Autobiographie
26. “Donnez sans espoir de retour” – (Lc 6, 35)
Lorsque je médite sur ce conseil évangélique, je pense que dans ma vie j’ai toujours donné sans en retirer aucune utilité pour cette terre.
J’ai donné à mes parents et surtout à maman, et dès mon jeune âge j’ai compris qu’en donnant je ne devais pas espérer en retirer quelque chose en retour. Et j’ai toujours donné de plus en plus en actes et en affection et j’ai reçu de moins en moins.
Tandis que je vous écris, je suis en train de... digérer non pas la nourriture, extrêmement réduite et qui certes ne me pèse pas, mais une petite scène, une de ces infinités de petites scènes familiales qui constituent les grains de chapelet de ma journée. Grain par grain... Une petite scène au cours de laquelle j’ai été mise à un niveau inférieur à celui de mon chien... Mais laissons tomber... Je dois me répéter jusqu’à l’étourdissement les paroles de Jésus: “Père, pardonne-lui parce qu’elle ne sait pas ce qu’elle fait”. Quel malheur si elle le savait! Il vaut mieux qu’elle soit inconsciente. De la sorte au moins elle évitera d’être jugée.
Mais certes cela représente une grande tristesse pour moi. Pour moi comme pour moi qui jusqu’au dernier moment devrai être maltraitée, écorchée, perforée par un caractère aussi bizarre et, ce qui est encore plus douloureux, par le caractère de celle qui pour la plupart des êtres humains personnifie sur terre la bonté et l’amour: la maman! Si papa ne m’avait bien des fois raconté ma naissance, et si des amis de famille ne me l’avaient pas confirmée, je penserais que je ne suis pas sa fille, mais une enfant qui a été adoptée dans un moment d’enthousiasme. Son manque d’amour resterait quelque chose de pas très beau, mais serait moins dramatique que dans mon cas où je suis sa fille, sa vraie fille, sortie de sa chair.
J’ai donné sans espoir d’utilité à ceux que je connaissais, aux parents, aux pauvres, aux riches. Beaucoup ont répondu à mon geste par des injures ou de l’indifférence. Mais cela ne fait rien.
Faire du bien était une vertu innée de mon coeur, un véritable besoin de mon âme. Même lorsque je n’étais pas aussi prise dans les tourbillons divins je cherchais constamment à donner, ce que je pouvais, par une tendance naturelle du coeur qui répandait la chaleur de son affection pour ne pas en rester étouffée. Et la dureté d’autrui n’a jamais pu me faire changer. Dans la tristesse de ma vie, car ma vie a été bien triste, j’ai trouvé un contrepoids, pour ne point devenir méchante sous la morsure constante qui me déchirait: j’ai fait du bien. J’ai retrouvé le sourire, dans mes pleurs, en portant un sourire sur le visage de ceux qui souffraient.
Faire du bien! Il n’est pas nécessaire d’être riche pour le faire, ni d’être pauvre pour le recevoir. On peut, tout en étant pauvre, faire du bien à celui qui est riche, comme on peut, en étant riche, n’être capable de faire du bien à personne.
L’homme ne vit pas seulement de pain et la faim n’est pas le seul besoin qui nous torture, la faim de pain. On peut avoir faim de beaucoup de choses! D’une caresse, d’un conseil, d’une bonne parole, d’un silence qui écoute et qui comprend. Si, on peut avoir faim de silence, de certains silences durant lesquels les lèvres restent muettes mais le coeur parle à un autre coeur qui pleure et raconte ses peines... Ah! Les êtres humains sont d’éternels affamés et bien peu sont ceux qui, sachant oublier leur propre faim, savent rassasier leurs semblables! Bien peu, car bien peu sont ceux qui ont compassion.
Ce cher Ruysbroeck dans son chapitre sur les dons de l’Esprit Saint dit à propos du don de piété: “La piété produit la compassion que l’on éprouve à l’égard de Jésus et à l’égard des hommes. La compassion naît au sein d’un regard de piété. Elle rend visite aux malheureux, aux exilés, aux malades. Elle offre le pain, le vin et l’hospitalité. Elle console les vivants et ensevelit les morts... La piété peut être comparée aux fleuves du paradis terrestre car elle conduit le désir dans quatre directions. Le premier fleuve monte au ciel. C’est la compassion à l’égard de Jésus et des saints qui ont souffert en son nom. C’est un torrent joyeux et allègre... car les souffrances qu’il célèbre sont des souffrances passées qui ont cédé la place à des joies éternelles. Le deuxième fleuve court vers le purgatoire. C’est la compassion de l’homme envers les âmes qui souffrent et qui sont en train de payer leur tribut à la Justice. Le troisième fleuve court sur la terre et se répand autour des besoins de toute la chrétienté. Cet acte intérieur, plein d’un immense amour et immensément intense, donne et réalise plus que toutes les actions extérieures réunies. Le quatrième fleuve consiste dans la charité proprement dite et se déverse sur tous les indigents. Ici l’homme donne ses biens et paye personnellement. Il fait l’aumône, tout en donnant des conseils, et du courage dans l’épreuve.”
En m’examinant personnellement avec impartialité et justice je puis dire que j’ai eu le don de la piété et que j’ai répandu son fruit dans les quatre directions décrites par le mystique belge. J’ai partagé de coeur les souffrances des saints, depuis le Christ jusqu’au dernier qui vient d’entrer à l’instant au paradis. J’ai prié en suffrage des âmes du purgatoire. J’ai prié pour les besoins de la chrétienté et offert pour elle mes secrètes immolations. J’ai enfin eu de la charité pour toutes les indigences de mon prochain. Aucune misère ne m’a laissée indifférente. Cela je dois le dire par souci de vérité. Et en me dépensant de la sorte, j’ai trouvé le meilleur des remèdes pour ne point devenir aride ou aigre sous la grèle continue de la malveillance, des déceptions et des abandons que j’ai due subir.
Lorsque quelqu’un ne m’aime pas, ne m’est pas reconnaissant, mon coeur souffre, mais il ne souffre pas par égoïsme, ni à cause de la déception de ne point voir son amour partagé. Il souffre parce qu’il voit un de ses semblables se détériorer dans une méchanceté inutile. Pourquoi est-ce que je souffre tant en voyant que maman est aussi méchante? Ce n’est pas à cause de moi-même puisque j’irai bientôt à l’abri de toute malveillance. Mais à cause du vide qu’elle procure à elle-même. Lorsque je pense à ce qu’elle deviendra lorsqu’elle restera seule et que je ne serai plus là, je souffre terriblement... Je ne puis imposer à personne de rester auprès de ma mère. D’ailleurs personne n’y resterait car personne de ceux qui la connaissent ne l’aiment et se sentent capables de vivre avec elle. Et pour moi cela représente un couteau dans mon coeur...
De même que je souffrais en voyant les gens observer papa diminué dans son intelligence, encore plus profondément je souffre aujourd’hui en entendant les autres porter des jugements sur ma mère. Je donnerais je ne sais pas quoi pour empêcher qu’ils ne se rendent compte qu’elle est aussi inutilement toujours méchante. Et, même au prix de mourir aussitôt après avoir bu le dernier calice de souffrance, je voudrais mourir après elle pour être sûre que jusqu’au bout elle a été soignée et que jusqu’au bout elle a été aimée par la seule qui sache aimer, c’est à dire par moi.
Si, à cause de ma mère, je souffre pour moi et pour elle. Et elle ne le croit pas. De tous ceux à qui j’ai fait du bien elle est certainement la plus ingrate de tous. Mais cela n’altère pas mon amour. Même lorsque le coeur exsude du sang, parce qu’il est opprimé par sa façon d’agir, je sais transformer cette exsudation en un baume pour l’aimer davantage et la servir dans ses mille besoins. Dieu m’en récompensera dans le ciel.
D’autres personnes à qui j’ai rendu service ont été elles aussi des personnes ingrates. Mais cela me fait moins souffrir parce qu’il s’agit d’étrangers à la famille. D’autres encore ne me dirent même pas merci. Mais ils ne sont pas responsables parce qu’ils n’ont pas su que c’était moi qui leur avais fait du bien. Je ris en douce quand je pense: “Celui-là n’imagine pas que moi, pauvre femmelette, j’ai autant fait pour lui!”
En janvier 1939 j’ai redonné à un père désespéré la foi et sa fille. C’était un jeune papa d’une très tendre fillette de 14 mois. C’était sa seule fille, car de l’union malheureuse qu’il avait ne pouvaient pas naître d’autres enfants. Comme les parents ne jouissaient pas d’une très bonne santé, elle était très délicate. C’était comme une fleur à la tige très fine et qui manquait de sève. Pourtant elle constituait le ciment de cette union malheureuse, rendue encore plus triste par l’opposition de toute une parenté. Cette petite tomba gravement malade en 1939. Le mal, qui était une forme d’infection pulmonaire, dégénéra en gangrène pulmonaire. La fillette était mourante. Un mois de maladie avait consumé toutes ses tendres forces.
Un soir, alors que les médecins et les spécialistes la considéraient comme condamnée, ce pauvre petit ange était vraiment à ses derniers moments. Elle aurait dû mourir dans la nuit. Le papa, désespéré, vint chez nous pour prendre du coton et je ne sais quoi d’autre. C’était un dimanche soir et les pharmacies étaient fermées, sauf celle de la rue Regia. Ce pauvre papa ne voulait pas trop s’éloigner de sa fille qui était mourante. Il était vraiment désespéré. Il avait prié, fait brûler des bougies sur les autels, expédié des offrandes à je ne sais combien de sanctuaires. Maintenant, devant l’inutilité de ses prières, devant sa petite à l’agonie, il sentait mourir sa foi dans son coeur.
Il est terrible le moment où l’on dit: “Il est inutile de prier!”. Il faut l’avoir expérimenté pour pouvoir le comprendre. Moi j’en ai fait l’expérience. Je sais ce que cela veut dire de n’avoir plus d’espoir. C’est tellement horrible que pour empêcher que des âmes en fassent l’expérience je donne volontiers ma vie.
Ce soir-là, après que se fut éloigné ce papa, à qui j’avais dit des paroles de réconfort, qui n’étaient pas confirmées dans les faits parce que sa fille en était désormais à un point de non-retour, je voulus sauver une âme de la mort spirituelle. Est-ce que le désespoir n’est pas la mort de l’âme? Et quelle mort!!! J’ai donc proposé à Dieu de prendre le mal de cette petite en sorte qu’elle guérisse et que ce papa ne doute plus de Dieu, car même le fait de douter de Dieu est une torture sans nom.
Et la fillette est guérie. “C’est un miracle, un miracle” a dit tout le monde. Le miracle consistait dans le fait que la fillette avait été remplacée par une pauvre créature qui ne voulait pas laisser mourir dans le désespoir l’âme de son papa. Non seulement la petite Anna-Maria est guérie, mais elle n’eut jamais plus rien aux poumons, qui étaient abîmés pourtant comme une passoire à cause d’un mal long et intense. Et moi depuis lors, depuis cette nuit-là, j’ai une pleurésie.
Il y a quelques jours cette petite, qui a maintenant cinq ans, est venue me trouver. Lorsque je l’ai embrassée j’ai pensé: “Tu es davantage ma fille que celle de ta mère, car moi je t’ai donné une vie plus résistante.”
Beaucoup diraient: “Ce qu’elle est stupide! N’avait-elle pas assez de mal déjà sur le dos?” Certes! J’en avais plus qu’il ne m’en fallait! Mais comment faire, si je voulais éviter le désespoir de cet homme? Il ne me restait que de m’offrir moi-même pour obtenir la guérison de sa fille. Je l’ai donc fait. Et je suis très heureuse de l’avoir fait.
Il y a des créatures héroïques qui s’offrent pour sauver du purgatoire les âmes en train d’expier. J’ai lu qu’il y en a d’autres, encore plus héroïques, qui disent, dans un élan d’amour: “Seigneur, pour qu’en enfer il y ait au moins quelqu’un qui t’aime, j’irais volontiers, à condition que tu me laisses ton amour au milieu des tourments”. Ce sont-là des géants d’héroïsme spirituel. Moi au contraire je ne suis qu’une pauvre fleur. Je ne suis pas capable d’en faire autant. Alors je travaille, tant que je suis sur la terre, pour sauver l’âme de mes frères. Au prix de ma souffrance, je les achète à la vie éternelle. Il est doux de penser que grâce à mon holocauste d’autres personnes connaissent le salut...
Sacrifice secret, que j’ai offert sans attendre aucun avantage en échange, comme tu m’es cher! Lorsque l’oeuvre des justes sera connue, quel étonnement verra-t-on chez mes bénéficiaires, qui sont loin d’imaginer que je suis à l’origine de leur joie actuelle!
Je suis en train de mourir. Je meurs aussi pour cela. Mais qu’importe? Et je suis pleine de défauts. Mais qu’importe? Il y eut un temps où j’étais pire. Mais qu’importe? La charité couvre la multitude des fautes. Or y a-t-il plus grande charité que de donner sa vie pour le prochain, non seulement pour obtenir en sa faveur l’union avec Dieu, mais également pour assainir ses souffrances morales et ses infirmités physiques? J’ai donc confiance en cette indulgence plénière qui couvre la multitude des péchés, et qui couvrira aussi les miens.
La charité que j’exerce actuellement, peu à peu, sans me laisser prendre par aucun calcul égoïste, mais tenant seulement le regard fixé sur Dieu, n’est rien en comparaison de la charité qui m’inondera dans la béatitude de la contemplation dans le saint paradis. Alors je posséderai la Charité même. Y aura-t-il alors quelqu’un de plus heureux que moi? De plus riche que moi? Maria la pauvrette, Maria affamée d’amour, Maria la mendiante d’affection, deviendra détentrice des richesses de son Roi, et se rassasiera de Toi, ma divine Beauté, et ton affection divine la récompensera de toute sa misère terrestre.
Je passe des journées d’abandon. Je suis en pleine semaine de passion. Dieu veut me faire boire la tristesse qu’il a connue en ces jours qui ont précédé sa souffrance. Et je souffre tellement que je suis brisée au moral et au physique. Mon âme seule bat des ailes et s’élève au-dessus de toutes les tristesses et des saletés humaines et se fond en Dieu. Même si Dieu ne se fait pas sentir de façon sensible — car je vis en ce moment une de ces heures de souffrance qui provient de l’absence d’une présence sensible de Dieu dont je vous ai parlé — je rassemble toutes mes forces et je me lance, seule, vers lui.
Je ressemble à l’un de ces liserons qui pousse près des ruisseaux chantants et qui, comme conduit par le vent, va enlacer le tronc menu d’un roseau palustre ou bien le tronc épineux d’un robinier, et d’étape en étape, lance chaque fois un peu plus haut son rejet, mince comme un fil de soie, et accède à la cime et, de là, répand son parfum de ses légers calices, qui caressent les troncs qui le soutiennent et qu’il embrasse de toutes ses forces. Moi aussi, renouvelant constamment mes actes de foi et d’amour, comme autant de pistes de lancement, comme je les appelle, je grimpe toute seule pour m’accrocher à mon Dieu. Peu importe s’il se tait, s’il reste immobile comme une pierre. Rien ne m’importe. Je parle pour deux, et je lui dis tout ce qu’il me dit lui-même dans les moments de joie, je lui dis: “Je t’aime”. Je place ma bouche sur son coeur et je l’embrasse. Je mets mes bras autour de son buste et je le serre.
Ah! Je le sais bien pourquoi je souffre ces jours-ci. C’est moi qui le lui ai demandé il y a huit jours! Oui, je sais pourquoi je souffre. Je sais pourquoi il reste aussi silencieux et froid. Cela est nécessaire pour que je souffre au-delà de tout ce qu’il est possible. Sinon ce ne serait pas de la vraie souffrance, car c’est une souffrance absolue qui est requise à cette heure si terrible pour nous italiens. Depuis que j’ai compris que la guerre actuelle approche, c’est-à-dire depuis des années, j’ai travaillé pour obtenir de Dieu que, dans ses assauts d’horreur spasmodique, la guerre n’emporte pas dans la mort des âmes en trop grand nombre.
Les corps, hélas, meurent pendant la guerre. C’est inévitable. Mais pour tous les combattants qui sont destinés à la mort solitaire sur les champs couverts de sang et qui invoquent en vain du secours, mais pour tous ceux qui restent enfermés dans un sous-marin qui ne peut plus remonter, mais pour tous les naufragés accrochés à une épave à la dérive, mais pour tous ceux qui se sont calcinés en tombant d’un avion, mais pour tous ceux qui languissent dans les hôpitaux et dont la chair meurt peu à peu dans d’horribles gangrènes et de terribles mutilations, mais pour tous ceux qui ont perdu les mains et les yeux — les plus terribles des handicaps, en particulier le premier qui fait de l’homme un objet à la merci d’autrui —, mais pour tous les prisonniers dans la nostalgie humiliante des camps de concentration, mais pour toutes les mères qui ignorent comment leur fils est mort, mais pour toutes les épouses qui se retrouvent sans le compagnon de leur vie, mais pour tous les orphelins qui ont perdu leur père, mais pour tous les civils sous la tempête aérienne qui détruit leurs maisons et leurs biens, mais pour tous les innocents qui depuis l’enfance connaissent l’enfer de cette heure, pour tous, tous les désespoirs provoqués et entretenus par la guerre, j’ai continué à oeuvrer, à souffrir, à offrir — voilà quelle est ma tâche — afin que le désespoir n’atteigne pas les coeurs et ne les tue pas de son poison.
Non. Ne serait-ce que pour cette raison seulement, je ne pouvais pas, je ne peux pas aller mieux et guérir. Je vis dans les tourments dans ce but et je dois plus que jamais y rester. Surtout maintenant, surtout à cette heure-ci.
Je vous ai dit, par ailleurs, comment dans l’obscurité de la prison (parce que lorsque je fais l’expérience de ces moments-là je me retrouve vraiment dans un obscur cachot) mon bon Jésus laisse toujours filtrer quelque rayon de soleil.
Dimanche sur ma tempête était descendu le chant des marins: “Etoile de la mer”... comme un calmant, un porteur de paix. Vous ne pourrez pas croire la dose de confiance que ce chant a semé en moi. Il a déchiré l’obscurité de l’horizon que je regardais dans les larmes et m’a montré le ciel et, dans le ciel, Marie, l’Etoile du Matin, l’Etoile de la Mer, celle qui par son sourire peut rendre belle la plus dure des choses et peut par son désir tout obtenir de Dieu. C’était quelques-uns de nos soldats de la mer qui le chantaient avec une foi très digne. Il me sembla que les anges eux-mêmes s’étaient unis à ce choeur pour célébrer Marie et pour me donner l’espérance et la paix.
Un rien suffit pour redonner du souffle à un coeur qui fléchit sous une avalanche de souvenirs et qui tremble devant la perspective de nouvelles souffrances morales... L’important est de ne point vouloir repousser l’obole de soulagement qui nous vient de toutes choses et que Dieu permet aux choses de nous donner. Ce sont là des grâces minuscules, mais ce sont quand même des grâces. Et on ne doit repousser aucune grâce, même la moindre, que Dieu nous accorde. Ce serait un geste d’orgueil. Or l’orgueil provoque l’éloignement de Dieu. Et je reçois tout avec joie. Je reconnais humblement que je ne suis qu’une pauvre échasse, besogneuse de mille soutiens pour rester droite. Mais face au moindre de ces secours je dis: “Merci, Seigneur!”
Par ailleurs, en ma qualité de violette, je n’ai pas besoin de torrents d’eau pour rester en vie. Il me suffit des quelques gouttes imperceptibles de rosée. Il me suffit de parvenir à les recueillir dans ma corolle, ouverte comme une coupe vers le ciel. Si je voulais seulement de grandes grâces je deviendrais incapable de recevoir même les petites. Je dois demander humblement tout, en reconnaissant le rien que je suis et alors, nourrie par les moindres grâces, reçues à chaque instant, offertes par mille canaux différents jaillissant tous de la volonté amoureuse de Dieu, je deviens capable d’obtenir même de grandes grâces pour moi et pour mes frères.
Amour, humilité et sacrifice. Voilà mes armes préférées. L’amour qui donne tous les courages. L’humilité qui empêche les fumées de l’orgueil aveuglant. Le sacrifice qui purifie et assouplit. En bonne violette j’aime grandir sous les épines et au milieu des épines. Ne fleurissent-elles pas justement là, sous les haies piquantes d’aubépines, les plus belles et les plus parfumées des violettes? Elles se nourrissent même du jus des feuilles tombées de ce buisson piquant et qui pourrissent au sol, et les épines qui forment au-dessus d’elles un enchevêtrement d’aiguilles les protègent aussi de la grêle d’été et des gelées blanches de l’hiver.
J’aime beaucoup les épines. Je ne sais pas si vous avez remarqué la branche d’épines qui s’entremêle à l’olivier à la tête de mon lit. Elle m’enseigne bien des choses cette branche nue, aux aiguilles longues et droites! Elle me parle du front de Jésus lacéré par de semblables épines. Elle me parle de la nécessité de la souffrance qui, comme une épine perce notre âme... Combien de choses m’enseigne cette branche d’épines! Si j’étais maître de moi-même je voudrais être mise de cette façon dans ma tombe, en attente de la résurrection; une longue robe blanche ou grise, une corde à la ceinture, les pieds nus, une couronne d’épines sur la tête, un crucifix entre les mains. J’ai été une pénitente, une franciscaine, une amoureuse du Sauveur crucifié. Quelle meilleure toilette pour m’endormir dans mon dernier sommeil?
Mais je ne pourrai pas voir ce désir devenir réalité. Alors, tant pis! Puisque dans la souffrance j’ai reçu et je reçois tous les sacrements — parce que la souffrance est un baptême continuel, une continuelle pénitence, la communion avec mon Roi, la confirmation de sa doctrine, l’épousaille avec le Christ, le sacerdoce en faveur des frères, l’onction qui purifie les sens — ainsi dans la souffrance je bénéficierai des épines que d’autres me refusent comme dernière couronne. Et au ciel ces épines deviendront des roses.
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur cette période de temps qui va de 1935, date de la mort de papa, à 1940. Mais alors je n’en finirais plus. J’y fais donc rapidement allusion.
De ma part ce fut une souffrance continue de voir le mal grandir en moi et de voir grandir sans cesse les tentations auxquelles je n’ai pas toujours su résister. La chair est un poids qui vous cloue par terre, tandis que l’âme fixée au sol se débat comme un papillon transpercé par une main cruelle, elle bat des ailes, à certaines heures, sans pouvoir prendre son vol.
Mais lorsque l’esprit ne le consent pas, ou même lorsqu’il éprouve de la répugnance à l’égard de la faute et que celle-ci l’emporte quand même, car la sensualité de nos premiers parents, malgré tous les baptêmes, s’agite toujours en nous comme un serpent coupé en deux, y a-t-il une véritable faute? Combien d’éléments impondérables entrent en jeu dans la chute d’une âme! Voilà pourquoi il est difficile de juger et il est bon de s’en abstenir dès que l’on peut s’en passer.
Combien de larmes n’ai-je pas versées sur ma faiblesse qui ne me permettait pas toujours de résister à l’appel des sens! Je me suis punie, je me suis réprimandée, j’ai fait des milliers de promesses, j’ai supplié Dieu et les hommes d’avoir pitié de moi... Mais l’heure terrible des tentations j’ai dû la vivre dans toute sa durée et sous des assauts tels que, lorsque j’en sortais victorieuse, je me retrouvais usée comme un torchon.
De la part des médecins, rien pour m’aider à diminuer le bouleversement que me procuraient certains maux. De la part des prêtres, la quasi absolue absence d’aide spirituelle. Avec la plate excuse que “je n’en avais pas besoin” on me laissait sans communion. J’avais beau raconter dans quel état je me trouvais... C’était comme si j’avais parlé à mon petit moineau. Un sourire en coin, un “n’y pensez plus” et me voilà servie! Alors je me débattais sous la tenaille d’une lutte qui, si on avait pu l’observer, aurait fait peur... De la part de Dieu, j’étais écoutée à propos de tout, sauf sur ce point...
Ah! J’ai souffert d’une façon telle que, maintenant, que j’ai beaucoup progressé sur ma route, lorsque je regarde en arrière vers ces chemins tortueux pleins de précipices et de serpents qui sifflent j’en ai encore la chair de poule. C’est terrible vous savez! Me sentir incorporée avec mon Rédempteur et ne vouloir lui procurer aucune souffrance parce que lui c’est mon tout et, en même temps, sentir cette chair si rebelle à toute loi et désir venant d’en-haut. Il y avait de quoi devenir folle!
Pourtant, maintenant que cela est du passé, du moins je l’espère, je comprends alors que cette période horrible ne manque pas d’avoir été utile.
En premier lieu cela m’empêcha et m’empêche d’être trop fière de moi. Lorsque l’orgueil toujours renaissant des fils d’Adam tente de me suggérer que je suis quelqu’un aux yeux de Dieu en raison du bien que j’ai commis, le souvenir toujours vivant de mes faiblesses me maintient très bas dans l’idée que je me fais de moi-même et me fournit l’occasion de reconnaître que je ne suis pas quelqu’un, mais que je ne suis que misère. Une misère méprisable que Jésus seul, qui est venu dans sa bonté sauver les pécheurs, est capable d’aimer. Voilà pourquoi je suis présente aux yeux de Dieu, parce qu’il doit accomplir un prodige de miséricorde pour m’aimer et me rendre digne de son paradis.
En deuxième lieu mes faiblesses m’ont servi à mieux exercer la charité envers un grand nombre de personnes coupables, faibles, que je ne peux condamner parce que je suis comme elles, faible et coupable. Nous, pauvres humains, on est tellement porté à se croire parfait que très souvent on s’envoie de l’encens et des louanges à tort et à travers, d’une façon semblable au pharisien qui, dans le temple, debout près de l’autel, s’appropriait un label de perfection. Ah! Il vaut mieux, beaucoup mieux, reconnaître ce que nous sommes, et éventuellement exagérer en nous sous-estimant et du fond du temple, effondrés dans la poussière dont nous sommes constitués, crier vers Dieu notre repentir et l’aveu de nos fautes. Si à notre tour nous n’osons pas élever les yeux, anéantis comme nous sommes devant la constatation de notre animalité, ce sera le Seigneur qui descendra de son trône pour nous relever, nous serrer contre son coeur, essuyer nos larmes, laver notre saleté et, tout en nous tenant serrés à lui, nous introduire dans sa demeure. “Celui qui s’abaisse sera élevé.”
Le troisième avantage produit par mes manquements consiste dans le fait que j’en ai reçu une arme victorieuse. Sainte Catherine dit: “Il faut s’armer de notre sensualité”. C’est là une parole profonde qu’il faut méditer.
La sensualité est, dans l’homme, toujours vivante, même lorsqu’elle n’est que latente. Alors, de ce corps, dont nous ne pouvons pas par nous-même nous passer, faisons-en un instrument de gloire plutôt que de défaite. Il faut user de patience même avec soi-même, et même surtout avec soi-même et conduire, avec l’esprit constitué de lumière, la matière formée de ténèbres, élever avec l’esprit, idoine au vol, la matière qui tend à s’abattre au sol. Et cela il faut le faire sans jamais se lasser. Il faut se supporter soi-même sans s’effrayer. Il faut prendre exemple sur le Maître qui nous supporte et ne se lasse jamais de nous soigner chaque fois que nous nous blessons.
Se supporter ne signifie pas se satisfaire. Loin de là! Cela signifie: surveiller attentivement soi-même, conduire inlassablement soi-même en gardant les yeux fixés sur l’étoile polaire de la lumière de Dieu. S’il arrive parfois que des nuages cachent la lumière et que l’on s’égare hors du chemin, dès que revient le beau temps il faut à nouveau relever les yeux et se remettre sur le droit chemin sans se décourager ni s’impatienter. C’est ce que font aussi les navigateurs et les aéronautes pour porter à bonne fin le navire ou l’avion qui leur est confié, mais aussi leur propre vie. Et nous, qui avons une cargaison bien plus précieuse, qui n’est pas seulement du bois, de la machinerie ou notre chair caduque, nous ne le ferions pas pour notre âme?
Nous avons remis à sa place, à nos pieds, notre sensualité et nous nous sentons tranquilles et heureux d’avoir eu le dernier mot... Mais à la moindre distraction, la revoilà à nouveau, ressurgissant comme un diablotin qui ne cesse de sauter de sa boîte à surprise. Et il faut nous remettre à la tâche. On saisit ce monstre aux sept têtes et on le domine à nouveau. C’est une tâche titanesque par l’effort qu’elle requiert et, en même temps, précise comme un travail d’orfèvre. Mais il nous procurera un grand mérite.
“Celui qui n’entre pas en bataille ne remportera jamais de victoire” dit encore la mystique siennoise chez qui semble résonner avec une grâce toute féminine la voix virile de Paul de Tarse: “Combats le bon combat”... “L’athlète qui combat dans l’arène...”. Si la sensualité était morte en nous, nous aurions beaucoup moins d’occasions d’être vainqueurs! Disons alors, même sous l’étreinte de ce monstre indomptable: “Merci Seigneur de cette épreuve. Mais aide-moi, afin que je ne périsse!”
Il n’est pas donné à tout le monde d’être crucifié comme le Rédempteur. Mais il est accordé à tout le monde de crucifier “sa propre chair avec ses passions et ses convoitises”, pour appartenir au Christ qui a vaincu la concupiscence et racheté la chair. Tout le monde ne peut pas devenir le martyr d’un tyran. Mais y a-t-il un tyran plus tyrannique que notre chair désirante? C’est pourquoi je suis sûre que non seulement aux victimes des persécuteurs il est donné la palme du martyre, mais également à ceux qui se martyrisent eux-même en vue de détruire leur sensualité et confesser leur obéissance amoureuse à la loi du Seigneur.
Je dis donc à moi-même et à ceux qui sont tentés et qui se confient à moi pour que je les conseille: “Nous ne devons pas nous décourager si nous voyons que nous nous retrouvons constamment sur la case de départ. Est-ce qu’un naufragé ne lutte pas jusqu’à l’extrême de ses forces pour gagner la rive, où se trouve son salut? Nous sommes tous des naufragés à la merci des vents et des marées. Notre humanité nous jette au sein d’un véritable océan en furie. Nous luttons contre les vagues, les remous, les brisants, nous résistons aux courants d’air et d’eau et nous procédons vers le port... On ne nous ménage pas les heurts contre des écueils invisibles, et ni même certains plongeons entre deux vagues en sorte que le naufrage paraît certain et la mort assurée. La partie sera gagnée par celui qui ne perdra pas la foi.”
Pour ma part, moi qui suis faible par nature et encore plus affaiblie par la maladie, je désire plus que jamais être l’humble fleur qui exhale son parfum en mourant sur les gradins du trône divin.
Une fleur ne se décourage pas si un vent malveillant la jette dans la poussière, si un violent orage l’éclabousse de boue, si un escargot visqueux la couvre de bave. Elle attend avec confiance que la rosée la purifie, que le soleil la sèche, que le zéphyr la soulève et la fasse osciller comme un encensoir débordant d’arôme. Et même si une curiosité imprudente la pousse à pencher sa tige vers le sol, alors qu’elle ne devrait tendre que vers le soleil, après elle se relève plus droite qu’avant, détournée pour toujours du désir stupide d’embrasser la terre, quand elle est faite pour les baisers du soleil et de la pure rosée. Seules les fleurs de serre peuvent prétendre ne point connaître certaines réalités de la vie. Mais les petites fleurs des bois et des berges ne peuvent en espérer autant.
Les grandes fleurs de serre, ces fleurs précieuses, qui sont préservées de tout danger terrestre, représentent pour moi les âmes prédestinées à qui le bon Dieu accorde gratuitement tous les dons nécessaires pour rester chastes, innocentes et saintes. Grâce à un concours complexe de circonstances organisé par Dieu, toute leur vie se joue pour elles comme entre les parois inviolées et inviolables d’une tour mystique contre laquelle viennent inutilement mourir le chant des sirènes et les mirages séducteurs. Créatures d’une trempe spéciale, dont l’archétype excellent et parfait est Marie, elles sont et ne sont pas de cette terre sur laquelle elles vivent pour ainsi dire, soutenues comme elles sont par des cohortes d’anges qui les gardent très au-dessus de notre boue. Mais ce genre de personnes est nécessaire pour persuader les hommes de l’existence des anges et de notre origine céleste.
Mais les petites fleurs sont des êtres courageux qui heure après heure doivent lutter contre toutes les embûches de la vie, de la société, de la chair. Ce sont des êtres solitaires dont personne ne prend soin et qui doivent se débrouiller par eux-mêmes. Ces petites fleurs connaîtront beaucoup de choses, qu’ignoreront les fleurs précieuses des serres. Elles connaîtront beaucoup de choses et souffriront du vent, du gel, de la canicule, du givre... elles seront piétinées par les gens, broutées par les troupeaux...
Mais qu’elles se consolent ces petites fleurs courageuses des champs et des talus. Elles constituent le groupe des fils de Dieu. C’est lui seul qui les sème, qui les arrose, qui les réchauffe, qui les admire et qui les cueille pour son propre plaisir. Les hommes ne se rendent même pas compte qu’ils marchent sur leur soie parfumée. Car les hommes sont sourds aux prodiges de Dieu! Mais Dieu les voit, ces humbles fleurs qu’il a semées sur les chemins du monde et qui ont fleuri et continuent de fleurir par amour pour Lui, pour ne faire plaisir qu’à Lui, sans s’occuper d’autre chose. Et il a réservé une place spéciale pour ces fleurs dans le ciel. Ce sera le parterre des humbles. Mais qui donc est la tête des humbles? C’est le Christ. C’est lui qui demanda d’être doux et humble comme lui.
Qu’elles se consolent donc ces petites fleurs. Sous les pieds de Jésus cheminant à travers la Palestine et jusqu’aux pieds de la croix, ce sont elles, ces humbles fleurs, qui ont exhalé leur parfum et aimé le Seigneur. Du berceau jusqu’à la tombe, elles ont toujours eu le regard du Seigneur posé sur elles. Elles ont reçu les caresses de ses petites mains d’enfant, l’éloge de sa parole divine, les pleurs de son coeur agonisant parmi les oliviers, le sang qui coula de ses membres suspendus à la croix.
C’est pourquoi il suffit qu’elles veuillent rester d’humbles fleurs et elles resteront toujours les fleurs préférées du Seigneur. Il suffit qu’elles sachent vouloir rester près du berceau de l’enfant Jésus, le long de son chemin, il suffit qu’elles veuillent servir d’oreiller à sa tête souffrante et acceptent de recueillir les larmes de ses yeux, il suffit surtout qu’elles veuillent rester aux pieds de la croix et acceptent de recueillir ce sang qui rachète tout, pour être sûres de ne point périr. Elles vivront ici-bas en exhalant pour lui leur parfum. Elles vivront là-haut, encore plus belles, en embaumant encore pour lui.
Ce matin, vous m’avez vu pleurer. Ces larmes étaient provoquées par bien des raisons. Avant tout par une absence totale de la présence de Dieu.
Lorsque je me sens seule, tout prend une couleur si triste et effrayante que cela me fait pleurer. Ce sont les heures du Gethsémani... et il n’y a pas lieu d’être surpris si ces pleurs sont fréquents. Il y a si peu de chrétiens qui veulent rester avec le Christ à Gethsémani pour prier et pour expier pour les pécheurs! Ce sont les heures les plus méritoires et les plus crucifiantes. Beaucoup, oui beaucoup plus que toutes les autres. On ne trouve même pas de mots adéquats pour décrire ces heures-là. On souffre au point d’en hébéter. Et on ne sait plus rien faire d’autre que de souffrir et d’aimer et dire au Seigneur: “Je t’aime!”
C’est seulement après la communion que j’ai senti un courant de paix grandir en moi. Un courant, parce que les autres sensations restaient toujours vives et actives. Les inquiétudes de ces jours-ci ont plissé la superficie de mon être mais n’ont point altéré le lieu profond où je vis en paix avec Dieu. Mais maintenant un nouveau courant de paix est venu adoucir mes eaux amères. Plus que les adoucir, il les a calmées.
Il s’agit simplement de rester là, sur la croix et dans l’obscurité... C’est ainsi que se présente le bureau des victimes. Rester dans l’obscurité n’est pas sans but. Cela porte la lumière à celui qui est privé de la clarté divine. Prier pour celui qui ne prie pas. Y a-t-il une mission meilleure que celle-là pour nous rendre semblables à Jésus et à Marie, dont la vie ne fut qu’une seule prière? Prier dans la ferveur, prier lorsque la ferveur sensible est tombée, prier d’un seul mot quand, à cause de la maladie ou pour d’autres raisons, on est incapable de prier plus longtemps. Prier d’un simple soupir, d’un simple regard levé au ciel, prier avec ces larmes qui baignent nos cils, prier par nos souffrances...
J’observe mon bon Jésus qui a atteint le paroxysme de la prière quand il fut hissé sur le gibet. Et dans ces heures de mon Gethsémani, où je me retrouve tellement seule et écrasée par cette solitude, j’imite le silence priant du Rédempteur... Le silence qui prie est plus efficace que toutes les prières machinales et verbeuses qui sont dites sans âme.
Je regarde Jésus sur la croix. Il est devant moi. Haut, blanc, élancé, le teint livide à cause des coups et de son agonie. Il se sent observé, alors il lève sa tête qui était penchée sur sa poitrine, cette tête couverte d’une couronne ensanglantée. Il me regarde. Je le regarde. Nos regards se croisent à travers un voile de larmes. Il m’enseigne à prier durant ces heures de passion et d’expiation. Et en le regardant j’apprends tout ce dont j’ai besoin.
Je suis son regard qui fait un tour d’horizon sur le monde. Un regard d’une infinie compassion pour toutes les misères des hommes. Je suis son regard qui, après avoir rassemblé dans un fagot le spectacle de toutes les misères des hommes, monte au ciel et, avec ce regard d’amour qui le caractérise, il l’offre à l’amour du Père pour qu’il intervienne... Les âmes hosties doivent vivre de la sorte. Répandre l’amour, recueillir la souffrance, offrir amour et souffrance pour demander pitié. Et l’échange de regards muets continue.
“J’ai soif des âmes”.
“J’ai soif de toi”.
“Lorsque cette heure sera passée, je viendrai. Maintenant il faut que tu restes seule. Contente-toi du regard que je porte sur toi et de l’enseignement que je te donne”.
“Jésus, je suis seule”.
“Moi aussi, je suis seul. Les âmes ne m’aiment pas”.
“Jésus, le désarroi tente de me submerger”.
“Ne crains rien. Il ne l’emportera pas”.
“J’ai l’impression d’être arrachée de Vous”.
“Ce n’est pas vrai. Si notre Père s’est retiré au fond des cieux, moi je suis resté près de toi et l’Amour, le Paraclet, étend sur toi ses ailes. Pense, créature, que notre Père — et je dis “notre” parce que je suis ton Frère — doit résister contre lui-même pour ne point te serrer sur son coeur. Un jour tu sauras à quoi aura servi cette souffrance de ta part... Regarde en bas, vois la foule des pauvres qui a besoin d’holocaustes pour être sauvée. Tourne ton regard vers le ciel et vois les châtiments que retient un acte d’amour. Souris donc, petite soeur, ma pauvre petite soeur! Ce que tu peux faire n’est même pas accordé aux anges. Toi, tu t’immoles, tu adores et tu expies. Les anges ne peuvent qu’adorer”.
“J’ai peur de ne pas savoir bien faire mon devoir”.
“Mes mérites infinis réparent tes imperfections. Je ne te demande pas, petite hostie, d’être parfaite. Je demande seulement que tu essaies de l’être le plus possible”.
“Es-tu heureux, Jésus?”
“Je suis heureux, Maria. Tes efforts essuient mes larmes”.
Alors? Alors que dire? “Père, libère-moi de cette heure”? “Mais c’est pour cette heure que je suis venu”. Il ne me reste donc qu’à la vivre dans toute son austérité.
Ce matin, après avoir prié, à ma façon, j’ai ressenti comme une voix me dire: “Sois tranquille. Tes désirs ne resteront pas irréalisés.” J’ai pensé à la Madone très sainte, dont on fête aujourd’hui les douleurs. Elle aussi a vu se réaliser ses aspirations, mais auparavant elle dut souffrir... J’ai confiance en elle qui est pour moi une mère et une reine, et je veux penser que ce murmure matinal provenait d’elle, la maman de Jésus, notre maman.