Précisément”. J’avais une grande envie de dire sur l’exemple de Ferravilla: “Je suis moi!”.

Mes... écuyères déposèrent le tout sur le bureau. Le délégué avait commencé à écrire: “Je déclare recevoir un drapeau et six dossiers des registres de la part de... quel est votre nom?”

Et moi, impertrubable: “Maria”.

“...registres de la part de Maria de Lourdes. Signé. etc.”

Je sortis glorieuse et triomphante. Vous le comprendrez, j’étais rentrée là comme une pauvre petite dame qui s’appelait Maria Valtorta et j’en ressortais avec le nom de Maria de Lourdes...

Mes camarades riaient aux éclats. Moi, en mon for intérieur, je ne riais pas. Mis à part le titre, plus qu’honorifique, qui était presque une caresse de Marie à la servante de son Fils, même s’il m’avait été donné par quelqu’un qui en ignorait le sens, j’étais toute désolée. Moins superficiellement que tant d’autres, j’entrevoyais le sens authentique de cette levée subite de boucliers contre “le doux troupeau du Christ” et j’en tremblais. Je n’étais pas préoccupée pour moi, mais pour tout le monde. Malheur à nous lorsque l’on commence à faire un faux pas! Or ce jour-là, quelque part dans les hautes sphères politiques, on commettait le premier...

Je décidai d’accélérer mon cheminement. J’avais fixé mon offrande à la Justice divine au 8 septembre, afin de mettre mon voeu de souffrance sous la protection de la sainte Vierge. Mais maintenant il n’était pas opportun de retarder encore. Les circonstances me l’indiquaient. Aussi demandais-je à Dieu de m’inspirer lui-même la formule à adopter.

Quelques jours plus tard, c’était le premier vendredi du mois de juin. A la messe, entourée par les jeunes associées, je connus une heure de véritable agonie de sang... J’ai vu dans ma tête tout ce qui se préparait: guerres, famines, morts, massacres... et désespoirs à n’en plus finir. Quelle souffrance! Et moi qui ne pleure jamais en public, je pleurais avec une telle amertume que j’en étais aveuglée. A la fin de la messe on dut m’aider à sortir, parce que je n’y voyais plus rien, tellement mes larmes avaient été abondantes... Mes camarades les plus gentilles me demandèrent ce qui m’arrivait... Je leur racontais ce qui se passait, sans toutefois dévoiler, dans une juste pudeur, certains détails.

Quelques jours plus tard, je sentis fleurir dans mon coeur l’acte d’offrande tel que je l’ai écrit et prononcé le premier juillet, fête du précieux Sang. Y avait-il un jour mieux indiqué pour choisir de m’unir à la Victime dont le sang divin avait entièrement coulé pour calmer la justice du Père? Y avait-il un plus beau nom à choisir pour moi, à partir de ce moment-là, que celui de “Maria de la Croix”?

Celle qu’un ignorant avait appelée Maria de Lourdes pouvait aussi s’appeler Maria de la Croix. La Croix était mon amour et je la voulais comme mon autel. La croix était la compagne de ma vie depuis mon enfance et maintenant, poussée par un aiguillon surnaturel, je demandais la grande Croix pour y être immolée. Ce nom me revenait donc et me convenait parfaitement. Et ce sera le nom qui me restera aux yeux de Dieu tant que je vivrai et même au-delà...